Dimanche, 8 septembre.

S'il est un monument qui fut décrié sur tous les tons, on peut dire que c'est par excellence le palais-monastère de l'Escurial. On dirait que tous les Français qui ont visité l'Espagne et qui, comme moi, ont éprouvé la dangereuse manie de faire connaître leurs impressions, ont tenu à rivaliser de mauvais compliments à son égard.

Les uns ont écrit qu'il est placé au milieu d'un aride désert; rien n'est plus faux: assis au pied de la sierra de Guadarrama, à mi-hauteur de l'un des échelons de la montagne, dans une position admirable d'où l'on découvre une vaste plaine d'un côté et les crêtes de la sierra de l'autre, il est entouré de beaux ombrages et le pays qu'on voit se dérouler devant soi est couvert d'arbres et de cultures. Ce n'est pas sans raison que les habitants de Madrid ont choisi ce coin charmant et plein de fraîcheur, où l'air est excellent, pour venir y passer les mois caniculaires.

D'autres ont redit que ce monument est sans caractère, sans goût, sans architecture. A mon humble avis, je trouve que ce monastère a un très réel cachet de grandeur et qu'il fait éprouver une impression forte au touriste qui le visite pour la première fois. C'est de la bonne et belle architecture; en tous cas, c'est certainement ce que nous avons vu de plus beau jusqu'ici en Espagne en fait d'architecture catholique.

On est saisi d'un singulier sentiment en parcourant les cours et les voûtes de ce monastère élevé par le roi Philippe II, en suite d'un vœu fait par lui à saint Laurent à la bataille de Saint-Quentin. On éprouve comme du respect pour ce prince qui fut le premier de l'Europe, qui gouverna la si puissante, la plus puissante Espagne, qui édifia ce monument colosse, qui le dota d'une église à faire pâlir bien des cathédrales, qui prépara un panthéon royal d'une splendeur éblouissante, qui joignit un palais au monastère et qui, dans cette titanesque construction, ne se réserva que trois pauvres petites chambres pour tout appartement.

L'église de l'Escurial, encastrée au milieu des bâtiments, fait assez à l'intérieur l'effet d'une mosquée turque. La coupole immense repose sur quatre énormes piliers. Elle est le centre d'une croix formée par les deux nefs. C'est l'église la plus élégante que j'aie vue en Espagne; elle a un cachet de simple grandeur auquel nous n'étions pas habitués.

Le Panthéon, situé en crypte sous l'église, est entièrement de marbre. C'est une des choses les plus riches et les plus belles qu'on puisse voir en ce genre. Il y a là une profusion insensée de marbres précieux de toutes natures et de toutes couleurs. De sobres reliefs en bronze doré rehaussent encore la richesse de ce séjour funèbre.

Le Panthéon des Rois ne contient plus qu'une seule place vacante; elle est réservée au jeune roi actuel, Alphonse XIII, au petit roi, comme ils disent ici. Le premier roi qui y fut inhumé est le grand Charles-Quint, dont l'auréole glorieuse a traversé tant de siècles, de cet homme que l'histoire semble avoir placé bien au-dessus des hommes, et dont je me suis trouvé là si près, à pouvoir lui serrer la main! Le sarcophage qui vient immédiatement après le sien est celui de Philippe II, son fils, le plus grand roi de l'Espagne, le fondateur de l'Escurial. C'est une pièce circulaire située immédiatement sous le maître-autel de l'église. C'est un lieu qui ne peut être évidemment réservé qu'aux grands de la terre, tellement il respire la majesté et la richesse.

Le Panthéon des Infants et des Prince royaux est tout en marbre blanc. Il est réparti entre des galeries entièrement immaculées et brillantes: voûtes, sol, murailles, tout scintille.

La masse énorme du monastère domine la plaine; fait avec le granit de la sierra, sa couleur s'identifie avec celle de la montagne et l'œuvre des hommes se confond de loin avec celle de Dieu. La croyance populaire a voulu comparer la forme de ce monument avec celle d'un gril, à cause du martyre de son saint patron. En réalité, le supplice de saint Laurent n'est rappelé que par un gril sculpté sur la façade principale du monastère et il faudrait beaucoup de complaisance pour retrouver dans la disposition des bâtiments un rapprochement exact avec cet ustensile de cuisine.

La principale façade de l'Escurial, dans laquelle on a voulu exagérer la simplicité, manque évidemment de charme, mais les autres faces, avec leurs hautes tours pointues et leurs lignes si pures, sont admirables. On est saisi d'une respectueuse crainte en regardant la façade qui domine jusqu'à Madrid, du haut de ses 1 000 mètres d'altitude.

Sur ce séjour du recueillement et de la prière, l'âme de Philippe II semble planer éternellement, âme féroce et fanatique qui n'existait que pour la gloire de l'Église, âme sombre et détachée des jouissances du monde, synthétisant admirablement le caractère des catholiques espagnols.

Après notre longue visite à l'Escurial, nous nous sommes remis en route à 10 heures du matin. Pour rejoindre la grande route de Madrid à Valladolid, on suit pendant 10 kilomètres un excellent chemin qui longe la sierra et qui aboutit au petit village de Guadarrama.

Là on trouve la grande route qui est large et parfaitement bonne; en sortant du village, elle commence tout de suite à gravir les pentes escarpées de la sierra de Guadarrama. Cette montée est terriblement dure; on s'élève avec rapidité sur les flancs de la haute chaîne, au milieu de bois de chênes et de pins. Le regard s'étend sur la plaine que rien ne limite jusqu'à l'horizon. C'est un des plus beaux spectacles d'Espagne.

Au sommet de la sierra, sur un grand socle de granit, au bord de la route, se dresse fier et majestueux le Lion de Castille. Derrière nous, la Nouvelle-Castille et Madrid et, devant nous, longuement ondulée, la Vieille-Castille.

On redescend le versant nord de la sierra parmi des bois touffus de pins et de sapins; la pente paraît moins raide de ce côté.

Et l'on roule de nouveau dans la plaine.

Laissant à droite la route de Ségovie, nous atteignons bientôt Villacastin, petite ville aux maisons délabrées et branlantes. Une auberge sale et misérable ne nous inspire nullement confiance. Nous nous bornons à nous y pourvoir de pain et de raisins et, quelques kilomètres plus loin dans la campagne, nous déjeunons à l'ombre de quelques arbres avec les provisions du bord.

La route se poursuit ensuite toujours très bonne. Laissant à gauche la direction d'Avila, nous glissons doucement au milieu d'un pays perpétuellement ondulé.

Une bande de quinze grands vautours, réunis au bord du chemin, s'effrayent à l'apparition de l'auto et s'envolent après deux ou trois sauts maladroits pour pouvoir développer leurs interminables ailes. Je n'avais jamais vu de ces volatiles en liberté. Dieu! qu'ils sont vilains avec leur long cou pelé, leurs ailes qui semblent des loques de mendiants et leur collerette ridicule! Ceux-ci étaient énormes; à terre leur tête se trouvait à la hauteur de celle d'un enfant de quinze ans.

Un peu plus loin, nous traversâmes une nombreuse troupe d'oies sauvages, autres bêtes fort grosses qui s'enfuyaient en trottant des deux côtés de la route.

Olmedo est une vieille ville en ruines qui ne remplit plus ses murailles délabrées et dont l'air cadavérique effraye même la route, qui fait un léger coude pour l'éviter.

A partir de Mojados, le chemin se fait un peu moins bon: il y a des cailloux épars sur le sol, comme dans certaines routes du sud.

On franchit le Douro, qui roule ses eaux paresseuses et jaunes dans un fossé de terre glaise.

Vers 5 heures du soir, nous faisions notre entrée dans cette bonne ville de Valladolid où, entourés d'une marmaille en guenilles, nous nous arrêtions devant l'Hôtel de France[ [36].

Cet hôtel n'a qu'un seul mérite, c'est qu'on y parle le français. M. le comte de Chabannes, qui y a logé il y a trois ans, nous l'a dépeint comme sale et... habité; il n'a pas changé depuis. On y fournit gratuitement des cheveux dans le potage et des puces dans les chambres.