Mardi, 3 septembre.

Mérida, qui compte à peine 10 000 habitants, est une ville à demi morte aujourd'hui. Elle eut un temps de grande splendeur et fut à son heure l'une des premières cités de toute l'Espagne. Sa fondation remonte à l'an 23 avant notre ère; c'était l'Augusta Emerita des Romains, la capitale de la Lusitanie. Son importance, ses richesses et sa puissance lui valurent le surnom de Rome Espagnole. Les Wisigoths surent lui conserver sa prospérité et ce fut sous leur empire qu'elle parvint au faîte de sa fortune. Les Arabes la trouvèrent puissante lorsqu'ils s'emparèrent de l'Espagne et puissante la laissèrent lorsqu'ils en furent chassés. Pour ne pas faire exception à la règle qu'ils semblaient s'être inconsciemment dictée et dont ils porteront éternellement le stigmate honteux, les catholiques espagnols ne surent que dépeupler et couvrir de ruines cette cité si longtemps prospère et dans laquelle ils avaient trouvé splendeur et richesses.

Depuis la reconquête Mérida déclina et tomba rapidement à l'état de pauvreté où nous la voyons aujourd'hui. La ville actuelle ne couvre plus qu'une faible partie de son ancien emplacement ainsi que le démontrent les nombreuses ruines qui l'entourent, témoins encore debout de ses beaux jours et témoins accusateurs de l'incurie et de la férocité castillanes.

C'est douloureusement impressionnés par les pensées que nous avait suggérées cet exemple frappant de grandeur et de décadence qu'à 10 heures du matin, sous un soleil de feu, nous quittions cette triste ville.

MERIDA, AQUEDUC ROMAIN

Sur la gauche les grandes arcades d'un aqueduc romain dressent leur silhouette de squelette millénaire. La route suit d'abord une belle rangée d'ombrages, mais bientôt les arbres disparaissent et le soleil peut à loisir nous écraser de ses rayons. On file en ligne droite, comme toujours en Espagne, sur les collines qui bordent la vallée au fond de laquelle, au loin, serpente le fil d'azur de la Guadiana. Puis on aborde une plaine sans horizon où les kilomètres succèdent aux kilomètres au milieu des chênes verts parsemés sur la terre rouge.

La route est extrêmement pénible à la direction; elle est recouverte d'une couche épaisse d'un désagréable cailloutis, moitié sable, moitié pierrailles, dans lequel s'enfoncent les roues pendant qu'on procède à la vitesse des tortues.

Puis la plaine se déplume, les arbres disparaissent totalement si bien qu'à midi, lorsque sonne l'heure du déjeuner, nous constatons avec regret qu'il est impossible de trouver le plus petit coin d'ombre. En poursuivant notre route nous finissons par découvrir un arbre, le seul de toute la plaine, sous lequel on dresse tant bien que mal la table. L'ombre tutélaire de ce digne végétal est heureusement suffisante et nous le bénissons avec attendrissement, car si loin que l'œil puisse scruter la surface de la plaine infinie, pas un seul de ses congénères ne peut être aperçu.

Peu de temps après avoir repris notre marche en avant, Trujillo apparaît au fond de la plaine brûlée. La petite ville se dresse pittoresquement sur les flancs de son cône pointu dominé par un vieux château. C'est la patrie de François Pizarre, le conquistadore du Pérou; la vieille ciudad fut démesurément riche aux jours dorés de l'Amérique espagnole, au temps où ses enfants, brigands conquérants, infestaient le Nouveau-Monde et en rapportaient de folles fortunes. C'est à présent une ville pauvre et délabrée.

La route passe au pied de Trujillo et oblique ensuite vers la droite. Elle sera désormais excellente; finis les mauvais cailloux, l'auto glisse silencieuse sur un sol absolument uni.

Finie aussi la vaste plaine; la région qu'on traverse est très accidentée: des ravins aux parois abruptes et arides, troués par endroits de larges tranchées par lesquelles on a soudain de beaux aperçus sur un pays indéfiniment vallonné. Du haut d'une sierra on aperçoit tout à coup la grande vallée du Tage; c'est un changement brusque comme celui d'un décor de théâtre, des tableaux heurtés et étroits on passe sans transition aux vastes horizons. Le fleuve est encore invisible, caché par des replis de terrain. Au nord la vallée est bordée par la haute Sierra de Gredos.

Le Tage coule au fond d'un ravin dissimulé au milieu de la large vallée. On ne l'aperçoit qu'au moment de le franchir. Le fleuve, qui vient de Tolède, roule des eaux verdâtres et lentes qui rongent ses rives abruptes. On le passe sur un pont monumental datant du seizième siècle, deux hautes arches du sommet desquelles on a une fort belle vue sur l'étroit ravin.

Cette plaine où coule le Tage est triste et déserte. Encore un coin d'Espagne où les friches sont plus nombreuses que les terres cultivées!

Navalmoral de la Mata est une oasis de figuiers et d'oliviers au milieu de ce désert. A une trentaine de kilomètres au nord-ouest est situé le monastère de Yuste, où se retira Charles-Quint après son abdication.

Nous roulons toujours.

Oropesa nous apparaît à la lueur d'un superbe coucher de soleil; ses maisons s'éclairent de rouge comme à la réverbération d'un colossal incendie.

Nous roulons encore.

La nuit nous surprend brusquement non loin de ce village. La ville la plus rapprochée est Talavera, assez loin cependant et, ignorant ce que nous y pourrions trouver comme auberge, nous décidons de camper à la belle étoile.

Nous choisissons l'emplacement de notre camp avec les plus grands soins: un espace plat au bord de la route, entouré de plusieurs grands arbres, fait l'affaire. D'abondantes conserves fournies par les coffres de la voiture, du pain et des œufs achetés à Navalmoral, du vin et de l'eau conservés glacés dans les bouteilles «Thermos» ont composé un menu qui fut vite expédié par nos robustes appétits. Puis en fumant tranquillement pipes ou cigarettes, nous causions; nous fûmes amenés à remarquer la très curieuse coïncidence qui fait qu'aujourd'hui nous avons établi notre camp pour la nuit non loin d'un village appelé Oropesa, alors qu'il y a environ trois semaines nous passâmes déjà une première nuit à la belle étoile sur les bords de la Méditerranée, à proximité d'un autre village qui s'appelait aussi Oropesa.

Il ne faudrait pas croire que passer une nuit en plein air, l'été, en Espagne, soit un tour de force: sous ce climat si doux, c'est chose très naturelle et nullement désagréable.

Nos effets de campement fournirent les éléments de lits moelleux... relativement, mais cependant assez confortables. Nous nous endormîmes au sein d'une de ces inoubliables nuits espagnoles, nuits de poésie, de parfums et d'étoiles.