Mercredi, 4 septembre.
Ce fut le soleil qui nous tira de nos lits improvisés où nous avions consciencieusement dormi.
Après une sommaire toilette et un court déjeuner nous levâmes le camp à 8 heures.
Je m'aperçus bientôt que mon moteur avait perdu un cylindre; la rupture d'une petite bielle d'allumage était la cause de cette abstention. La réparation ne pouvait s'effectuer sur la route, car il fallait un outillage pour faire une pièce nouvelle. Nous étions encore pour le moins à 150 kilomètres de Madrid... tant pis! nous les ferons avec trois cylindres seulement. En cette occasion j'appréciai vivement le gros moteur que notre voiture portait en ses flancs, car, effectivement, il nous mena tranquillement jusqu'à Madrid avec ses trois cylindres, sans même sembler s'apercevoir que le quatrième ne fournissait plus sa quote-part de travail et même,—il avait pris des habitudes andalouses,—qu'il se faisait traîner par les autres.
En montée comme en plaine nous filons à notre allure habituelle comme si rien n'était changé.
Talavera de la Reina est située non loin des bords du Tage, dont les eaux entretiennent autour de ses murs une intéressante verdure.
Nous voilà en Castille.
Les habitants semblent polis et accueillants; ils nous renseignent volontiers et nous regardent d'un œil sympathique. Cela nous change d'avec les farouches indigènes d'Estramadure qui hier nous accueillaient à coups de pierres, tout comme si nous avions été en France! Où ai-je lu que les Castillans sont peuple sauvage et désagréable? La chose, en tous cas, n'est pas exacte pour cette partie de la Nouvelle-Castille.
Le sombrero à bords plats des Andalous est remplacé ici par un chapeau plus caractéristique encore; il ressemble à celui des gauchos de l'Amérique du Sud: large tour muni d'un rebord vertical haut de deux ou trois doigts, orné de clous dorés, de broderies ou de rubans... ce chapeau rappelle le turban. Les paysans portent une double culotte dont l'une, extérieure, est fendue en deux et ressemble à un tablier. Ils ont de larges ceintures noires.
On traverse une contrée très giboyeuse: perdrix et tourterelles se promènent sur la route et ne s'envolent que sous les roues de l'auto. Des nuées de grosses alouettes s'enlèvent des champs en lançant au ciel leurs notes joyeuses.
La route traverse Navalcarnero, aux rues déplorablement pavées, et continue toujours bonne au milieu d'une campagne nue où l'on ne voit que des chaumes de céréales.
A partir de Villaviciosa on sent que la grande ville approche: le charroi augmente, les cavaliers se font plus nombreux, on croise incessamment des recuas de mules, le sol de la route se fait de moins en moins bon.
On aperçoit enfin Madrid qui se développe nettement bien en face de soi. La capitale est construite sur un plateau qui domine le ravin verdoyant du Manzanarès. En avant, dans une admirable situation, surplombant sur le flanc du plateau, bien en évidence, la grande masse du Palais-Royal. Ainsi vue, Madrid offre un fort joli panorama.
On passe le pont sur le Manzanarès qui coule tranquillement sous les ombrages et l'on gravit la pente au sommet de laquelle s'étale la grande ville. L'auto glisse à travers les voitures et les tramways électriques qui fourmillent sur la Puerta del Sol et, tout surpris de se retrouver dans une ville qui ressemble à nos grandes cités de France, vient s'arrêter dans une rue garnie de beaux magasins, devant l'hôtel que nous avons choisi.
L'Hôtel de Embajadores est situé en plein centre de Madrid, dans un quartier animé et luxueux. Il a de grandes prétentions, mais sa cuisine et ses chambres sont fort médiocres. Nous pensâmes un instant à déménager, mais nous finîmes par y rester en apprenant que nous trouverions certainement deux ou trois autres hôtels où nous pourrions payer encore plus cher, mais où nous ne serions pas mieux! Le niveau des hôtels de Madrid est certainement très bas. N'importe, hier nous couchions à la belle étoile, ce soir nous serons dans des lits, de vrais lits, avec de vrais draps et probablement aussi de vraies puces[ [32].