Mardi, 20 août.

Notre sommeil avait été rudimentaire, notre déjeuner de midi tout aussi rudimentaire. Les puces avaient fait court le premier, le second était immangeable. On nous servit une tortilla (omelette) aux champignons, qui était certainement très proche parente des omelettes emplumées de don Quichotte, et une viande assez semblable à celle que j'avais vu pétrir lentement par les lions du jardin zoologique de Barcelone.

Nous avons quitté sans regrets cet inhospitalier pays, à 3 heures du soir.

Dès la sortie de Baza la route s'élève vivement au flanc d'une montagne calcaire totalement aride. La vue embrasse la petite ville noyée dans son oasis au milieu d'une plaine désolée. Puis on atteint les hauts plateaux sur lesquels on roule longuement; ces régions élevées sont aussi arides que la plaine d'où nous avons surgi. La route se poursuit, assez bonne, en ligne généralement droite, faisant seulement de temps en temps de longs crochets pour descendre dans d'étroites vallées où se réfugie la seule végétation de ces lieux. A peu près pas de maisons, sauf dans la roche quelques cavernes habitées par des gitanos.

On descend enfin dans la large vallée où coule le rio Guadix. Le paysage change brusquement d'aspect, d'aride et jaune il devient verdoyant et cultivé, de désert il se fait habité.

Guadix, au bord de la rivière du même nom, est joliment étagée au pied des hautes sierras dans sa verdoyante vallée. Chaque fois que dans ces régions on rencontre de la verdure, on la trouve plus fraîche, plus verte qu'ailleurs par suite du contraste avec la désolation des déserts d'où l'on sort.

Guadix compte environ 10 000 habitants. La route ne pénètre pas dans la ville, qu'elle laisse à mi-coteau mais qu'on aperçoit longtemps surmontée de son Alcazaba mauresque.

De Guadix à Grenade la route moderne n'existe pas encore, c'est l'ancienne route des diligences avec sa menace perpétuelle du terrible imprévu. Cette route nous a donné beaucoup de mal et si tous les kilomètres avaient été semés d'autant de difficultés que celles que nous avons dû vaincre pendant les 10 à 12 qui ont suivi Guadix, il nous aurait fallu plusieurs jours pour franchir les 55 kilomètres qui séparent cette ville de Grenade.

Tant qu'on se trouve dans la vallée du rio Guadix, la route est barrée à chaque pas par de larges et profonds caniveaux servant à l'arrosage des campagnes. Tous ces caniveaux, ou mieux ces fossés qui traversent le chemin, sont difficiles à franchir; l'un d'eux, qui se trouvait au sommet d'une véritable arête, nous a d'abord paru infranchissable et, en effet, aux premières tentatives l'insuccès fut complet: le volant du moteur buttait contre l'arête. Il nous fallut travailler comme cette nuit après Cullar de Baza, mais nous nous étions munis d'une pioche; ce ne fut qu'après une heure de travaux savants de terrassements qu'il nous fut possible de passer de l'autre côté de l'obstacle.

Nous trouvâmes encore deux autres fossés qui exigèrent des travaux du même genre.

Nous avons rencontré ensuite une large rivière qu'il fallut passer à gué, mais ce gué avait cela de bien spécial qu'au lieu de traverser le lit du cours d'eau, il le suivait en longueur, si bien que nous suivîmes ainsi le fil de l'eau, pendant près d'un kilomètre. L'auto n'était plus une voiture, mais bien un élégant yacht qui naviguait en un fleuve et qui se balançait gracieusement au gré des vagues. Enfin notre navigation prit fin et nous remontâmes sur l'autre rive.

On atteint alors une contrée absolument désolée: des montagnes de terres ou de calcaire rougeâtre, nues, où ne poussent que quelques rares figuiers de Barbarie et d'où la vie semble s'être complètement retirée. Eh bien! non, cette région est cependant peuplée: de tous côtés on n'aperçoit que des trous dans les parois des montagnes et de ces trous le bruit de l'auto fit sortir une nuée de sauvages, grands et petits, mâles et femelles; c'étaient des gitanos. J'arrêtai ma voiture dans cet étrange endroit; en un clin d'œil nous fûmes entourés d'un grand nombre d'exemplaires de cette race dont on ne connaît guère les origines, qui s'est essaimée sur divers points d'Europe, qui est restée étroitement groupée sur chacun de ces points d'élection et qui s'est gardée intacte de tout mélange de sang étranger.

Ce sont de beaux humains, tous très bronzés; les hommes ont un air mâle, les femmes de splendides yeux qui font plaisir à voir. Ils n'étaient nullement farouches, leurs relations avec nous pendant notre courte entrevue furent essentiellement cordiales. Mais l'odeur particulière à leur race flaire désagréablement à nos narines septentrionales: nous les quittâmes.

Ces gitanos des cavernes sont une des grandes curiosités de l'Espagne; plus tard on nous en montra dans la banlieue de Grenade, mais les plus intéressants de tous sont ceux que nous venions de voir, dans ce paysage sauvage, dans ce coin ignoré, au fond des montagnes.

Nous sommes dans la sierra de Jarana. Après avoir été navigateurs nous nous transformons en aéronautes: l'auto, comme un ballon bien plus que comme une voiture, s'élève rapidement le long des murailles abruptes qui forment les flancs de cette sierra. La comparaison est juste: sur cette route invraisemblable qui monte presque sans interruption à 25 pour 100, on ne peut dire qu'on roule, tellement on a une impression nette d'ascension; on s'élève littéralement dans les airs, on se sent soulevé verticalement, on monte, on monte, on monte. Mais les caniveaux ont heureusement disparu, le sol de la route est excellent, la machine s'élève en ronronnant comme un gros bourdon.

Jusqu'à Grenade, absence complète d'agglomérations notables, c'est le désert des hautes sierras, c'est la nature grandiose et sauvage dans toute l'acception du mot. Comme le soleil disparaissait derrière une arête vive en lançant mille rayons dorés, j'arrêtai l'auto et nous descendions nous installer dans les rocs pour dîner. L'inépuisable garde-manger de la voiture assura de façon aussi parfaite que d'habitude le menu de ce repas; au dessert, plusieurs bouteilles de champagne lancèrent aux échos des montagnes leurs joyeuses détonations, très certainement inhabituelles en ces lieux désolés qui semblent appartenir à l'empire de la Mort.

Cette traversée des grandes sierras du sud produit un effet saisissant... au clair de lune l'impression est plus frappante encore! Après dîner, notre marche reprise, nous voilà escaladant de nouveau et toujours escaladant. La route procède comme les kangourous, par bonds. Le sol est heureusement parfait, il le sera jusqu'à Grenade. On suit d'étroites vallées, très encaissées entre des parois à pic; suivant les caprices du chemin, on est tantôt à mi-hauteur, tantôt dans le fond du gouffre avec là-haut, tout là-haut, un tout petit coin du ciel bleu, ou bien on s'accroche au sommet des à-pic pendant que dans le trou noir gronde sourdement le torrent. Il y a de l'eau par là, toujours de l'eau dans ces hautes montagnes, il fait frais, il fait bon. De temps en temps, sur notre gauche, une coupée dans les falaises qui laisse voir un grand triangle de ciel épinglé d'étoiles ou l'un des sommets de la sierra Nevada avec son diadème de neiges éternelles.

Une fois la route éprouve le besoin de changer de côté: vite elle se précipite au fond du ravin, traverse à gué le torrent et regrimpe au flanc de l'autre paroi. Ce gué, bien qu'en plein été, avait encore beaucoup d'eau... il doit être absolument impossible de passer là après la moindre pluie.

Enfin voici la descente sur Grenade. Mon Dieu! que ces anciens Espagnols qui construisirent cette ancienne route aimaient donc les pentes raides! Ce n'est plus une route, c'est une échelle. Ah! il ne faut pas longtemps pour être vidé des hauteurs où nous venons d'évoluer, dans la ville des derniers rois maures! Il était 10 heures du soir lorsque, trouvant enfin un sol horizontal, un joli boulevard tout neuf, nous stoppions à Grenade[ [17] devant l'Hôtel de Paris.

L'Hôtel de Paris est neuf, il est situé dans un quartier neuf comme lui, mais tout près du centre de la ville. Il donne sur un agréable boulevard et s'adosse à l'immense cathédrale des rois catholiques. Il est parfait sous tous les rapports, sauf pour ce qui concerne le service. Ah! pour le service, n'oublions pas que nous sommes en Andalousie et que les Andalous sont les gens les plus fainéants de la terre! En arrivant devant l'hôtel, la foule des domestiques accourt... et regarde mon mécanicien descendre nos bagages de la voiture; l'un d'eux, complaisant, lui indique où il faut les déposer; enfin, comme je m'impatiente, le même, toujours aimable, me suggère que je pourrais bien aider un peu à mon mécanicien! Je n'ai pas eu la force de me fâcher.