Jeudi, 29 août.

Il faut environ trois heures pour aller d'ici à Tanger. Dans la baie peu profonde d'Algésiras les navires mouillent loin de la côte; il nous fallut prendre une barque pour nous faire conduire à bord du Joaquim Pielago, un sabot espagnol dansant même sur la mer calme, qui fait trois fois par semaine le service entre Cadix, Gibraltar, Algésiras et Tanger.

Au départ on voit d'une nouvelle façon les merveilles de cet admirable coin de fin d'Europe: Algésiras, Gibraltar, la baie, le rocher, les montagnes forment alors un tableau unique dont les yeux ne peuvent se détacher et en tous cas dont ils se souviendront toujours.

Le bateau pénètre dans le détroit qui a l'air d'un large fleuve dont les deux rives se distinguent très nettement, un fleuve coulant entre deux continents!

Jusqu'au cap de Tarifa on suit de très près la côte espagnole qui fuit vers le sud. La dernière ville d'Europe apparaît vieille et blanche sur sa pointe, entourée d'épaisses murailles mauresques, dominée par le dôme imposant de son église, très pittoresque.

Le bateau cingle alors droit vers l'Afrique. De la Méditerranée on a passé dans l'Océan, les courtes vagues se sont faites longues et affadissantes, le cœur de bien des passagers se soulève maintenant en même temps que le navire! Ces parages sont toujours pénibles à cause de la violence des vents qui s'échangent entre les deux mers et il est rare que les gens qui craignent tant soit peu le mal de mer n'en soient pas atteints pendant cette traversée cependant si courte. Autour de moi, je n'ai plus que des figures verdâtres, des visages navrés, des attitudes penchées... au-dessus des bastingages! Tout ce monde souffre sans qu'on y puisse remédier; je n'ai d'autre ressource que de me réfugier dans une philosophique pipe!

Au fond d'une baie qui s'arrondit élégamment en forme de coupe et dont les rives descendent doucement à la mer par une plage de sable fin, étagée en amphithéâtre, entourée de vieilles murailles ébréchées, couronnée de sa Casbah, éclatante de blancheur sur la colline verte, Tanger apparaît à nos yeux ravis.

Lentement le bateau approche de cet endroit que nous désirions si impatiemment voir; on a le temps de se repaître de tous les détails de ce décor africain qui, sorti de la brume de l'Océan, grandit et se précise peu à peu sous les rayons étincelants du soleil d'or.

La mer est couverte d'embarcations qui s'approchent de nous à force de rames et d'où monte une clameur. Ce sont des indigènes qui viennent nous chercher pour nous conduire à terre.

Tanger est un port arabe, c'est-à-dire tel que le fit la Nature, sans travaux, sans aménagement aucun. Il est peu sûr, peu profond et nullement abrité. On construit une jetée où les navires pourront accoster, mais actuellement ils s'arrêtent fort loin du rivage et nous devons atterrir au moyen des embarcations marocaines qui nous conduisent à un vieux môle de bois. Ce môle est lui-même un perfectionnement, car avant lui la dernière phase du débarquement se passait à califourchon sur les épaules de porteurs nègres qui vous extrayaient des barques, galopaient dans l'eau sale et vous déposaient sur le sable. Le port actuel de Tanger n'est qu'une vulgaire plage où l'eau vient en mourant et où les petites barques elles-mêmes ne peuvent aborder. Les marchandises se déchargent encore à dos de nègres, procédé primitif mais étonnamment pittoresque qui est toujours accompagné d'un concert de cris et de vociférations indescriptible.

Sur le môle nous nous trouvons au milieu de la foule africaine bariolée et glapissante. Ce ne sont que visages de bronze; arabes, bédouins et nègres qui crient, s'agitent, sautent, semblent épileptiques mais ne font nulle besogne. Les couleurs des vêtements sont tellement vives que nos yeux en sont irrités: burnous blancs, vert-pré, rouge sang, jaune canari, violet d'une crudité aveuglante. Et de cette foule se dégage une odeur de fauve, âcre et écœurante. Oh! que c'est bien l'Afrique, l'Orient! Nos sens affinés de septentrionaux souffrent au contact de ces manifestations trop violentes pour eux: les oreilles bourdonnent de hurlements, les yeux cuisent de soleil et de couleurs trop vives, l'odorat s'irrite de relents insupportables. On se sent pris de l'envie de taper sur ces sauvages pour les faire taire.

Tanger, ville diplomatique du Maroc, possède deux ou trois hôtels européens; le meilleur est l'Hôtel Continental, simple mais confortable et très bien tenu par des Anglais. Il domine le port et ses fenêtres donnent une admirable vue sur la ville et sur la mer.

En quittant le port on ne peut pénétrer en ville que par la Porte de la Mer, formée de trois voûtes en forme d'arcs arabes, étroites et basses et sous lesquelles passe et s'écrase tout le mouvement maritime de Tanger. Puis on s'engage dans une ruelle étroite, roidement inclinée, durement pavée où l'on n'avance qu'au milieu d'une éternelle bousculade. Point de voitures, mais des hommes et des ânes lourdement chargés, les seconds seulement montent et descendent sans cesse. Humains et bêtes vous bousculent et, si vous voulez passer, il faut bousculer bêtes et hommes vous aussi. Impossible de s'arrêter, le flot s'y oppose, un âne vous pousse de la tête, un autre âne vous accroche avec sa charge. Nous dûmes ainsi avancer sans trêve dans les petites rues, jusqu'à l'hôtel.

Nous sommes arrivés ici à midi. Notre premier travail fut naturellement de déjeuner, d'abord par habitude, ensuite pour ne pas faillir à notre devoir de voyageurs consciencieux, et savoir comment on mange en Afrique. Eh bien! on y mange fort bien, à l'Hôtel Continental tout au moins. Une excellente cuisine vous y est servie par un personnel maure en costume national, poli, prévenant et silencieux.

Nous sommes les seuls voyageurs actuellement à Tanger. Il paraît que la guerre a non seulement arrêté la venue des étrangers, mais qu'une sorte de panique s'est emparée de la colonie européenne et que ceux de ses membres que des intérêts majeurs ne retenaient pas ici ont été se mettre à l'abri de l'autre côté du détroit. Notre arrivée a donc causé une certaine sensation, on a admiré notre courage, et notre amour-propre aidant nous ne sommes pas loin de nous considérer comme des héros!

Des fenêtres de l'hôtel nous découvrons le port et ses mille barques; de nombreux vapeurs sont mouillés au milieu de la baie, et parmi eux, les dominant du haut de son écrasante majesté de colosse, le Jeanne d'Arc qui nous protège de sa présence contre le fanatisme des Marocains en pleine ébullition. Nous dominons juste la plage sur laquelle s'agite et hurle la horde africaine, les travailleurs du port qui font énormément de bruit mais excessivement peu de travail. Ces gens sont étonnants; ils ne peuvent faire le moindre mouvement sans crier comme des possédés, un sac qu'on déplace amène une dispute interminable, une outre qu'on remplit est le prétexte de cris et de gestes que nous ne voyons en France que pendant les émeutes, un bourricot qu'on charge entraîne des discussions dont l'écho nous parvient assourdissant; mais jamais ces querelles ne sont suivies de coups, non, des cris seulement. Chaque cri est cause d'un arrêt dans la besogne; je n'ai jamais vu travailler aussi peu, mais je n'ai jamais entendu crier autant.

A notre droite la ville toute blanche réverbère le soleil et renvoie dans les cieux un faisceau de clarté, comme la colonne de lumière qui s'élèverait, selon les musulmans, au-dessus de la mosquée du Prophète à Médine.

Nous consacrons notre soirée à une visite méticuleuse de Tanger. Nous nous hissons sur des mules et, précédés d'un guide arabe au burnous flottant, suivis d'un garde du corps indigène, nous voici trottant dans les microscopiques rues. Oh! que voilà bien la ville orientale encore toute sauvage! Combien moins modernisée que Constantinople! Ici point de fard: ruelles étroites et tortueuses, sales, sans aucune voirie, maisons arabes dans toute leur simplicité et cette fois peuplées d'Arabes, de vrais Arabes à la face caractéristique et dont pas un n'a encore abdiqué le pittoresque costume national. Burnous et turbans, tout le monde est ainsi vêtu, sauf de très rares Européens, Espagnols pour la plupart et à moitié arabisés. Teint bronzé des Arabes, barbes hirsutes des juifs, femmes voilées et quantité de nègres dont certains du plus magnifique noir.

Nos mules grimpent comme des chèvres dans des ruelles qui sont des escaliers irréguliers et dangereux. S'il nous fallait passer à pied dans certains endroits je crois que nous y renoncerions... et puis marcher dans un tas de choses innommables!

Et cependant Tanger est infiniment moins sale que les villes turques; l'odeur infecte qui se dégage de toutes les rues de Stamboul n'existe pas ici, ou tout au moins est fort atténuée.

A force de grimper, les pieds agiles de nos mules nous portèrent sur la Casbah. C'est une place, située au point culminant de la ville, et qui est entourée des principaux monuments publics. Il y a là le palais du Sultan, délabré mais exquis de grâce comme ce que nous avons vu du style mauresque en Espagne, le palais de Justice, la prison où l'on nous présenta un certain nombre d'amis de Raisouli qui méditaient sur l'instabilité de la fortune de leur patron en tressant des ouvrages de paille et qui nous demandèrent effrontément de l'argent, le palais de la Trésorerie dont l'intérieur est un fouillis de sculptures sur stuc qui rappellent les merveilles de l'Alhambra de Grenade, le palais du Gouverneur devant lequel des soldats chérifiens montaient la garde avec un air qui n'avait rien de martial.

Tous ces monuments sont fort mal conservés; ils tombent en ruines, leur décoration a presque disparu. Par ce qu'il en reste on peut cependant se rendre compte que les Maures de Barbarie étaient parvenus à un aussi haut degré de civilisation que leurs frères d'Espagne. Ces édifices sont contemporains de ceux de la Péninsule; depuis, plus rien, la barbarie et les ténèbres! Il semble que l'expulsion des Maures d'Espagne ait été le signal de la déchéance de toute la race, de la déchéance des Arabes qui étaient restés au Maroc comme de celle des Arabes qui fuyaient leur patrie perdue. L'histoire nous donne ici un exemple frappant de cet éternel recommencement dont elle est faite. Jadis les Maures civilisés donnaient des leçons de tolérance aux Castillans fanatiques, les Arabes d'Espagne toléraient la religion catholique, les catholiques au nom de la guerre sainte pourchassaient et exterminaient les Maures. Aujourd'hui ce sont ces mêmes Maures, redevenus barbares, qui se sont fanatisés et qui déclarent la guerre sainte aux catholiques civilisés et tolérants!

Les commencements de l'histoire de Tanger et du Maroc sont sensiblement les mêmes que ceux de l'Espagne. La Tingis romaine faisait partie de la province d'Espagne Ultérieure, l'empire romain s'étendait sur le Maroc actuel. Les dernières vagues des barbares germaniques vinrent déferler jusque sur les côtes d'Afrique. Tanger fut longtemps la possession des Vandales. Ce ne fut qu'au début du huitième siècle que les Arabes du califat de Damas s'emparèrent du Maroc, c'est-à-dire quelques années seulement avant de passer en Espagne. L'invasion arabe, venue d'Orient, avait suivi la côte méditerranéenne d'Afrique, l'Océan Atlantique lui opposa une infranchissable barrière; les cavaliers du désert étaient parvenus à l'extrême limite de l'Occident, ils appelèrent le pays le Maghreb el Ahksa ou contrée de l'Occident extrême; le nom moderne du Maroc est donc d'origine arabe. Mais des flots d'Arabes venaient toujours des déserts orientaux; les premiers arrivés, un instant arrêtés par l'Océan, refluèrent sur l'Espagne où nous avons vu les restes merveilleux de la civilisation à laquelle il parvinrent dans ce pays si bien conforme à leurs goûts et à leurs aptitudes. Les Arabes d'Espagne furent chassés après sept siècles d'occupation, ceux du Maroc sont restés, mais ne représentent plus à nos yeux que les descendants dégénérés et sauvages des Maures puissants et cultivés d'autrefois.

De l'une des portes de la Casbah on a une vue panoramique admirable sur toute la blanche ville.

Nous avons fait ensuite une longue chevauchée dans le réseau tournant et compliqué des rues de Tanger. C'est absolument la ville arabe, telle que nous l'avions vue maintes fois en Espagne, c'est Cordoue, Orihuela, Elche, Lorca, c'est la ruche bourdonnante, mais ici les abeilles remplissent encore les alvéoles, tandis que là-bas les frelons ont pris leur place.

Toutes ces petites rues sont extraordinairement étroites, une voiture n'y pourrait passer; il n'y a pas une seule voiture à Tanger, on n'y voit que des chameaux faisant les transports de l'extérieur et des ânes philosophiques qui circulent dans les rues en secouant leurs longues oreilles. Lorsque deux ânes se rencontrent, bien souvent l'espace est trop restreint pour leur permettre de se croiser, aucun des conducteurs ne veut reculer, il s'ensuit un arrêt prolongé dans la circulation, et il pleut des invectives. On n'arrive à rétablir la circulation qu'en faisant entrer l'un des burros dans une allée, voire dans une boutique.

Derrière la ville, au milieu d'une prairie desséchée, s'étale le camp de l'armée chérifienne: c'est un assemblage de tentes sales et déchirées qui furent jadis blanches, parmi lesquelles circulent quelques chevaux étiques, malades, déformés et des soldats aux uniformes en haillons. L'uniforme marocain, lorsqu'il est neuf, ne manque pas d'éclat: il est entièrement d'un beau rouge; mais il est rare de voir les soldats autrement que vêtus de lambeaux déchirés, sans boutons, maculés.

A 4 heures du soir, nous étions de retour à l'hôtel et de notre fenêtre nous vîmes les muezzins appeler à grands cris les fidèles à la prière du haut des minarets carrés. Sur les terrasses blanches, de nombreux musulmans ont étendu leur petit tapis, et face à La Mecque, se prosternent longuement.

Tanger a près de 80 000 habitants, se décomposant en 25 000 Arabes, 20 000 Juifs, 20 000 Espagnols plus ou moins arabisés et un assemblage hétéroclite d'individus appartenant à toutes les races; parmi ces derniers, quelques Européens proprement dits, dont le nombre tend à croître tous les jours, mais encore totalement noyés dans la masse indigène. Les Français et les Anglais sont en nombre appréciable; à peu près pas d'Allemands.

Il y a un quartier européen qui est minuscule: c'est le Petit Zocco, espèce de rue un peu plus large que les autres ou plus exactement une place sur laquelle se trouvent les postes française, anglaise et espagnole. On y voit quelques cafés et des magasins à l'européenne, ce sont les seuls vestiges de notre civilisation qu'on puisse voir à Tanger. C'est sur cette place que se rencontrent les chrétiens, c'est le quartier des affaires.

Ce quartier européen est, en somme, surtout français.

L'influence française est prépondérante à Tanger. L'Allemand, malgré les efforts incessants de la politique impériale et malgré la Conférence, y est à peu près inconnu. Enfin, l'Anglais tient avantageusement la seconde place, mais on sent une influence qui décroît à la suite d'un effort qui s'abandonne.

L'influence espagnole est de tout autre espèce. C'est l'influence du nombre plus que celle de la force. L'Espagne est présente à Tanger, parce qu'elle y a de nombreux enfants, son influence y est la même que celle qu'elle peut avoir, par exemple, à Oran, en pleine colonie française. L'Espagnol semble ici plus près du Maure que de l'Européen, du sauvage que du civilisé.

Nous apprenons à Tanger que les provinces du Sud viennent de proclamer un nouveau sultan, Muley-Hafid, frère du Sultan régnant. Voilà donc ce pays d'anarchie avec deux souverains! Abondance de biens ne nuit pas. Mais les sultans sont-ils des biens pour le Maroc?

On nous informe aussi que les troupes françaises ont infligé aux tribus marocaines une très sanglante défaite sous les murs de Casablanca et que l'Islam y aurait perdu plusieurs milliers de ses enfants.

Ces nouvelles, qui sont connues de tous les indigènes de la ville et de la campagne, ont produit ici une effervescence qui pourrait fort bien prendre une tournure grave au moindre incident. Ce sont ces craintes qui ont fait partir et qui font partir à présent encore la plupart des Européens.

Le Français, en particulier, n'est point trop mal vu à Tanger. La haine fanatique des musulmans englobe tous les étrangers, et, de la bouche même des indigènes, j'apprends que cette haine, ces mouvements de fanatisme, ont pris toute leur acuité à la suite de la malencontreuse Conférence d'Algésiras, qui a montré aux Marocains que toutes les puissances d'Europe voulaient une part du gâteau qu'est leur pays. Devenir Français comme leurs coreligionnaires algériens passerait encore, mais être partagés, déchirés entre tous les pays, offense outrageusement leur dignité, surtout qu'il y a pas mal de ces pays, comme l'Allemagne par exemple malgré la démonstration récente de son kaiser à Tanger, qui leur sont à peu près inconnus.

Ce qui nous a séduit ici, c'est qu'on peut y étudier la cité mauresque dans toute sa vérité. C'est ce que nous étions venus chercher. Nous voulions voir les Arabes chez eux, après avoir vu en Espagne les monuments et les villes de leur civilisation, afin de pouvoir remplir exactement par la pensée ces cadres vides aujourd'hui. A Tanger, rien d'apprêté ni de fardé, tout ce qu'on voit est vrai et nature. Tanger ignore encore ce que c'est que de vivre de l'exploitation du touriste, l'ère conventionnelle dans laquelle tout est montre et vernis pour l'œil du voyageur n'est pas encore révolue. Mais tout porte à croire que ces temps ne sont pas éloignés; bientôt le Maroc sera définitivement astreint à suivre les lois du progrès, Tanger sera alors la grande porte de pénétration dans le pays; elle deviendra l'une des plus grandes villes de l'Afrique méditerranéenne et verra accourir la bande curieuse des touristes cosmopolites.

Ces Arabes sont superbes. Jamais je n'avais vu d'hommes à l'allure aussi fière. Marchant comme des princes, portant haut leur tête altière, ils possèdent une réelle dignité, ils commandent l'admiration. Et puis le burnous de couleur vive, au coquet capuchon, est un costume si pittoresque et si crâne! Les hommes mariés portent le turban blanc enroulé autour du fez; les célibataires se coiffent d'un simple fez rouge sans turban. Les hadji[ [26] ont le privilège du turban vert.

Notre guide, Selam Tabla, un jeune Arabe algérien, était aujourd'hui revêtu d'un burnous améthyste, en soie; il était splendide à voir avec son intelligente tête à peine estompée de l'ombre du capuchon.

Beaucoup d'Arabes paraissent très intelligents. On ne peut en dire autant des nègres et des Bédouins, qui semblent des brutes finies.

Dans les rues, sur le port, partout, le costume européen est très rare; la foule ne porte que le burnous et le fez.

Après notre dîner nous avons fait une chose qui n'était peut-être pas de la plus élémentaire prudence, mais qui eut pour nous un très vif intérêt. Accompagnés de notre guide arabe, précédés d'un autre indigène porteur d'un fanal, nous avons été courir la ville en pleine nuit. Il faut d'abord dire que, l'éclairage des rues étant absolument nul à Tanger, le porte-lanterne est à peu près indispensable si l'on veut entr'apercevoir quelque chose; malgré la vague lueur qui nous précédait, il nous arriva souvent de mettre le pied dans des choses bizarres ou sur le ventre d'Arabes endormis au beau milieu de la rue.

Cette nocturne promenade n'avait que de très lointains rapports avec celles qu'on fait à pareille heure sur les boulevards de nos villes de France, mais ce fut précisément ce qui en fit tout le charme. Comme dans l'Espagne du Sud, la population semble ne pas se décider à aller se coucher; jusqu'à une heure avancée de la nuit on voit les rues grouillantes de monde; les indigènes, qui eux n'ont pas besoin de lanterne pour reconnaître leur chemin, circulent lentement dans la nuit en conservant leur démarche solennelle, leurs burnous éclatants sortent parfois brusquement de l'obscurité et jettent des couleurs vives et surprenantes; beaucoup sont accroupis au pied des murailles et causent entre eux ou chantent de lentes complaintes qui rappellent les chiens aboyant à la lune; parfois d'une petite boutique borgne sort un trait de lumière éclairant un coin de rue qui apparaît en un tableau d'un pittoresque et d'un sauvage achevés. Les femmes voilées passent silencieuses et rapides, de grosses négresses guettent sur des seuils louches des aubaines crapuleuses, les groupes souvent nous lancent au passage des regards haineux et leurs faces rendues encore plus méchantes par la nuit nous disent tout ce que ces gens-là pensent des étrangers abhorrés; enfin les chiens arabes qui ont flairé des roumis nous clament les sentiments de leurs maîtres en furieux abois!

Tanger est un véritable dédale de rues étroites et tortueuses. L'obscurité donne à ce fouillis inextricable un air sinistre de labyrinthe mortel; qu'on se sent loin de notre civilisation! On est perdu, isolé au milieu de ce peuple qu'on sent hostile, dans cette ville qu'on sait rebelle à nos mœurs et à notre race.

Ces ruelles ont des étroitesses de couloirs, elles sont souvent moins larges que les allées de nos maisons modernes, elles n'ont pas 20 mètres sans un coude brusque, souvent elles passent sous de mystérieuses voûtes et traversent des files entières de maisons; alors il règne là-dessous des odeurs horripilantes pour nos narines! Si notre guide et notre éclaireur nous abandonnaient là, jamais nous ne serions capables de retrouver notre chemin pour rentrer à l'hôtel!

Nous pénétrons dans un café-concert arabe. C'est une petite salle, mais propre et coquette. Aux murs des tapis d'Orient et des carreaux de porcelaine aux vives couleurs, sur le sol d'épaisses nattes sur lesquels on s'assied à la turque. On nous sert de petites tasses de café maure et du hatschich dans de minuscules pipes. Bien entendu, je fis l'expérience du hatschich; j'espérais que cette clef des songes arabes me conduirait tout droit au Paradis de Mahomet, mais à ma grande surprise je ne ressentis aucun changement dans mon équilibre général. Je dois être un fumeur trop endurci et la dose n'était sans doute point assez forte. C'est fâcheux. Le Paradis resta fermé pour moi et je ne pus contempler les délicieuses houris aux faces de lune!

Des musiciens arabes assis en cercle sur les nattes jouent de divers instruments: violon, mandoline, guzla, instruments indigènes à corde de formes bizarres rendant des sons plaintifs, et surtout l'éternel tambourin qui accompagne toutes les manifestations musicales des Arabes. De cet assemblage sortait un concert baroque de notes heurtées, tantôt doux et attristé, tantôt aigu et saccadé. Le rythme variait peu, mais il était d'une cadence parfaite et produisait une certaine sensation agréable. Ces musiciens jouaient tous très juste.

Des Maures étaient assis comme nous sur le sol autour des musiciens; les uns écoutaient gravement, d'autres jouaient impassiblement à divers jeux, d'autres enfin, et toujours impertubablement, chantaient pour accompagner la musique.

Nous portons ensuite nos personnes curieuses dans un autre concert où l'on donnait des danses égyptiennes. Il y a là des chaises et des tables; la salle est assez vaste, remplie d'un opaque brouillard de fumée de tabac au milieu duquel nous avons d'abord quelque peine à discerner une nombreuse assemblée d'Arabes, de nègres et d'Hispano-marocains. Sur une estrade, trois musiciens misérables, dont l'un aveugle, et trois juives tout de jaune vêtues qui dansent et chantent à tour de rôle. Ces juives sont jeunes, grasses, flasques et fanées; une épaisse couche de plâtre dissimule leurs faces, elles dansent, dansent, pendant des heures, des motifs dans lesquels le ventre joue le premier rôle. C'est la danse du ventre dans toute sa brutalité, dans sa dégoûtante obscénité. Que ces pauvres ventres doivent être fatigués le soir quand arrive l'heure du repos! Et encore est-ce bien alors le repos pour eux?

Enfin malgré l'heure avancée,—il est près de minuit,—notre cortège, toujours précédé de son porte-fanal et suivi de son guide, reprend ses pérégrinations nocturnes, pour aller voir danser des almées mauresques. Il faut bien tout voir!

Par des rues encore plus tortueuses et plus sales, plus sombres et plus odorantes, nous allons chez une vieille juive qui tient cette spécialité. C'est une énorme mégère, bouffie et fluctuante, qui entre-bâille une porte louche, parlemente longuement avec notre guide et enfin nous introduit dans un taudis infect. Dans une chambre étroite et basse, aux murs sales, meublée de quelques chaises boiteuses et d'un divan crasseux, deux belles filles maures de l'intérieur, deux fleurs au milieu du fumier, exécutèrent devant nous la danse arabe dans toute sa pureté. C'étaient deux enfants, quatorze ans à peine, mais formées et femmes complètement. Elles étaient bien faites et jolies: jeunes corps souples et onduleux, peau blanche et taille fine; leurs jambes étaient un peu courtes et leur taille un peu trop longue, c'est, je crois, le défaut de la race arabe; leurs gracieuses figures étaient comme illuminées par deux yeux noirs, profonds, veloutés, immenses!

A tour de rôle, elles firent défiler devant nos yeux toutes les scènes lascives de cette danse arabe qui est la parodie de l'amour; c'est encore la danse du ventre, non plus la danse sale et crapuleuse que nous avions vue tout à l'heure dans un café-concert, mais une succession de tableaux gracieux, un peu sauvages, extrêmement sensuels. Celle qui ne danse pas accompagne de ses cris l'autre qui s'agite et la vieille juive tape sur un tambourin en hurlant comme une possédée, pour marquer la cadence. Nos odalisques étaient d'abord revêtues de costumes un peu défraîchis, mais qui furent somptueux; quand la danse en fut à ses derniers tableaux, leur vêtement était devenu beaucoup plus sommaire, rudimentaire même. Il faut bien tout voir!

Estimant avoir rempli suffisamment notre journée, nous avons ensuite regagné l'hôtel en suivant docilement notre guide à travers le jeu de patience des ruelles de Tanger, et nous nous sommes couchés la conscience tranquille, avec le sentiment du devoir accompli.