Mercredi, 21 août.

Le premier mouvement que fait le touriste en arrivant à Grenade est d'aller visiter l'Alhambra. Ce fut aussi ce que nous fîmes avant toute autre chose.

Le voyageur qui a entendu proclamer maintes fois les splendeurs de l'Alhambra est bien surpris de constater que ce palais, dont les merveilles ont été comparées aux féeriques descriptions des Mille et Une Nuits, a l'air extérieurement d'un vieux château fort se dressant au sommet d'une colline boisée.

Cette grosse forteresse aux murs jaunes, qui sont comme dorés par le soleil et les ans, qui n'a—vue de la ville—que le mérite de couronner pittoresquement sa colline, est intérieurement une merveille de décoration poussée aux dernières limites de la finesse et du goût. C'est un écrin grossier cachant la plus riche et la plus belle collection de pierres précieuses!

Il y a malheureusement peu de gens qui connaissent l'Alhambra. Car il n'y a guère plus d'un demi-siècle qu'on a commencé à lui rendre la justice qui lui était due et qu'un courant définitif d'attention s'est porté sur le monument le plus précieux qui nous reste de la civilisation arabe, la plus puissante et la plus développée qu'ait jamais connue la chaude Ibérie.

Les maisons de la ville s'arrêtent au pied d'une colline aux flancs couverts de verdure et dont le sommet, étalé en large plateau, est entièrement occupé par l'Alhambra. D'un côté la pente s'incurve en un étroit vallon rempli de grands arbres et remonte aussitôt à l'autre colline supportant les Tours Vermeilles. Du côté qui longe la vallée du Darro la paroi est à peu près à pic: les murs du palais arabe bordent immédiatement le précipice et dominent de très haut toute la ville. De Grenade on aperçoit toujours l'Alhambra sur sa colline et suivant l'endroit de la ville où l'on se trouve, on a une vue différente du pittoresque palais. De là-haut on jouit d'une admirable vue sur Grenade.

C'est par le vallon ombreux qui se cache entre la colline de l'Alhambra et celles des Tours Vermeilles qu'on monte au palais des califes.

De la plaza Nueva part une étroite rue, la calle de Gomeres, dont la pente roide, entre de curieuses maisons à balcons grillés, conduit à la Porte des Grenades (Puerta de las Granadas). Cette porte doit son nom à trois grenades sculptées à sa partie supérieure; elle fut édifiée par les catholiques. Elle produit grand effet, car, dès qu'on a franchi son seuil, on débouche dans la verdure et les frais ombrages qui remplissent le vallon. Ici, c'est un enchantement pour le voyageur qui, hier, traversait d'arides et brûlants déserts, et se trouve subitement dans cette oasis.

La fraîcheur règne constamment sous ces ombrages; les arbres qui, serrés, croissent dans le val, ont été jusqu'au niveau des collines chercher leur part de soleil, de sorte qu'ils s'élèvent à de prodigieuses hauteurs et procurent au promeneur, en même temps que la fraîcheur, un calme et un silence absolus. Des ruisseaux innombrables courent rapides sur la pente et bruissent dans leurs rigoles de cailloux pointus. Des feuilles, de la verdure, de l'ombre, de l'eau à profusion dans un pays torride, voilà le cadre qu'avaient créé les roi maures pour entourer leur palais. De toutes parts on voit jaillir des sources murmurantes, l'eau coule sans cesse sous la feuillée... mais je crois que je me répète... non, je raconte ce que j'ai vu.

On arrive ainsi devant la fontaine de Charles-Quint, qui est un très gracieux édifice Renaissance construit par Pedro Machuca, le même artiste qui érigea la porte des Grenades sous laquelle nous avons dû passer tout à l'heure. L'empereur hispano-germanique affectionnait, paraît-il, bien fort l'Alhambra, car nous verrons ses traces à chaque pas. Il voulait embellir et aménager pour lui-même l'ancien séjour des princes maures. Sa sollicitude ne produisit malheureusement pas toujours d'heureux effets et les merveilles arabes eussent gagné à rester uniques et pures en leur splendeur.

Nous voici maintenant à côté des murailles de l'Alhambra; laissant à gauche la Porte de la Justice, grande tour d'aspect complètement féodal, qui fut construite sous le sultan Abdul Hadjiadj en 1348 et qui était la porte extérieure du palais sous laquelle les rois maures auraient rendu la justice, nous arrivons sur la Plaza de las algives, devant la façade du palais mauresque.

Au milieu de la place il y a un large puits communiquant avec des citernes et auprès duquel un préposé vend aux touristes le traditionnel verre d'eau de l'Alhambra: cette eau, glacée, est effectivement d'un goût très agréable.

En fait de palais arabe, la première chose qui frappe les regards en arrivant sur cette place est la façade imposante du palais de Charles-Quint. L'empereur qui, comme je l'ai dit, affectionnait l'Alhambra, voulut s'y construire un palais à lui. Pour cela, il démolit une partie—heureusement peu importante—des dépendances arabes et fit édifier un vaste bâtiment carré. Le palais de Charles-Quint n'est pas à sa place ici, il jure, il choque. Il faut cependant avouer qu'exécuté suivant les admirables lignes de la renaissance italienne, il constitue un pur chef-d'œuvre de goût, de force et d'harmonie. L'intérieur est disposé en immense cour circulaire, bordée d'une élégante colonnade, au milieu de laquelle devaient se donner des tournois et surtout des courses de taureaux. Il est inachevé, la toiture manque. Ce fut encore le même Pedro Machuca qui fournit les plans du palais, mais le principal artisan en a été le grand artiste qui avait nom Alonso Berruguete.

La façade du palais arabe se remarque à peine. Les habitations mauresques n'avaient aucune décoration extérieure: des murs nus, crépis, sans fenêtres; tout le luxe était réservé pour l'intérieur, toutes les ouvertures donnaient sur les élégants patios. Quand on pénètre, l'impression, plus subite, n'en est que plus forte.

D'éminents écrivains ont fait de l'Alhambra de Grenade des descriptions après lesquelles il n'y a rien à dire. Lisez surtout Théophile Gautier et vous connaîtrez le palais aussi bien que moi. Après eux, après lui surtout, je ne me permettrais pas d'en essayer une nouvelle description, si timide puisse-t-elle être. Mais je voudrais dire cependant ce que j'ai éprouvé en parcourant cette succession de merveilles.

C'est d'abord la Cour des Myrtes avec son immense bassin pour le bain des odalisques: les odalisques devaient obligatoirement savoir nager, car le bassin a 4 mètres de profondeur. L'eau verte chatoie dans le marbre et les myrtes qui l'entourent verdissent encore l'eau de leurs reflets. C'est la célèbre Cour des Lions avec son entourage de fluettes colonnettes de marbre; au milieu, la Fontaine des Lions produit un effet bizarre. Je trouve que ces lions ressemblent un peu trop à des chiens: ce sont des sculptures d'origine phénicienne qui furent trouvées par les Arabes dans des fouilles et adaptées par eux telles quelles à leur fontaine.

Autour de ces cours, des arcs arabes, finement ciselés, travaillés avec une quantité de détails et de minuties qui tiennent du prodige, à jour comme de la dentelle, donnent accès en des salles de féerie.

La Salle des Abencérages, la Salle de la Justice, la Salle des Ambassadeurs, dans la grosse Tour de Comares, la Salle des Deux-Sœurs, les différentes salles des bains, l'ancienne mosquée, la Salle de los Mocarabes, le Mirador de la Favorite avec ses trois délicieuses fenêtres d'où l'on a une si admirable vue sur Grenade, tout en bas, le Boudoir de la Reine,... tout cela est d'un palais de fées.

ALHAMBRA DE GRENADE, COUR DES MYRTES

Ciselures de stuc et de marbre, fines arabesques, mosaïques aux tons d'émail inimitables, porcelaines vernies aux chaudes nuances fondues, bois sculptés et incrustés de nacre, plafonds travaillés en microscopiques détails, alvéoles, pendentifs, plâtres ajourés et brodés à l'infini, couleurs vives qui semblent peintes d'hier, bleu, rouge, or, tout ce que la riche imagination arabe a pu produire dans les contes des Mille et Une Nuits se trouve reproduit là en une réalité qui tient du songe.

On croirait visiter un musée d'orfèvrerie.

L'Alhambra est un palais de dentelles... une fête de la dentelle dans le ciel!

C'est le summum de la civilisation arabe, non pas la civilisation forte et vigoureuse de la conquête, mais le génie sensuel, recherché et brillant de l'apogée qui précède la décadence; c'est l'expression du dernier éclat, toujours plus vif, d'un peuple qui va déchoir.

Au bout de l'étroite pointe qui termine la colline de l'Alhambra au-dessus de la ville s'élève l'ancienne citadelle arabe: l'Alcazaba, d'où l'on a la vue d'ensemble de Grenade la plus réussie. On tourne le dos au palais, la ville se déroule comme un plan en relief, en avant, à droite et à gauche. L'extrémité effilée de la colline où nous sommes entre comme un éperon au cœur de la cité. A notre gauche, le val ombreux par lequel nous sommes montés ici; il est barré à son extrémité inférieure par une muraille crénelée, mauresque, aux tons fauves de pain doré, qui relie l'Alcazaba aux Tours Vermeilles et qui est percée de la Porte des Grenades. A gauche toujours, de l'autre côté du vallon, s'élève une nouvelle colline qui s'avance en pointe comme la nôtre au-dessus des maisons et dont le bout est couronné par les Tours Vermeilles, Torres Bermejas, grande construction mauresque, ancien château fort. Au-delà, descendant et s'étalant ensuite dans la plaine, la foule des maisons du quartier d'Antequeruela, construit par les Maures qui se réfugièrent à Grenade après la chute des autres empires arabes d'Espagne. A notre droite, d'abord à pic nous surplombons l'étroite vallée où coule le rio Darro, la rivière bienfaisante de Grenade dont les eaux dérivées plus haut dans les montagnes et canalisées alimentent fontaines et ruisselets de l'Alhambra et de la ville; de l'autre côté de la rivière, nouvelle colline couverte de maisons: l'Albaycin, l'ancienne ville mauresque. Enfin, devant nous, dominée par la masse éléphantesque de la cathédrale, la ville de la plaine, la Grenade proprement dite, dont les maisons se soudent à droite à celles de l'Albaycin et à gauche à celles d'Antequeruela.

Tout cela, si près, apparaît nettement à nos yeux, les rues découpent les pâtés de maisons qui ressortent en relief, les places ombragées tranchent en vert au milieu du rouge des toitures, le rio Darro, couvert sur un long parcours, disparaît avant la plaza Nueva pour ne réapparaître qu'après l'Alameda et bientôt se jeter dans le rio Génil émergeant de sa verdoyante vallée.

Grenade est admirablement située au pied des derniers contreforts des hautes sierras du sud, dont les cimes neigeuses et les rivières toujours vives lui assurent en tous temps une agréable fraîcheur. Devant elle s'étend une vaste plaine, la Véga, riche et fertile, grande oasis au seuil du désert andalou.

La fertilité de la Véga est artificiellement entretenue par une irrigation bien comprise, bienfait posthume des Maures disparus. Comme dans les campagnes de Valence, d'Alicante, de Murcie, comme dans toutes les riches huertas qui entourent les villes de la côte méditerranéenne, l'irrigation des terres est réglée méthodiquement à son de cloche. La Tour du Guet, Torre de la Vela, située dans l'Alcazaba, porte à son sommet une énorme cloche de 12 tonnes, la Campana de la Vela, qui sonne les heures d'irrigation de la Véga.

Derrière l'Alhambra, après une légère dépression, sur les pentes plus élevées qui montent au Silla del Moro[ [18] s'élève le tout gracieux Palais du Généralife[ [19]. C'était une résidence d'été des sultans et surtout des sultanes. C'est là que la légende place les amoureux rendez-vous de la favorite de Boabdil, le dernier des rois maures. La décoration intérieure du Généralife rappelle les splendeurs des salles de l'Alhambra, mais ici tout est plus coquet, plus mignard, c'est l'élégante maison de campagne et non plus l'imposant et fastueux palais officiel. Des fenêtres finement ciselées procurent une vue inoubliable: l'abîme du ravin du Darro, l'Albaycin, les collines percées de trous de gitanos, Grenade et ses incomparables maisons à miradores, au loin l'immense Véga, voilà ce qu'on voit à ses pieds avec la netteté caractéristique de l'atmosphère andalouse. Et sur la gauche, en se penchant un peu, on découvre l'Alhambra qui, un peu en contre-bas, apparaît en entier sur sa colline.

Mais le grand charme, le charme reposant et doux, du Généralife est procuré par ses jardins. N'oublions pas que nous sommes ici dans une maison de campagne où les arbres et les plantes doivent jouer le premier rôle. Le parc et les jardins sont encore, paraît-il, tels qu'ils étaient au temps des Maures; en parcourant les grandes allées ombreuses, des bouffées de souvenirs de légende vous montent au cerveau... à chaque tournant on s'attend à voir apparaître la silhouette gracieuse d'une odalisque, la tête entourée de gaze, ou la forte carrure d'un Maure bronzé et barbu sous le burnous blanc. Tout ce que l'imagination mauresque a pu rêver en matière de jardins s'est donné ici librement carrière: allées bordées de véritables murailles de cyprès, de carrés de buis taillés comme de la pierre, escaliers sculptés, grottes, rocailles, terrasses, immense bassin reposant sous les fleurs et les jets d'eau entre-croisés, cascades, infinie variété de plantes rares et d'arbres précieux couvrant de leur ombre calme ce séjour de la paix et du repos le plus raffiné.

Au cours de la promenade dans ces méandres on passe devant une petite grotte où bruissent vivement des eaux bouillonnantes: c'est l'arrivée des eaux captées par les Maures dans la sierra pour le bien-être de ces lieux.

Notre visite à l'Alhambra et au Généralife avait duré des heures et des heures. Nous ne pouvions quitter ces palais de rêve, si dissemblables de ce que nous avions connu jusqu'ici dans nos différents voyages mais si charmants, si coquets, si frêles et si menus. Il nous fallut cependant redescendre à Grenade que nous ne connaissions pas encore et où nous avions beaucoup à voir.

Confortablement installés dans un landau traîné par deux vigoureux petits chevaux andalous, nous avons été parcourir les ruelles tortueuses de l'Albaycin. C'est la Grenade primitive; l'Albaycin vit dès la plus haute antiquité un village couronner son faîte; d'abord ibère, puis romain, il est aujourd'hui à peu près démontré que ce village s'appelait Garnata, d'où est venu Grenade, connaissance qui fait disparaître la légende donnant aux Maures le parrainage de la ville; on a, en effet, longtemps prétendu que les Arabes l'avaient ainsi baptisée pour la première fois par suite de la vague ressemblance que présentent avec les quartiers ouverts d'une grenade les trois collines de l'Albaycin, de l'Alhambra et des Tours Vermeilles. Il est certain que pour une âme quelque peu poétique, la ville, avec ses toits rouges, sa verdure et ses trois collines vives aux flancs roses, rappelle assez à l'esprit une grenade que la maturité vient de faire éclater; malheureusement cette comparaison arrive trop tard, puisque la ville s'appelait déjà ainsi à une époque où rien ne pouvait justifier le rapprochement.

C'est aussi sur l'Albaycin que s'établirent d'abord les Arabes, c'est là que leurs premiers princes eurent leur palais, car ce ne fut que plus tard qu'ils construisirent l'Alhambra. C'est dans l'Albaycin que l'aristocratie mauresque habita constamment; ce fut donc aussi la véritable Grenade des Maures.

L'Albaycin est encore, sur plusieurs côtés, entouré par les anciens murs arabes et conserve des quantités de maisons édifiées au temps des califes et qu'on reconnaît de suite à leur architecture typique. On dirait que ces maisons ont été construites hier: ce climat tout de soleil, où l'humidité n'arrive jamais à saturer complètement l'air, est essentiellement conservateur; les maisons ne disparaissent qu'à la condition qu'on les démolisse; pour démolir il faut travailler et l'on sait que l'Andalou professe pour le travail la plus religieuse des horreurs. Le soleil dore les vieilles constructions et leur donne des tons chauds, des vivacités de couleurs dont on ne peut se faire une idée; sous ses perpétuels rayons les maisons les moins solides durent éternellement. Aussi voit-on nombre de villes et de villages espagnols qui paraissent de construction assez récente, qui cependant ont l'air absolument arabe et qui arabes sont réellement, car ce sont les maisons des anciens Maures que le soleil a si bien conservées jusqu'à nous.

Derrière l'Albaycin, un chemin passant devant la Plaza de toros conduit au couvent de la Chartreuse, célèbre par la richesse inouïe de sa décoration, mais aussi par le mauvais goût qui y présida.

En voyageurs consciencieux nous nous fimes conduire auprès des gitanos qui habitent des cavernes parmi les figuiers de Barbarie, au flanc de la colline qui borde le Darro en remontant après l'Albaycin. Ces gitanos de Grenade, civilisés, apprêtés, habitués à recevoir les étrangers, sont en somme assez peu intéressants; ce sont des bohémiens de foire. Ceux que nous visitâmes après Guadix, dans la Jarana, libres et sauvages, vivant encore comme il y a des siècles, étaient autrement curieux.

A la fin de la journée nous nous répandîmes dans la ville, au moment où la circulation se fait intense et où l'on peut le mieux faire ses petites observations.

La Grenade moderne, la ville des rois catholiques, s'étend dans la plaine au bas des trois collines. Son centre est autour de l'immense cathédrale; c'est là que sont les rues les plus animées, le milieu du mouvement qui va aussi s'étendant au sud dans les beaux quartiers et les promenades qui bordent le rio Génil.

J'ai dit que deux rivières, qui ont toujours de l'eau, arrosent Grenade: le rio Darro dont les flots, souvent bien réduits par les nombreux emprunts qu'on leur fait, coulent dans l'étroit ravin qui sépare les collines de l'Alhambra et de l'Albaycin et le rio Génil qui longe la ville sans y pénétrer. Le Génil est un véritable torrent des neiges qui s'alimente sans cesse à la blanche couronne de la sierra Nevada.

La promenade élégante et animée de Grenade se fait sur la Carrera du Génil à laquelle fait suite l'Alameda ou promenade d'hiver et que prolongent les beaux ombrages qui sont au bord du Génil: le paseo del Salon et le paseo de la Bomba. C'est une suite de lieux charmants où l'œil peut s'exercer sans cesse. A 5 heures du soir, assis à la terrasse d'un élégant café situé sur la carrera du Génil, devant d'excellentes bebidas de naranja à la neige, nous pouvons à loisir admirer la beauté du coup d'œil que présente alors Grenade: la haute sierra Nevada (montagne neigeuse) dresse à l'horizon son imposante barrière; dans la transparence si pure du ciel andalou elle paraît toute proche, elle semble dominer immédiatement la ville, on pourrait presque, croit-on, en toucher les reliefs avec la main; les filets de neige de ses sommets se colorent en rose aux derniers rayons du soleil... Quel délicieux contraste de voir de la neige en ces pays brûlants! Si nous abaissons nos regards, le spectacle autour de nous n'est pas moins curieux: toute la population grenadine circule à présent sur la promenade; les sveltes Andalouses passent gracieuses, sans chapeaux, un seul œillet rouge sang dans leur chevelure noire, au milieu du front ou sur la tempe. Les hommes n'ont guère plus du costume national que le sombrero à bords plats, noir ou gris; quelques toreadors, ou mieux toreros comme on doit dire ici, passent fringants en leurs petites vestes qui s'arrêtent aux aisselles; avec leurs petites tresses de cheveux ils ont des allures efféminées de bellâtres et se redressent comme des conquérants. Les Andalous ne portent généralement pas la barbe, leurs figures entièrement rasées, au poil noir qui veut toujours transparaître, leurs pommettes très saillantes, leur donnent des airs simiesques assez cocasses.

Des gitanas aux corps souples de bêtes se faufilent dans la foule, exerçant mille commerces: bonne aventure, billets de loterie, boîtes d'allumettes, menus objets permis ou prohibés et laissent après elles l'âcre odeur de leur race.

Fièrement campés sur leur selle, des jeunes gens chics se promènent à cheval. Les chevaux andalous sont admirables: petits, vigoureux mais sveltes, longue queue et longue crinière, la tête fière, l'œil de feu, toujours piaffant, toujours caracolant ils ne font pas mentir leur race; ils sont les descendants non dégénérés de ces chevaux fougueux que les Maures amenèrent avec eux d'Arabie.

Et dans le brouhaha de la foule qui circule, un cri, incessamment répété, domine le bruit: agua! agua! ce sont les marchands d'eau. Eh! oui, d'eau. Dans toute l'Espagne, mais surtout en Andalousie, c'est un commerce très intense, on ne peut faire un pas sans rencontrer un marchand d'eau et l'entendre pousser son cri. Il y en a de toutes les espèces, depuis le plus pauvre qui transporte son liquide dans une alcaraza et qui n'a qu'un seul verre pour toute sa clientèle, jusqu'au négociant fastueux qui porte sur ses épaules un grand récipient de fer-blanc enjolivé de moulures de cuivre et qui a une ceinture toute garnie de verres comme une cartouchière. Il y en a même qui poussent le luxe jusqu'à faire porter leur matériel par un grave bourricot.

Tout ce monde se promène ou reste dans les cafés jusqu'à une heure très avancée de la nuit. Je n'ai jamais vu de pays où l'on se couchât aussi tard qu'en Andalousie; dans les villages que nous avons traversés en pleine nuit, nous avons toujours rencontré, à n'importe quelle heure, une foule de gens qui flânaient; à Grenade c'est encore pire; il est vrai que dans la journée la sieste est générale pendant plusieurs heures.