Vendredi, 30 août.

Sous nos fenêtres, le port de Tanger avec sa horde hurlante. Nous vîmes charger du bétail sur un vapeur à destination de Gibraltar. Nos Africains empilaient les pauvres bœufs dans de grands bateaux plats pour les conduire au steamer mouillé dans la baie. On voyait ces barques s'éloigner, lentement remuées par les rames indolentes de quelques nègres, puis accoster le navire que les ruminants regardaient de leur œil doux et résigné. Pour grimper ceux-ci dans leur maison flottante, antichambre de l'abattoir, les barbares Marocains les attachaient par les cornes et les hissaient brutalement suspendus ainsi par la tête. Ces pauvres bêtes s'agitaient éperdument dans le vide au bout de leur corde et meuglaient lamentablement, pendant que dans la barque et sur le navire nègres et arabes hurlaient.

Ce matin, nous allons faire une grande excursion [202] hors de la ville. On nous dit bien qu'il y a quelque danger, mais avec de bons guides, nos armes et notre insouciance, il ne sera pas dit que nous nous serons privés du plaisir de connaître cette campagne curieuse qui entoure Tanger.

PANORAMA DE TANGER

Nous voilà de nouveau sur nos mules qui docilement nous emportent. Ces animaux ont une grande sûreté de pied, leur allure est très douce, elles ne sont nullement rétives. Ce sont de précieuses montures.

Nous suivons la rue des Chrétiens, la plus belle et la plus animée; ça ne veut pas dire qu'elle soit bien large, mais enfin une voiture pourrait y circuler, s'il y avait des voitures à Tanger! On passe à côté de la Grande Mosquée, dont l'accès est interdit aux infidèles que nous sommes; extérieurement, ce monument n'est remarquable que par sa très belle porte mauresque et son minaret trapu et carré, tout reluisant de porcelaines aux vives couleurs. Le carrefour du Petit Zocco, le coin européen, est au milieu de la rue des Chrétiens.

Nous sortons de la ville par la porte de Fez, gracieux arc arabe dentelé qui donne sur la place du marché extérieur, le Grand Zocco.

Ce marché est bien l'endroit le plus intéressant de Tanger. On est soudain au milieu de la foule africaine qui s'agite frénétiquement, de la foule en guenilles et qui sent mauvais, de la foule des riches vêtements mauresques et qui ne sentent guère meilleur. Là tous les types d'habitants du Maroc sont réunis et l'on peut consciencieusement faire une étude ethnographique.

On y voit des Kabyles à l'air farouche, armés d'un long fusil et vêtus du burnous blanc, des Maures à la face impassible qui se drapent majestueusement dans de brillants burnous de couleur, des Juifs indigènes barbus et tout de noir vêtus, des Bédouins à demi sauvages et habillés de bure, des nègres de l'Afrique centrale, esclaves ou affranchis, dont la teinte va du chocolat au plus beau noir d'ébène, des femmes voilées, des négresses horribles, des enfants tout nus qui ressemblent à des singes, des Arabes nomades à la tête semi-rasée avec une courte tresse sur le sommet du crâne, et puis des quantités d'ânes. Tout cela porte, sauf les ânes, un fez et des pantoufles.

Ce marché est absolument arabe: on n'y voit que des Marocains, on n'y vend que des produits du pays ou à l'usage des gens du pays. C'est là qu'arrivent de l'intérieur les longues caravanes de chameaux.

La légation allemande est située sur le Grand Zocco. On y pénètre par une porte qui a énormément de prétentions arabes, mais qui est surtout rococo.

Un peu plus loin, nous passons à côté d'une jolie villa entourée de jardins: c'est la légation de France. Ces deux légations sont en dehors des murs de la ville, mais à quelques pas seulement de la Porte de Fez; les hôtels des autres puissances sont en ville.

Nous voilà maintenant sur la grande route de Fez. Oh! très bien! C'est une voie large comme nos chemins vicinaux, donc les voitures y pourraient passer. Elle est luxueusement garnie d'une épaisse couche de sable fin, dans lequel nos mules enfoncent plus haut que le boulet, donc les voitures n'y pourraient avancer! Mais cette discussion sur les voitures est parfaitement superflue, car, je le répète, à Tanger, point de véhicules. Notre guide nous explique que la magnificence marocaine qui a étendu cette couche de sable sur la route de la capitale ne va pas au delà d'une quinzaine de kilomètres. Après, c'est la terre nue. En somme, cette route, malgré sa largeur, est tout simplement une piste de chameaux.

Nous suivons longuement la route de Fez, puis nous nous engageons dans d'étroits chemins bordés de haies de figuiers de Barbarie et d'aloès menaçants qui nous conduisent à un village bédouin digne des premiers âges de l'humanité. Imaginez-vous une collection de huttes entièrement faites de paille, sous lesquelles vivent de pauvres êtres en guenilles, aux faces bestiales, aux corps de bronze, mais dont les airs superbes ne messiéraient point à un empereur, fût-il allemand. Les plus riches d'entre ces malheureux ornent les murailles de leurs palais de matériaux de prix, tels que: vieilles ferrailles, cercle de tonneaux, boîtes de sardines, parois de bidons de pétrole.

Des Bédouins passent incessamment, transportant de l'eau dans des outres en peaux de chèvre garnies encore de leurs longs poils et qui semblent des animaux bizarres que ces hommes porteraient sur leurs épaules.

Les cultures qui avoisinent ce malheureux village se composent de quelques vagues chaumes de céréales et surtout de figuiers de Barbarie.

Notre excursion se poursuivit longtemps dans la campagne marocaine, en un pays étrange, émaillé de villages aussi misérables que le premier et où l'on ne rencontre que des êtres qui sont loin, bien loin de notre civilisation, et que des bourricots aussi philosophiques que ceux d'Espagne.

Nous dûmes enfin revenir sur nos pas, car nous approchions de la zone réellement dangereuse, de la région habitée par la puissante tribu des Andjeras, les farouches amis de Raisouli, peuplade berbère, sauvage et fanatique.

Nous gagnâmes les bords de l'Océan et revînmes à Tanger en suivant le sable fin des dunes qui bordent la baie.

Le soir, nous remontions à bord du vapeur espagnol qui devait nous ramener à Algésiras; il était archiplein de passagers, derniers Européens abandonnant Tanger, où l'effervescence semble croître sans cesse à la suite des multiples nouvelles alarmantes, vraies ou fausses, arrivées ce matin de Casablanca, de Fez et de Marrakech.

Un dernier coup d'œil à la ville qui se noie dans le soleil. Un grand nombre de ses maisons sont peintes en bleu clair; de loin cette nuance qui se fond avec le bleu du ciel semble déteindre sur toute la ville qui se colore d'azur. Au bord de l'eau des machines fument et des hommes s'agitent, occupés aux travaux du môle de pierre qu'a entrepris une compagnie allemande pour faire de cette rade actuellement inhospitalière un port sûr et commode. C'est l'activité européenne à côté de l'inertie africaine, contraste aigu! Enfin le phare de Tanger, petit édicule dont je vis hier soir la lumière rouge porter ses rayons à au moins... 100 mètres, symbolise le flambeau mourant de la civilisation mauresque.

Un dernier adieu à Selam Tabla, notre guide arabe dont la mine fière et l'allure de grand seigneur resteront toujours devant mes yeux, et le Joaquim Pielago nous emporte dans le détroit en nous balançant désagréablement.

Au bout d'une traversée de deux heures et demie nous étions de retour à Algésiras, où nous retrouvions nos chambres dans cet excellent hôtel Reina Christina, où nous retrouvions aussi le féerique coup d'œil qu'on a de ce lieu trop ignoré de ceux qui aiment les belles choses. Car je ne dirai jamais assez le plaisir que j'ai éprouvé par les yeux dans cette merveilleuse baie d'Algésiras, cette baie d'azur, entourée de verdure, avec sa roche de Gibraltar. Nous restions des heures entières en contemplation silencieuse devant ce tableau si beau, si brillant de soleil. Et la nuit venue, le spectacle changeait. Gibraltar brille alors de toutes ses lumières dans l'ombre de sa montagne et la crête de celle-ci se découpe dans la nuit lumineuse. Ce soir le spectacle fut plus beau encore: de nombreux projecteurs anglais inondaient la mer de leurs feux mobiles, ceux-ci traversaient quelquefois la baie et venaient éclairer l'hôtel comme en plein jour; les canons de Gibraltar tonnaient à de réguliers intervalles, leurs lueurs se percevaient brusques et fugitives et quelques instants après nous parvenaient leurs formidables grondements.