Samedi, 31 août.
Il faut aujourd'hui quitter ces lieux enchanteurs pour continuer le voyage. Après être descendus incessamment au sud jusqu'ici, nous allons désormais remonter au nord.
A 2 heures de la tarde nous quittions avec regrets l'hôtel Reina Christina dont les beaux jardins se miraient dans les eaux de la baie et, après avoir traversé les rues sales d'Algésiras, l'auto commençait à gravir les pentes de la sierra.
Nous faisons à l'envers la route qui nous avait amenés. Venus la nuit, nous repartons en plein jour, jouissant ainsi de deux tableaux absolument différents. A mesure que la route s'élève on découvre un panorama de plus en plus majestueux, la baie toute bleue s'arrondit gracieusement, ses contours se précisent, tout le pays apparaît comme sur une carte en relief. On voit le cirque de montagnes qui entoure la baie, les bords verdoyants de la mer, les blanches maisons qui émaillent la côte, Algésiras, San Roque, la Linea de la Concepcion, Gibraltar et son rocher et sa basse langue de terre anglo-espagnole. Tout cela se distingue avec la netteté particulière à l'atmosphère transparente des pays du Sud.
Bien que le soleil brille de tout son éclat, la chaleur n'est nullement désagréable. Dans tout le sud de l'Espagne comme au nord du Maroc, pourvu qu'on ne soit pas trop éloigné de la mer, on jouit toujours d'une température modérée; si le soleil est vif, ses rayons sont constamment tempérés par une douce brise.
La route serpente dans la sierra parmi les forêts de chênes-lièges. Des torrents ont creusé des lits abrupts aux flancs de la montagne; l'eau, absente en cette saison, y est remplacée par des tapis de lauriers-roses dont les luxuriantes fleurs jettent des éclairs de joie dans le paysage un peu sévère.
Longtemps on domine de très haut le détroit de Gibraltar. Ainsi vu, il paraît très étroit. Ce corridor de la navigation passe entre les hautes montagnes des deux continents: La sierra de Bullones en Afrique, la sierra de la Lune, que nous parcourons, en Europe. Du côté de la Méditerranée les côtes sont à pic et leur hauteur donne au fleuve maritime des airs de gouffre, tandis que vers l'Océan les montagnes s'abaissent graduellement à mesure que les rives s'écartent en forme de vaste entonnoir. Le détroit ressemble à un boulevard rempli d'animation, mais un boulevard de géants, où les maisons sont de hautes montagnes, dont la chaussée a une largeur qui se compte par kilomètres et où les passants sont d'énormes navires. C'est là certainement l'un des points du globe où la navigation est la plus intense: les bateaux se suivent et se croisent sans cesse, leurs fumées tracent de longues traînées qui rayent l'atmosphère et s'entremêlent; grands paquebots, vapeurs marchands, légers voiliers, lourds cuirassés, croiseurs, petits torpilleurs qui semblent des mouches, se succèdent sans interruption.
On descend sur Tarifa qui apparaît baignée de lumière parmi les aloès en fleurs, Tarifa qui s'avance au milieu des flots comme pour aller donner à l'Afrique sauvage le salut de la vieille Europe.
Après Tarifa on côtoie quelque temps l'Océan, puis on s'enfonce dans l'intérieur des terres et c'est le désert impressionnant, déjà parcouru, le désert des vastes landes sauvages avec ses solitudes coupées par instants d'immenses troupeaux de chevaux ou de bétail gardés par les pâtres à cheval.
Je ne redirai pas en détail ce que nos yeux avides ont vu sur cette route que j'ai déjà décrite à l'aller, et cependant elle traverse des pays si différents de ceux que nous avons l'habitude de voir en France, que nous éprouvâmes à la suivre un intérêt aussi puissant que la première fois.
Après les déserts sauvages, ce sont les vignobles, les figuiers de Barbarie, Chiclana de la Frontera, les marais salants et les piles de sel, pyramides de Loth, c'est Cadix étincelant sous les derniers rayons du soleil, la baie de Cadix et sa ceinture de coquettes villes, puis c'est un autre désert et enfin voilà Jerez[ [27].
Nous avions résolu de faire étape dans cette ville où nous ne nous étions pas arrêtés en allant. Nous nous sommes établis à l'Hôtel de los Cisnes; on y mange la véritable cuisine espagnole, des piments, des tomates et du puchero, mais bien apprêtée et proprement servie. C'est le meilleur hôtel de Jerez, les chambres en sont coquettes, bien meublées et propres, aussi les puces qui y ont élu domicile sont-elles vigoureuses et redoutables. Ces insectes exceptés, l'hôtel de los Cisnes serait parfait.
Jerez est l'une des plus riches parmi toutes les villes d'Espagne, elle doit sa richesse, comme sa célébrité, à ses bodegas, ses fameuses caves d'où elle exporte dans le monde entier ce vin que les Anglais appellent le Sherry et que nous dénommons Xérès en France. A vrai dire, ces dénominations sont purement génériques, car les vins de Jerez sont de crus nombreux et très différents les uns des autres, depuis les plus doux jusqu'aux plus secs, les vins couleur de paille jusqu'à ceux qui empruntent au caramel sa teinte de vieil acajou. Les crus les plus célèbres sont l'Amontillado, le Manzanilla, le Montilla, secs et clairs, qui font les délices de la crapule de Séville, le Moscatel, le Pedro Jimenez, le Parajete, le Jerez proprement dit, qui sont des vins doux, sirupeux, très chargés en alcool et qui forment le noyau principal de l'exportation de Jerez.
Les Anglais sont les plus notables clients des vins de Jerez. Ce peuple en absorbe de si grandes quantités qu'il a trouvé plus simple d'être son propre fournisseur, si bien que de très nombreuses bodegas de Jerez sont maintenant la propriété des maisons anglaises.
Les vins d'exportation, ou vins doux, possèdent de 12 à 15 degrés d'alcool, ils sont obtenus par exposition préalable des raisins à l'action solaire avant fermentation; ils ont un parfum agréable qui rappelle la noisette et possèdent cette particularité de se foncer en couleur en prenant des années, contrairement à nos vins français qui pâlissent en vieillissant.
Cette ville sue la richesse: les maisons sont ornées et peintes de frais, les magasins renferment des foules de choses chères, les habitants promènent des habits somptueux, et des bijoux de Péruviens ornent de grosses bedaines, chose très rare en Espagne où les hommes sont généralement maigres; les cercles sont nombreux et leur luxe éclatant encadre une foule majestueuse de riches propriétaires auxquels viennent se mêler les officiers de la garnison.
Dimanche, 1er septembre.
Nous avions projeté de rester à Jerez jusqu'au coucher du soleil, mais l'homme propose... Une affiche aperçue hier soir dans le patio de l'hôtel nous fit modifier tous nos plans. Ce grand carré de papier tentateur annonçait pour aujourd'hui dimanche une corrida de toros à Séville. Rien ne pouvait dès lors nous retenir ici; nous résolûmes d'être à Séville pour déjeuner. Pensez donc! Voir une course de taureaux en Espagne était l'un des points importants de notre programme, point que nous n'avions pu satisfaire jusqu'à présent. Mais assister à cette course à Séville, la métropole de la tauromachie, sera un bonheur auquel nous n'aurions osé prétendre.
A 8 heures du matin, nous disions adieu à la ville des bodegas et ayant franchi le plus rapidement possible la partie du chemin avoisinant Jerez, défoncée par les charrois vinicoles, nous roulions à belle allure entre les haies de figuiers de Barbarie. Des paysans procédaient à la cueillette des fruits barbelés: au moyen de longs roseaux dont l'extrémité est fendue en deux, ils saisissaient les figues, et par une délicate torsion les détachaient de l'arbre aux feuilles redoutables; ces fruits étaient ensuite brossés avec des balais de chiendent qui les débarrassaient de leurs piquants et chargés sur le dos des petits burros qui, patiemment, attendaient en broutant quelque chardon.
Voici les immenses llanos[ [28] où l'on roule sans fin, où l'on n'aperçoit à perte de vue que la lande en friches parsemée de palmiers nains, de pins-parasol et de maquis de chênes-houx.
On retraverse Utera, Alcala de Guadaira où l'on abandonne la direction de Cordoue, on cahote dans l'horrible route défoncée qui fait regretter plus vivement encore la route de tapis qu'on vient de quitter.
Mais voici la Giralda qui dresse son élégante silhouette à l'horizon, c'est Séville[ [29].
Accomplissant strictement notre horaire, il était midi lorsque l'auto s'arrêtait devant l'hôtel de Madrid. Le personnel mit le même empressement à nous recevoir qu'il y a huit jours, c'est-à-dire qu'aucun des garçons ne daigna se déranger et qu'il fallut les éclats de nos voix coléreuses pour les tirer à demi de leur somnolente torpeur.
La course de taureaux est pour 5 heures du soir. A 4 heures nous étions déjà installés dans notre palco de delantero de sombra[ [30] que nous avions retenue de Jerez par télégramme.
La Plaza de toros de Séville est un cirque immense qui peut contenir quinze mille spectateurs. L'édifice est bien construit et ne manque pas d'un certain cachet architectural. Ses divers gradins communiquent avec des galeries de dégagement, qui font tout le tour du monument et par lesquels la foule peut s'écouler vite et sans confusion. L'arène, qui a 70 mètres de diamètre, peut donner libre carrière aux courses les plus échevelées; taureaux, toréadors et chevaux semblent tout petits sur cette vaste esplanade bien pourvue de sable fin et toujours convenablement arrosée.
Les gradins se remplissent peu à peu avec un grand brouhaha. Les places à l'ombre sont occupées les premières; lorsqu'elles sont garnies, les derniers arrivants sont bien obligés de se contenter de celles qui sont au soleil; on voit celles-ci se garnir à leur tour, mais dans un ordre spécial: les retardataires choisissent toujours les places les plus près de l'ombre, c'est-à-dire celles qui seront abandonnées les premières par le soleil, il en résulte un arrangement bizarre et d'abord incompréhensible. Mais dans un moment tout sera garni.
A mesure que se peuple la vaste enceinte, le murmure de toutes ces poitrines devient un sonore grondement dans lequel on a peine à s'entendre, mais que domine cependant le cri perçant: agua, agua, des marchands d'eau.
A 5 heures moins un quart, tout est plein, garni, bondé, places au soleil comme places à l'ombre. L'amphithéâtre est noir de monde. Chaque individu, homme ou femme, a son éventail et en joue éperdument: tous ces éventails en mouvement sur quinze mille poitrines font un effet saisissant: on dirait qu'une nuée de papillons de couleurs vives et variées s'est abattue sur ce grouillement humain, et bat des ailes, incessamment!
Les loges ou palcos sont remplies de jolies Sévillanes. Ah! c'est ici qu'on peut encore le mieux les voir dans toute la grâce de leurs atours nationaux! Mantilles noires, blanches, noires à pois blancs ou rouges, blanches à pois noirs, grands peignes, cheveux noirs comme l'aile du corbeau, rubans ou fleurs rouges ornant de délicieuses tempes ou d'adorables fronts, grands châles aux vives couleurs. La Sévillane qui s'installe dans sa loge commence par étendre son grand châle sur la balustrade de fer; toutes ces étoffes largement déployées sur les parois du cirque, tombant sur les gradins inférieurs, ces étoffes de couleurs vives, brodées à grands ramages, font un superbe effet d'ornementation.
La course va commencer: le bourdonnement a subitement monté à son plus haut diapason, puis tout s'est tu en un silence d'attente. Voici le défilé des toreros aux costumes brillants, chatoyants, dorés, argentés, tous de la plus grande richesse.
Je ne me permettrai certes pas de donner ici la description d'une course de taureaux, d'autres plus autorisés que moi, simple touriste narrateur, l'ont fait et mieux fait que je ne pourrais m'y employer, même en bien m'appliquant. Et puis, aujourd'hui, tout le monde n'a-t-il pas vu une corrida?
Six splendides taureaux noirs furent mis à mort sous nos yeux. Ils étaient tous vigoureux et féroces. Le peuple enthousiaste siffla ou applaudit à divers coups, les taureaux et les toreros eurent tour à tour leur part de sifflets et d'applaudissements sans qu'il nous fût jamais bien possible de savoir au juste pourquoi. Il paraît que la tauromachie obéit à des règles fort compliquées. Lorsqu'un coup me paraissait beau j'étais tout surpris d'entendre conspuer le toréador; par contre, lorsque celui-ci paraissait enfoncer maladroitement son épée dans l'encolure de la bête, j'étais confondu de l'entendre applaudir frénétiquement. Je ne suis décidément pas aficionado. Cependant, après avoir suivi très attentivement les courses, je parvins à me convaincre que la suprême adresse de l'espada consiste à faire mourir le taureau lentement, le plus lentement possible; n'est-ce pas le comble de la férocité?
La quatrième course se termina par un coup qui est, paraît-il, l'un des plus estimés des connaisseurs. L'espada, Vicente Segura, un tout jeune homme, imberbe, presque un enfant, planta son épée avec tant d'adresse dans le cou du taureau que celui-ci, hébété, n'ayant plus que la force de se traîner, suivit son vainqueur comme le ferait un chien docile jusqu'à l'endroit où il lui plut de le mener. Segura le conduisit ainsi devant la loge du président de la course et, là, la bête s'agenouilla devant l'homme pour expirer à ses pieds dans une attitude de soumission. Alors l'enthousiasme de la foule barbare ne connut plus de bornes, ce peuple assoiffé de sang, avide de souffrances, grisé de férocité, poussa un unique hurlement sorti de quinze mille poitrines. Les éventails, les chapeaux, les cannes, des mantilles, des mouchoirs, des porte-cigares volèrent dans l'arène aux pieds de Segura, hommage frénétique à l'adresse du vainqueur. Celui-ci fut soulevé par la foule en délire qui avait envahi le cirque et longtemps promené sur les épaules de ces sauvages brutes. De tous ces êtres montait une odeur forte et âcre, une odeur de fauves en rut. Nous nous sentîmes alors isolés au milieu de tout ce monde, nous eûmes l'impression d'être seuls humains entourés de bêtes féroces!