Samedi, 24 août.
La seule animation de Cordoue s'est réfugiée au Paseo del Gran Capitan, promenade ainsi nommée en souvenir du fameux général Gonzalve de Cordoue, qui s'empara du royaume de Naples en 1495 et que ses compatriotes, les Espagnols, surnommèrent le Grand Capitaine. C'est un grand et large boulevard planté d'orangers et de palmiers, bordé de cafés, de cercles et d'hôtels. Les habitants de Cordoue viennent, le plus nombreux possible, s'y promener aux heures fraîches de la soirée et s'y multiplient de leur mieux afin de faire croire que leur ville est encore habitée! On y rencontre des Andalouses... bien moins jolies qu'à Grenade et des Andalous qui ont ici des faces patibulaires et qu'on s'étonne de ne pas voir armés d'escopettes et de navajas!
La chaleur lourde d'hier s'est résolue cette nuit en un orage bienfaisant, une abondante pluie a rafraîchi l'atmosphère et maintenant que le ciel a repris sa pureté accoutumée, on n'a point trop chaud; allons, le climat de l'Espagne n'est pas si terrible qu'on le prétend en France!
L'hôtel Suisse nous sert un déjeuner exquis. Il y a de la glace!... Il paraît que le train de Séville est arrivé aujourd'hui! L'autre légende française représentant les hôtels espagnols comme au-dessous de tout ne se vérifie toujours pas.
A 4 heures du soir, en route pour Séville.
Il faut redescendre au bord du Guadalquivir, retraverser le vieux pont des Arabes, refaire pendant une quinzaine de kilomètres la route par laquelle nous sommes arrivés hier. En haut des collines nues qui forment de ce côté le bord de la vallée du grand fleuve andalou, nous trouvons la bifurcation de la route de Séville. C'est toujours l'affreux chemin empierré, plus mauvais encore que celui d'hier. Avec un peu d'eau cette route si large pourrait être excellente, malheureusement il n'y en a point, le Guadalquivir est trop loin. Les cailloux restent éternellement en suspens, les charrettes, trop rares, ne peuvent les enfoncer et se contentent d'y creuser de profondes ornières... Les ornières dans les cailloux, c'est une affaire bien particulière, je vous prie de le croire! Il y a 40 kilomètres comme cela, en première vitesse tout le temps.
On rencontre très peu de voitures. En Andalousie, on va principalement à cheval, à mule ou à âne. Les chevaux andalous sont très beaux, ils forment avec leurs cavaliers de fort jolies silhouettes.
Et l'on va, montant et descendant d'éternels mamelons grillés par le soleil. Pas un arbre, la terre rouge sans cesse et à perte de vue. Au printemps le sol se couvre de quelques moissons, le reste du temps c'est le spectacle désolant du vide infini.
La Carlota, le dernier village de la province de Cordoue, maisons basses et blanches régulièrement alignées le long du chemin.
On passe ensuite dans la province de Séville; aussitôt la route devient bonne. Du haut d'une colline, voici qu'on distingue une ville toute blanche: c'est Ecija, qu'on a surnommée la poêle à frire de l'Andalousie; c'est dire que le soleil doit y être particulièrement caressant!
La ville-poêle s'étend au bord du rio Génil qui vient de Grenade, qui a beaucoup d'eau et qui fait tourner plusieurs moulins arabes bien conservés; mais elle est située au fond d'une véritable cuvette de collines rouges dont les flancs dénudés lui renvoient consciencieusement tous les rayons solaires; elle a tout ce qu'il faut pour frire!
La ville est confite dans son ancienneté, mais pas comme Cordoue; ce n'est pas un cadavre, elle est coquette et animée. Ses basses maisons, aux fenêtres munies de grilles ouvragées comme autant de petits chefs-d'œuvre, sont serrées les unes contre les autres; ses rues, larges de deux pas, ne laissent pas aller les rayons du soleil jusqu'au sol... Elles se défendent de leur mieux. Toutes les murailles sont peintes de blanc ou de couleurs claires et riantes. Une quantité de clochers effilés, hauts, pointus, semblables à des minarets, dépassent les toits, s'élancent vers le ciel.
Une population pittoresque, qui a conservé une bonne partie des anciens costumes andalous, circule ou séjourne dans les rues étroites où nous avons juste la place de passer avec notre voiture.
Après, on se retrouve dans la campagne sauvage.
Luisiana est un pauvre pueblo autour duquel ne poussent que de chétifs palmiers nains dans l'immensité des champs où pâturent comme ils peuvent de grands troupeaux de taureaux de combat. Ces brutes lèvent la tête à notre approche et nous regardent passer avec des airs ahuris. Qui sait? La mort de l'un d'eux nous servira peut-être de spectacle dans quelques jours. Nous les voyons là bien tranquilles; dans l'arène ils seront furieux et fous!
La route escalade une haute colline rouge, derrière le sommet de laquelle se cache Carmona. Après un dernier virage, l'auto, lancée comme une balle, se rue dans la ville apparue tout à coup; c'est une véritable surprise: du désert on a sauté dans la vie. La ville était réellement embusquée au dernier tournant de la route, son apparition inopinée nous a fait peur. Un coup de frein et les chevaux assagis passent sous une belle porte, au delà de laquelle s'agite une population compacte et remuante.
Carmona est une vieille ville: au temps des Romains elle s'appelait Carmo. A peu de distance des constructions actuelles, on a découvert une importante nécropole romaine renfermant une grande quantité de tombeaux, bien conservés, très intéressants à visiter. Elle fut aussi une ville arabe florissante; avec son alcazar mauresque, sa tour carrée qui ressemble à la Giralda de Séville, ses maisons basses, elle a conservé, comme tant de ses sœurs, un air absolument arabe, une allure de famille, les traits des ancêtres.
On sort de Carmona en passant sous un portique mauresque très bien conservé et très grandiose.
Nous trouvons alors une route, oh! une route comme on n'en voit qu'en approchant des grandes villes. C'est Séville qui s'annonce: poussière, ornières et trous, il nous reste une quarantaine de kilomètres à faire là-dedans. Bah! je réduis considérablement l'allure et nous n'en sommes pas moins gais pour cela.
De misérables villages s'allongent de temps en temps au bord de la route; ils ont toujours et toujours l'air arabe. Quelle puissante empreinte les Maures ont laissée sur cette Espagne! A chaque instant on s'attend à voir sortir des Arabes des maisons et s'épandre dans les petites rues en troupe bariolée et remuante. C'est que ces villages, ces maisons mystérieuses, ces voûtes sombres, ces fenêtres étroites et rares ont été créés par eux et pour eux.
Le Maure a été le cerveau le plus puissant qui habita la péninsule après les Romains. Il fut surtout l'être le mieux adapté au pays et à son climat. Il disposa l'Espagne à son usage: son génie plane encore au-dessus de son ancien séjour.
L'Espagne fut arabe.
Le Maure parti, son empreinte resta éternelle; tout resta lui: les villes, les maisons, même les usages et même les habitants chez lesquels son sang se reconnaît encore.
L'Espagne est restée arabe.
Au moment où le soleil se couchait avec la célérité qui le caractérise à cette latitude, nous traversions Alcala de Guadaira, petite ville où semblent s'être donné rendez-vous tous les meuniers de l'Andalousie. Je crois bien qu'il y a un moulin dans chacune des maisons; on entend de toutes parts un continuel ronron de cylindres écrasant les grains.
C'est ici que prend la route qui va sur Cadix, la route que nous viendrons chercher bientôt.
Dans la nuit, complète maintenant, nous roulons et sautons dans les trous de la route. Le compteur marque 143 kilomètres; nous sommes donc tout près de Séville. En effet, voici venir au-devant de nous quelque chose de très éclairé; c'est un tramway, et électrique, s'il vous plaît! Un long boulevard solitaire, puis des maisons de banlieue, sales et clairsemées, de grands boulevards éclairés, animés, des boulevards de grande ville, une rue, une large place plantée de luxuriants palmiers et sur laquelle une foule intense, sémillante, bruyante, s'agite autour d'un kiosque à musique; une autre rue, étroite celle-là, laissant à peine passer la voiture, et enfin nous stoppons devant l'Hôtel de Madrid[ [21].
Cet hôtel, réputé l'un des meilleurs de la ville, est vaste et luxueux. Les chambres en sont peu confortables, la cuisine y est assez bonne; le service, fait par un personnel andalou, est détestable. Un grand patio, planté de beaux palmiers entourant une fontaine, où l'on prend agréablement son café en rêvassant dans des fauteuils d'osier, est toujours doucement aéré, comme tous les patios espagnols; c'est là un secret que je n'ai jamais pu pénétrer, que cette brise fraîche qui vous caresse toujours délicieusement dans les patios, même en plein midi. Une salle à manger de style arabe à colonnettes et à ciselures sur stuc qui rappelle l'Alhambra évoque aux estomacs les délices des festins mauresques, mais la mine renfrognée des garçons qui circulent autour des tables et leurs inattentions indélicates vous enlèvent rapidement le supplément d'appétit qui était résulté de cette vision.