Dimanche, 25 août.
Grenade, c'est l'Andalousie pittoresque, Cordoue l'Andalousie sale et Séville l'Andalousie riche.
Séville représente la grande cité, remuante, gaie, bruyante. Elle est commerçante et industrielle. Sa situation au bord du Guadalquivir, que le flux de l'Océan rend navigable jusque-là pour les navires, en fait aussi une ville maritime. Des rues animées, de vastes boulevards, beaucoup de places, de belles promenades bien ombragées, d'immenses jardins publics où les palmiers et les orangers poussent avec l'exubérance de ce climat, de l'eau en abondance, en font un agréable séjour au milieu du désert andalou.
Ce n'est plus la ville d'autrefois morte aujourd'hui, comme Cordoue, c'est à la fois la cité de jadis et la ville du présent, c'est la ville maure qui a résisté au dissolvant catholique et qui, pleine de vigueur, a su rester capitale.
C'est à Séville que les traditions et les costumes nationaux se sont le mieux conservés. Ici est le foyer de la tauromachie: Séville a même créé une école de Toreros. Nulle part en Espagne plus qu'à Séville on n'a le goût du clinquant et du geste matamore; mieux qu'en tout autre endroit, on a ici le spectacle de la véritable Espagne flamenco.
Le mot flamenco a voulu désigner tout ce que le caractère espagnol a récolté de bizarre dans le mariage du sang goth avec le sang maure. Flamenco, c'est la frénésie du peuple, c'est la passion du clinquant, du cri, de la bestialité; c'est la folie espagnole. Flamenco sont les courses de taureaux, les danses populaires, les déhanchements obscènes aux castagnettes et aux tambourins; flamenco les combats de coqs, la vantardise et les fanfaronnades, et les danses des gitanas, et les œillades des cigarières, et les effets de torse des toreros, tout cela est flamenco!
Cette disposition particulière de caractère est générale chez l'Espagnol, mais elle est portée à son degré le plus élevé chez l'Andalou. Ce dernier forme le peuple le plus pittoresque qui se puisse voir, mais de loin surtout; de près, c'est une population sale, fainéante et désagréable, dont on a vite assez.
Les Andalous ont un aspect et une démarche caractéristiques. Tous sous le sombrero national, leur maigreur, leur ventre rentrant et leurs fesses jetées en arrière, leur figure entièrement rasée, en font la copie exacte des toreadors que nous avons tous vus en France aux courses de taureaux..., c'est qu'aussi la majorité des toreros sont Andalous.
Les Sévillannes sont généralement petites et vives; grands yeux noirs qu'elles ne tiennent pas dans leurs poches; petits pieds, corps souple, démarche onduleuse; beaucoup de brunes, elles portent leurs cheveux collés aux tempes. Celles qui n'ont pas encore arboré le chapeau circulent en cheveux avec la mantille ou bien seulement un œillet rouge ou un ruban de couleur vive au milieu du front ou sur la tempe. Elles sortent surtout le soir, après les heures brûlantes; dans la journée elles restent paresseusement dans le délicieux patio que possède toute maison d'Andalousie.
Le patio est le centre de la vie dans ces pays chauds. C'est une cour ménagée au milieu de la maison; dallée de marbre, entourée de colonnes supportant une galerie vitrée qui longe le premier étage, elle communique avec toutes les pièces du rez-de-chaussée. Un velarium protège le patio des rayons du soleil, un jet d'eau coulant dans une vasque centrale le rafraîchit, des plantes exotiques l'égayent. Un couloir le fait communiquer avec la rue où une grille à jour, souvent de très belle serrurerie, n'empêche pas les regards des passants de pénétrer dans ce frais intérieur. C'est une cour qui est surtout un appartement, un appartement commun où l'on se tient la plus grande partie du temps.
L'origine de Séville est ancienne. Ville ibère, puis romaine, elle devrait, d'après la légende, son nom actuel au souvenir d'une aventure arrivée à Jules César. Quittant l'antique Hispalis (nom primitif de Séville) pour se rendre à Rome, César trouva au sortir de la ville une vieille femme en haillons qui l'arrêta et qui, se disant sybille, l'adjura à grands cris de ne pas aller dans la ville éternelle où l'attendait le poignard de l'assassin. Jules César passa outre, mais quand il fut tombé sous les coups de Brutus, on se souvint de la prophétie et l'on donna à la ville le nom de Civitas Sibillæ, ville de la Sybille, d'où serait venu Séville.
Séville fut conquise par les Maures en 712; elle participa en première ligne à leur brillante civilisation et fut même quelque temps capitale de l'Espagne arabe, après le démembrement du califat de Cordoue. Elle retomba au pouvoir des catholiques en l'an 1248, mais des événements heureux la préservèrent de la ruine qui s'était appesantie sur la plupart des cités arabes après la reconquête. Elle fut assez longtemps résidence de la cour qui y entretint ainsi un mouvement et un commerce qui lui furent profitables. Enfin la découverte de l'Amérique amena d'immenses richesses dans son port qui pour longtemps fut l'un des plus florissants de l'Europe.
Comme Grenade a son Alhambra et Cordoue sa Mosquée, Séville a son Alcazar.
L'Alcazar de Séville n'est pas un aussi précieux monument de la civilisation arabe, car il fut en grande partie refait par les Castillans; il n'en est pas moins œuvre authentique, ses restaurations étant le fait d'artistes arabes employés dans ce but par les princes catholiques. Le roi légendaire de Séville, Pierre le Cruel (1350-1369), fut le principal restaurateur de l'Alcazar; son successeur Henri II[ [22] contribua aussi pour beaucoup à la réédification de l'ancien palais des rois maures. Enfin Isabelle la Catholique, puis Charles-Quint continuèrent et terminèrent les travaux, toujours avec le concours des Maures et de leurs derniers descendants espagnols.
L'extérieur, comme pour tous les palais mauresques, est celui d'une forteresse. Rien n'éveille l'idée des splendeurs de l'intérieur,... les jardins, les fameux jardins eux-mêmes, sont entourés de très hautes murailles.
A l'intérieur c'est un peu la même chose que ce que nous avons vu à l'Alhambra, mais plus homogène, car c'est un palais et non une série de palais juxtaposés comme l'Alhambra. Ici les travaux sont mieux conservés mais moins harmonieux, moins fins: on sent que c'est plutôt de la copie d'art que de l'art proprement dit.
Les célèbres jardins de l'Alcazar, ces lieux enchantés où se plaisaient les califes et leurs favorites, ont été profondément modifiés par Charles-Quint. Ils n'en sont pas moins encore un séjour qui donne une idée de ce que pourrait être le Paradis de Mahomet.
Nous errâmes longtemps dans ces délices des rois mau-au-au-res. Orangers aux fruits d'or, longs boulevards de myrtes odorants, allées de buis taillés comme le marbre, interminables palmiers portant là-haut, tout là-haut, des quantités de grappes de dattes qui seront mûres en novembre, bananiers, eucalyptus, cactus, verveines, rosiers et caroubiers, allées ombreuses, fontaines jaillissantes, kiosques de repos, tout est conçu, exécuté, réussi, pour le plaisir des yeux, le repos du corps, la satisfaction des sens.
Si l'Alcazar représente le style mudéjar décadent[ [23], la cathédrale est du gothique dans toute sa puissante beauté. Cette fois, voilà une œuvre catholique espagnole qui est de bon goût. C'est simple et gracieux et cependant gigantesque; la cathédrale de Séville est un des plus vastes édifices gothiques religieux qui soient au monde. L'intérieur de l'immense nef, surmontée d'une coupole énorme, si énorme qu'elle s'écroula plusieurs fois, est pleine d'ombre mystérieuse; la lumière y arrive pâle et tamisée par d'étroits vitraux qui sont de pures merveilles. Les courbes gracieuses des arcs gothiques qui surmontent les larges colonnes vont se perdre dans l'obscurité du sommet formant comme un ciel brumeux et imprécis au-dessus du chœur de la capilla mayor. Il faudrait des heures et des heures pour voir comme il le mérite l'intérieur de cette cathédrale qui est un véritable et précieux musée de peinture et de sculpture.
Extérieurement, la masse énorme semble un peu lourde, mais à son côté la Giralda produit un effet si superbe!
La Giralda est un ancien minaret arabe devenu clocher catholique. Jadis la grande mosquée de Séville étalait ses splendeurs sur l'emplacement où s'érige aujourd'hui la cathédrale; seule, la tour du muezzin fut conservée par les Castillans qui ornèrent son sommet d'une statue de la Foi, mobile sur un pivot, formant girouette (giraldillo) et qui a donné son nom à la tour. La Giralda est le plus beau monument mauresque de Séville, elle date du douzième siècle, au temps de la domination des almohades de Barbarie. Elle a près de 100 mètres de haut et de très loin dans la campagne signale au voyageur la capitale de l'Andalousie.
Les soirées sont délicieuses à Séville. Si dans la journée, pendant la grosse chaleur, on voit peu de monde dans les rues, dès que le soleil commence à se coucher, Sévillans et Sévillannes s'empressent de quitter leurs maisons et s'épandent sur les boulevards et sur les places. La nuit tombée, on reste stupéfait de voir l'animation vraiment fabuleuse qui règne sur tous les points importants de la cité. Bien que Séville soit grande et peuplée, on se demande d'où peut bien sortir tout ce monde-là! Alors les musiques militaires ou civiles commencent leurs concerts, les cinématographes en plein air crépitent et balbutient, chanteurs et chanteuses braillent sur des estrades de planches, les castagnettes retentissent et les danses commencent. Il faut avoir vu soi-même pareille animation pour s'en faire une exacte idée. Hier au soir, en arrivant, nous crûmes qu'il y avait fête à Séville; pas du tout, c'est tous les soirs de l'année comme cela!
Majos et Majas s'en vont côte à côte dans la foule crapuleuse et hurlante. Sévillans et Sévillannes de marque, qui toute la journée s'étaient tenus calfeutrés dans la fraîcheur des patios, arborent chapeaux et mantilles, montent dans leurs équipages et vont interminablement faire la navette sur le paseo de las Delicias, immense boulevard ombreux et toujours bien arrosé qui longe le Guadalquivir depuis l'ancienne tour mauresque de l'Or jusqu'au parc Marie-Louise.
Jusqu'à une heure avancée dans la nuit l'intense animation règne joyeuse et bourdonnante.