Lundi, 2 septembre.

La route classique de Séville à Madrid passe par Cordoue, Valdepenas, Madridejos, Aranjuez; les renseignements que j'avais recueillis avant mon départ de France à son sujet ne la recommandaient nullement à mon choix et ce que j'en avais vu en venant ici ne me donnait pas l'envie d'en tâter sur la partie de son parcours réputée la plus mauvaise, c'est-à-dire sur le plateau castillan. Pour gagner Madrid, j'avais décidé de prendre une autre route qui joint, à l'avantage d'être convenablement bonne, celui de passer dans des régions peu connues de l'Espagne. Je veux parler de la route qui, longeant d'assez près la frontière de Portugal, passe par Merida, Trujillo, Talavera de la Reina.

C'est cette route que nous allons suivre.

Nous quittons Séville, définitivement cette fois. A 9 heures du matin, nous franchissions le Guadalquivir et sortions de la capitale de l'Andalousie par le faubourg de Triana, peuplé de gitanos et garni de fabriques d'azulejos.

A 6 kilomètres de Séville, nous nous arrêtions dans le petit village de Camas pour faire notre plein d'essence. Il y a là, en effet, une raffinerie de pétrole et nous avons tenu à en profiter, car la différence de prix qui en résulte est considérable. Il faut dire qu'en Espagne la vente de l'essence présente des particularités dignes du moyen âge. D'abord, il est interdit aux négociants d'avoir à l'intérieur des villes de grosses provisions de ce liquide inflammable, de crainte d'incendie; chaque fois qu'une automobile a besoin d'un important ravitaillement, il faut envoyer chercher la provision nécessaire en dehors des barrières, d'où il résulte un supplément de 10 pesetas sur la facture pour payer la voiture qui a été quérir les bidons. Ensuite, l'essence paye à l'entrée de chaque grande ville un droit d'octroi énorme, insensé, qui en double généralement la valeur; exemple: à Séville, l'essence vaut 1 pes. 25 le litre, en dehors de la ville on ne la paye plus que 0 pes. 60 le litre. Enfin, en outre de ces deux suppléments, on a généralement encore à subir celui qui résulte du vol auquel le négociant espagnol résiste si difficilement. Hier soir, à Séville, un droguiste ne s'est-il pas avisé de vouloir nous vendre son essence à raison de 2 pesetas 1/2 le litre; nous l'avons naturellement envoyé promener avec tous ses bidons.

Il y a très heureusement à proximité de toutes les grandes villes, soit des dépôts d'essence, soit des raffineries où l'on peut s'approvisionner facilement et à un prix raisonnable. A l'usine de Camas on nous fit payer 0 pes. 60 le litre.

Puisque je suis sur cette question de l'essence, je tiens à ajouter encore quelques mots. Il est bon de s'inquiéter soigneusement des points de ravitaillement, car ceux-ci sont souvent fort loin les uns des autres et pas toujours suffisamment approvisionnés. Dans certaines régions les grandes villes sont clairsemées et dans les petites le précieux liquide est rare. Pour supplément de précautions, il me paraît recommandable d'avoir toujours 30 à 40 litres de réserve en bidons, en plus de ce que peut contenir le réservoir. L'essence espagnole est généralement de fort mauvaise qualité, trop légère surtout, elle oblige à modifier sérieusement le réglage du carburateur, et malgré cela son rendement est toujours déplorable.

Un peu plus loin, Santiponce est un pauvre village qui offre cependant un vif intérêt, car tout à côté se voient les ruines de l'ancienne ville romaine d'Italica.

La fondation d'Italica est attribuée à Scipion l'Africain; cette ville aurait eu ensuite, sous l'empire, une assez grande importance et a donné le jour à trois empereurs romains: Trajan, Adrien et Théodose. Ses ruines sont malheureusement très rudimentaires, car elles servirent fort longtemps de carrière à la Séville castillane; par ce qu'il en reste cependant, on peut se rendre compte de l'état de perfection à laquelle la civilisation romaine était parvenue en Espagne. Pauvre Espagne! tu fus constamment le jouet des barbares! Les Romains te dotèrent de tous les bienfaits de leur admirable civilisation; les Vandales et les Goths survenant te couvrirent de ténèbres. Les Arabes surent te galvaniser à nouveau et t'enrichir au souffle de leur brillante culture. Il fallut pour ton malheur que ces mêmes Goths, mués en Castillans, longtemps refoulés dans leurs âpres montagnes, revinssent en vainqueurs détruire la splendeur de ta résurrection et t'entourer de cette obscurité dont, aujourd'hui encore, tu as tant de peine à te tirer!

El Ronquillo, autre pueblo misérable qui étale au soleil ses haillons et sa saleté andalous!

La route était très mauvaise jusqu'ici: trous et poussière; à partir de cette bourgade la voici qui s'améliore et qui bientôt devient tout à fait convenable.

On parcourt une région nue et désolée: à droite, à gauche, en avant, en arrière, c'est la lande de terre uniformément rouge sur laquelle ne poussent que de chétifs palmiers nains et quelques bruyères; c'est un interminable vallonnement, une succession infinie de croupes dénudées. Jamais jusqu'ici nous n'avions eu aussi nettement l'impression de traverser un désert. Le paysage n'est pas même grandiose, sa monotonie fatigue, son rouge perpétuel irrite les yeux. De temps en temps on aperçoit une estancia, mais presque toujours inhabitée, tombant en ruines. C'est le spectacle de la tristesse sous les rayons du joyeux soleil.

A mesure qu'on s'enfonce dans l'intérieur des terres incultes, la chaleur augmente; aucun obstacle, rivières ou arbres, ne s'oppose aux ardeurs du ciel en feu qui, blanc comme un four sidérurgique, déverse sans cesse sur le sol calciné des torrent de métal fondu. Il fait réellement chaud aujourd'hui!

Par suite de nos arrêts prolongés à Camas et à Santiponce, nous n'avions fait encore que 60 kilomètres lorsque l'horloge du bord marqua midi. L'auto fut rangé le long de la route et nous établîmes notre campement sous un bouquet de chênes verts rabougris. Le déjeuner, arrosé de boissons glacées, fut trouvé exquis. Nous avions acheté à Séville des récipients précieux pour la conservation des liquides frais, des bouteilles «Thermos» qui, par suite d'une garniture faite avec un corps isolant, ont la propriété de garder les boissons à la température qu'elles ont lorsqu'on les y introduit. Notre collection de «Thermos» fut remplie ce matin à l'hôtel de vins et d'eau mélangés de glace, à midi ces liquides étaient encore glacés. Bien mieux, les jours suivants nous eûmes l'occasion de constater que ces précieuses bouteilles pouvaient conserver leur fraîcheur pendant une journée entière. Voilà une petite invention que je recommande vivement aux touristes qui entreprendront un voyage dans les pays chauds; elle nous rendit de grands services sur les plateaux brûlants de l'intérieur de l'Espagne.

Le déjeuner fut suivi d'une courte sieste après laquelle nous repartions sur une route désormais excellente.

Le désert s'émaille peu à peu de cultures. On sent la lutte entre l'aridité et l'homme, mais ici l'homme a l'air de craindre joliment la fatigue! Ce sont d'abord de noirs chênes-lièges qui piquent la terre carminée de taches sombres et dont les troncs écorchés rougeoient et paraissent saigner. Nous voyons passer leur précieuse écorce emportée en d'énormes chargements sur de lourdes voitures dont les attelages de mules hargneuses serpentent sur la route et se rebellent à notre vue.

Puis des terres labourées empiètent sur les friches. Comme les chênes dépouillés, ces terres rouge vif semblent de sang. En Espagne la terre est toujours rouge; dans notre long voyage nous ne vîmes pas d'autre couleur, mais toute la gamme du rouge y passe, depuis le rose pâle jusqu'au carmin le plus vif; ici c'est le rouge sang.

La région s'élève progressivement, les mamelons de tout à l'heure sont devenus de grosses collines et les collines se sont faites montagnes. La route monte aussi; par des lacets très bien étudiés sur une pente douce, on arrive au sommet de la sierra Morena. La vue qu'on a de ce point culminant est splendide; adieu, Andalousie! Devant nos yeux se déroule l'Estramadure, panorama sévère, pays sauvage et arriéré.

En redescendant sur l'autre versant de la sierra on s'aperçoit que la contrée n'a pas changé que de nom: les plantes exotiques de l'Andalousie sont maintenant remplacées par des essences des pays tempérés: chênes, châtaigniers, peupliers; seuls l'olivier et la vigne, universels, subsistent. C'est bien un tout autre pays maintenant, les gens eux-mêmes sont différents avec leurs mines fières et leurs airs sauvages!

A Los Santos, petit village de mégères, d'êtres rébarbatifs et d'enfants tout nus, nous devons abandonner la route de Badajoz qui oblique à l'ouest. Celle de Mérida, que nous voulons suivre, prend au milieu du village, entre deux maisons, en une bifurcation dissimulée qu'on ne peut voir, que nous ne voyons pas et qu'il nous faut regagner en marche-arrière au milieu de la populace écarquillée.

Villafranca de los Barros dresse plus loin sur la droite sa silhouette de bourgade importante dominée par deux grandes églises, dont l'une a un clocher qui voudrait ressembler à la Giralda de Séville.

La route toute droite file au milieu d'une vaste plaine. Elle frôle en passant Almendralejo qui, sur notre gauche, a l'air d'une petite ville coquette où des bourgeois oisifs se promènent sur une jolie Alameda. Elle nous montre sa plaza de toros, le monument obligatoire sans lequel toute ville espagnole se croirait déshonorée.

Voici maintenant une grande dépression au fond de laquelle serpente un large fleuve: sur la rive opposée, au bout d'un grand pont, en gradins sur la colline, s'élève une ville. Ce fleuve est la Guadiana et la ville Merida, l'antique métropole romaine.

On traverse le pont qui fut édifié par les Romains; il a plus de 700 mètres et soixante-quatre arches, c'est une œuvre colossale assez bien conservée. Puis on s'engage dans un réseau de rues sales et infiniment petites grimpant en pentes aiguës. La ville a l'air misérable, ce qui nous donne de douloureuses appréhensions pour notre coucher.

Nous découvrîmes, en une étroite ruelle, la Fonda Diego Segura où nous pûmes cependant nous loger de façon à peu près convenable et où nous trouvâmes une bonne remise pour l'auto, chose absolument exceptionnelle dans ce pays de galères, de tartanes et autres véhicules apocalyptiques[ [31].