Lundi, 9 septembre.
Valladolid fut célèbre au temps de la reconquête catholique, car alors elle servit de résidence préférée aux rois de Castille et de Léon.
C'est ici que Cervantès habita longtemps; c'est là qu'en 1506 mourut Christophe Colomb. On montre encore les maisons respectives de ces deux grands hommes.
Cette vieille ville s'est considérablement modernisée. Elle possède beaucoup de maisons neuves, mais de ces maisons espagnoles comme on en voit tant à Madrid, hautes de quatre ou cinq étages, en briques, d'une architecture médiocre et qui, avec leurs balcons vitrés, paraissent toutes semblables.
Elle a de belles rues, de jolies places, une longue Alameda et de grands jardins. Elle cherche à copier Madrid.
Avant de repartir nous avons été visiter le musée du collège de Santa-Cruz, qui renferme de très intéressantes sculptures sur bois, dues aux maîtres espagnols Berruguete, Hernandez et Jean de Juni. Je tiens à citer une descente de croix impressionnante de douleur et un cadavre dont on voit les chairs desséchées se décollant des os, l'épaule disjointe, le ventre troué montrant les viscères, le corps couvert des immondes animaux de la putréfaction, œuvre frappante de réalisme. Ce même musée renferme également les stalles du couvent de San-Benito qui sont de vraies merveilles de sculpture.
La sortie de la ville pour gagner la route de Burgos est chose absolument compliquée. Nous dûmes prendre un guide pour nous mettre dans la bonne voie.
Enfin à neuf heures du matin nous roulions dans la triste campagne sur une route assez médiocre. Quelques collines grises, totalement nues, se dressent d'un air morose au milieu de la plaine.
Après Cabezon on franchit la rivière qui arrose Valladolid, la Pisuerga, sur un pont monumental fort ancien. Puis on longe le canal de Castille qui, théoriquement, doit servir à la navigation si l'on s'en rapporte à ses longues écluses, mais qui ne sert en ce moment qu'aux seules grenouilles, car il est à sec et ne contient que de la boue.
On laisse à gauche la route qui se dirige sur Palencia et de suite le chemin devient bon.
Torquemada, patrie du trop fameux grand inquisiteur d'Espagne, est une ex-ville devenue village qui s'étend le long de la Pisuerga et ne manque pas de pittoresque. On retraverse ici cette rivière sur un interminable pont disposé en éperon de navire.
Nous nous arrêtons à midi pour déjeuner au bord d'un petit canal ombragé de grands saules. Ce sera notre dernier repas en plein air, car nous nous trouverons désormais dans des régions civilisées qui assureront à nos palais difficiles tous les mets qu'ils pourront désirer. Nos provisions sont du reste à peu près épuisées et le repas de ce jour va leur porter le dernier coup. En voici le menu: filets d'anchois, œufs durs, museau de bœuf, quenelles de volaille, cailles au foie gras et fruits. Comme de juste, ce dernier déjeuner fut copieusement arrosé par nos dernières bouteilles de champagne.
Et maintenant en une plaine aride et désolée nous roulons. Le paysage est sinistre, c'est la morne tristesse, la tristesse des couleurs, des choses et des gens. Tout là-bas, une aiguille semble sortir du sol, c'est le sommet de la cathédrale de Burgos qui se hausse pour regarder au loin, c'est Burgos qui se cache dans un trou au milieu de la plaine lugubre. On dirait que la ville a horreur de voir la désolation qui l'environne et, comme elle peut, se dissimule derrière quelques collines. Seule la haute tour surveille l'immensité déserte.
En approchant on découvre enfin les maisons qui se groupent craintives autour de la masse protectrice de l'asile divin.
L'auto file tout droit à la cathédrale. Cette grande masse gothique est bien, très bien! C'est élégant et majestueux, c'est de l'art vrai, du beau gothique, bien qu'hélas! un peu trop épanoui. Nous pénétrons. Voilà une cathédrale vraiment belle! La nef centrale, barrée au milieu, comme toujours, par la malencontreuse muraille du chœur, s'élève élégante et fière et semble se perdre dans les airs. La décoration est très riche et cependant ne choque pas les yeux... Sculptures fouillées, art sachant parler à l'âme.
Il faudrait des journées entières pour visiter comme elle le mérite la cathédrale de Burgos. Hélas! nous ne disposions que d'heures! Nous dûmes nous hâter pour parcourir toutes ses merveilles et souvent nous faire violence pour nous arracher à des contemplations prolongées.
Dans la première chapelle en entrant à droite, un sacristain tire une ficelle, un voile s'écarte et l'on a devant soi le fameux Christ du Burgos, frappant de naturel; on dirait un véritable cadavre hier encore en vie; la peau est de vraie peau, les cheveux sont de vrais cheveux; ce réalisme est si exact que le vulgaire prétend que ce Christ est un cadavre empaillé.
A gauche dans le transept on voit le prestigieux escalier de la coronnerie, digne, d'après Théophile Gautier, de conduire au «palais le plus éblouissant» et qui conduit tout simplement à la porte donnant sur la rue de Fernand Gonzalès, plus élevée de 10 mètres que le sol de la cathédrale.
La Capilla Mayor est entourée d'une couronne de chapelles dont chacune est digne d'attention. Les principales sont celles de Santiago qui sert d'église paroissiale et du Connétable où sont enterrés dans de superbes mausolées le connétable don Pedro Hernandez de Velasco, comte de Haro et sa femme dona Mencia de Mendoza.
Une porte en bois sculpté d'un art merveilleux donne accès dans un beau cloître, du gothique le plus pur. Ce cloître communique avec l'ancienne sacristie dans laquelle on fait voir le coffre du Cid; c'est une énorme malle cerclée de fer et munie d'un luxe inusité de serrures et de cadenas qu'on a accrochée bien haut contre l'un des murs de la salle. Voici quelle est la légende de ce fameux coffre: on sait que le Cid, don Ruy Diaz de Bivar, était originaire de Burgos, ou plus exactement du village de Bivar, situé non loin de cette ville; c'est à Burgos que la tradition du héros national s'est conservée la plus vivace, c'est Burgos qu'il habitait lorsqu'il fut banni par le roi Alphonse VI. Obligé de partir en exil, le Cid s'occupa à armer et à équiper cette armée avec laquelle il devait accomplir tant de hauts faits et aussi tant de rapines et qui, plus tard, devait lui donner le royaume de Valence. Comme il n'avait pas assez d'argent, il envoya quérir deux juifs de la ville nommés Vidas et Rachel et leur tint ce langage: «Amis, je n'ai jamais rencontré chez vous que de bons services, et vous chez moi, autant que je l'ai pu. Voici que le Roi m'ordonne de sortir de ses royaumes, ce que j'ai l'intention de faire. Mais je me trouve dans un grand embarras; les coffres où sont enfermés mes trésors n'étant pas assez légers pour que je les emporte, j'ai donc voulu les laisser entre vos mains, et je vous serais très reconnaissant si, sur ce gage, vous me prêtiez un peu d'argent, car je vous en sais, grâces à Dieu, bien pourvus.» Alors le Cid fit apporter deux coffres très grands, et complètement recouverts de cuir, avec des ferrures et quatre gros cadenas pour chacun. Quatre hommes n'auraient pu soulever un de ces coffres: ils avaient été remplis de sable, de telle sorte cependant que rien ne pût en sortir. Le Cid les leur remit en leur disant de voir ce qu'ils pouvaient lui prêter. Or comme les deux juifs étaient fort riches et qu'ils avaient grande confiance en la parole du Cid, ils lui donnèrent avec plaisir cent marcs d'or et six cents d'argent, puis lui firent signer des lettres par lesquelles il leur était permis, s'ils n'avaient pas été payés au bout d'un an, d'ouvrir les coffres et de vendre tout ce qu'ils renfermaient; après avoir obtenu leur suffisance, ils devaient envoyer au Cid le surplus[ [37]. Avant l'année révolue le Cid, nageant dans l'or de ses razzias, avait remboursé les deux juifs qui avaient prêté sur du sable une somme colossale pour ces temps. On voit qu'un seul des deux coffres est parvenu jusqu'à nous; il répond exactement à la description de la légende.
Du cloître on pénètre aussi dans la salle Capitulaire, où l'on voit un tableau du Greco, le Christ à l'agonie, étreignant de douleur poignante. Quelle peinture sombre et combien différente de nos maîtres italiens ou français. Cela me rappelle combien déjà j'avais été frappé en visitant le musée de Madrid par cette idée que les quelques peintres espagnols que leur art amena au niveau de l'éternité ont su être la très fidèle expression du caractère national; l'Espagnol, même dans ses plus folles joies, reste sombre et austère; même dans les œuvres les plus riantes de Velasquez, de Murillo, de Ribera, du Greco, de Zurbaran, de Goya, on sent comme une arrière-pensée de sauvagerie, de dureté, de tristesse et de gravité.
Avant de quitter Burgos, je me suis rendu à la poste pour retirer mon courrier. Mais, ô surprise, le guichet est fermé, bien qu'il ne soit que 4 heures de l'après-midi. Un écriteau m'apprend que cet animal quinteux ne daigne s'ouvrir que deux heures par jour: de 9 à 10 heures le matin et de 5 à 6 heures le soir! Bien que nous soyions en Espagne et que j'aie appris à ne m'y étonner de rien, je la trouvais cependant trop forte... je dus repartir sans avoir pu prendre mes lettres, parmi lesquelles certaines étaient peut-être fort pressées!
Pas encore assez modernisée, plus assez ancienne, Burgos est une ville insignifiante: on dirait une sous-préfecture française vieillote et triste. Mais toute la ville s'efface et disparaît dans l'ombre gigantesque de l'édifice chrétien; Burgos, c'est la cathédrale.
Nous voilà maintenant sur une belle route bordée de grands arbres des pays tempérés: des arbres qui donnent une ombre véritable et touffue et non plus l'ombre transparente des oliviers que nous connaissions seule depuis des semaines.
La campagne a changé d'aspect, la verdure est moins rare, les champs cultivés sont devenus chose commune, mais la terre est toujours rouge.
La route s'est insinuée en un défilé étroit à l'air sauvage et impressionnant: un torrent rapide, le rio Oroncillo, s'est creusé un passage à même la montagne et les hommes profitèrent ensuite de l'œuvre de la nature en faisant passer par ce couloir la route et plus tard la voie ferrée: rivière, route et rails sont étroitement serrés les uns contre les autres au fond du sombre défilé. Nous sommes dans les gorges de Pancorbo, jadis célèbres par les exploits des brigands espagnols qui y dévalisaient impunément les malheureux voyageurs, célèbres aussi par les combats que s'y livrèrent Français et Anglais au temps de Napoléon Ier.
A la sortie des gorges on débouche dans la vallée de l'Ebre que l'on traverse à Miranda de Ebro. Hélas! nous ne retrouvons pas sans quelque mélancolie cette vieille connaissance. Elle est ici près de sa source; nous la vîmes pour la première fois à côté de son embouchure, à Tortosa, il y a un mois, lorsqu'au début de notre voyage nous avions devant nous cinq semaines d'imprévu et de vie errante, lorsque gais et allègres nous entreprenions à peine notre longue tournée au pays des Arabes. Aujourd'hui nous voilà près de la fin de nos joies, sur la route du retour, les yeux pleins des choses que nous avons vues, pittoresques, curieuses, nouvelles et le cœur un peu serré à l'idée que cette délicieuse existence va se terminer, bientôt.
Miranda est une petite ville sale et enfumée, entourée de vieilles murailles et qui n'a plus guère d'importance que parce que bifurcation de deux grandes lignes de chemin de fer.
Au delà le pays s'accidente de nouveau. Avec la nuit tombante nous pénétrons dans un dédale de monts et de vaux où la route serpente, sinistrement. D'endroits en endroits, des croix lugubres marquent les lieux où jadis les brigands assassinèrent maint voyageur; nous ne pouvons hélas! goûter la forte impression qu'on ressentait jadis en ces parages par la terreur des brigands; ceux-ci n'existent plus en Espagne. Mais si! De l'ombre un bandit a surgi qui agite une loque rouge et nous intime l'ordre d'arrêter, sûrement pour nous demander «la bourse ou la vie». Erreur, la bandit est une femme qui, au nom des autorités, nous réclame 5 pesetas pour l'entretien de la route et nous remet en échange un reçu parfaitement en règle. Depuis notre entrée en Espagne, depuis l'obstaculo de Puycerda, c'est la première fois que nous avons à acquitter un droit quelconque de péage.
Une descente, au bas des lumières brillent dans la nuit; c'est Vitoria où nous pénétrons à 8 heures[ [38].
L'Hôtel de Quintanilla a la réputation d'être le meilleur de Vitoria; son extérieur est très engageant. En réalité il est d'une propreté douteuse et le service y est baroquement fait par un escadron de jeunes bonnes étourdies et mal complaisantes. Nous y avons mal dîné, mal dormi, mal déjeuné.