Samedi, 17 août.

Nous avons dormi à poings fermés dans nos petites boîtes élevées.

Alcoy semble accrochée sur ses roches; il n'y a pas une de ses rues qui ne soit en pente, et quelles pentes! Au fond de son ravin coule le Rio Serpis dont le cours régulier fait marcher de nombreuses usines: fabriques d'allumettes, de papier à cigarettes, de drap, de couvertures, et surtout de ce papier de soie dans lequel se plient les «belles valences».

C'est une ville très moderne qu'on est tout surpris de trouver au fond de cette sierra rocailleuse et stérile. Les maisons sont hautes et bien bâties, les fontaines nombreuses, les jardins publics coquets et pleins d'animation. C'est un gros centre industriel qui compte plus de 30 000 habitants.

L'hôtel de cette ville continue à nous faire voir les auberges espagnoles sous un jour très honorable: nos chambres étaient petites mais absolument propres; nous venons de déjeuner d'exquise façon.

Après une journée très bien employée à visiter la ville, nous nous mettons en route pour Alicante à 4 heures du soir.

La manière de voyager que nous avons inaugurée hier est décidément la meilleure. En partant à la fin de la journée, au moment où les rayons du soleil ne frappent plus qu'obliquement, nous jouissons d'une agréable température et nous roulons jusqu'au bout de l'étape fixée. De cette façon nous pouvons être obligés de marcher un peu la nuit, mais la lune et les étoiles rivalisent pour nous éclairer et nous faire voir distinctement le paysage.

Nous avons remarqué que les soirées sont beaucoup plus fraîches que les matinées. Il y a le soir, à partir de 4 heures, une agréable brise qui est pure jouissance. Le matin, aussitôt que le soleil est levé, la chaleur commence.

Tout de suite en sortant d'Alcoy, la route, très bien construite et bonne comme sol, s'élève en lacets dans la Sierra de Vivens. Elle serpente dans des montagnes arides et blanches qui ont un grand cachet de sauvagerie. Mais voici que le soleil se cache derrière de gros nuages et qu'il fait frais; puis le brouillard s'élève et pendant plusieurs kilomètres nous roulons dans une mer de brumes. Comme c'était agréable, après les chaleurs de ces jours derniers! Ce délicieux brouillard, qui se déposait sur nos personnes en fines gouttelettes froides, nous faisait une impression exactement semblable à celle qu'on éprouve en savourant une boisson glacée. Nous avions même presque froid, par instants. Je me rappelle qu'alors nous avons rencontré sur le chemin une compagnie de promeneurs; les femmes avaient,—comme toutes les Espagnoles—des éventails; eh bien! à 1000 mètres d'altitude, dans le brouillard froid, ces Espagnoles s'éventaient!

Le brouillard s'est dissipé mais la route monte toujours, nous atteignons ainsi le Col de la Carrasquetta, d'où l'on a une très belle vue sur cette région de montagnes.

L'on redescend maintenant aux flancs de la sierra par des lacets sans nombre. Au loin l'on distingue la mer, mais à mesure qu'on s'en rapproche, celle-ci se cache derrière les collines déplumées qui couvrent Alicante.

Jijona, à droite de la route, apparaît avec toutes ses maisons étagées sur le pied de la montagne et groupées autour d'un vieux château maure. Devant elle s'étend une riche campagne où poussent des oliviers par légions innombrables. L'on traverse le bas de la ville qui paraît importante et assez riche.

Dans cette région les montagnes sont absolument nues, sans aucune végétation, mais les plaines paraissent très fertiles et sont bien cultivées.

En approchant d'Alicante, à cause du plus grand charroi, la route se fait moins bonne.

Enfin l'on débouche subitement au bout du quai d'Alicante[ [14], jusque-là complètement cachée par des collines. La brusque apparition de la mer et de la ville mauresque aux blanches maisons plates et aux immenses palmiers fait une surprise vive et agréable.

Il est 5 heures et demie du soir.

Nous avons choisi l'Hotel Reina Victoria, tout neuf, récemment ouvert par une société franco-espagnole qui se propose d'en monter de semblables dans toutes les grandes villes d'Espagne. Comme hôtel, voilà le modèle du genre, on ne pourrait trouver mieux en France, ni même en Suisse. Il est extrêmement confortable, muni de tous les perfectionnements les plus modernes, très propre, le service y est parfait et par-dessus tout il est placé dans une admirable situation, le long de ce quai de palmiers qui nous enchanta dès notre arrivée. Ajoutez à cela qu'on y mange d'excellente cuisine et, si l'on veut, en plein air, sous les palmiers, devant la mer bleue.

Le grand quai d'Alicante, planté d'une quadruple rangée de palmiers, est le lieu de promenade des habitants; c'est là qu'au déclin du jour on les voit en foule compacte se promener, s'asseoir, écouter la musique militaire qui joue dans un grand kiosque et boire des bebidas helladas dans les nombreux cafés ou cercles.

Après notre dîner nous avons naturellement été aussi sous les palmiers faire tout ce qu'y faisaient les indigènes. Nos têtes d'étrangers étaient l'objet de tous les regards; nos regards avaient encore plus à faire pour dévisager tous ces types curieux.

J'ai fait deux remarques importantes au cours de cette promenade: 1o j'ai été frappé par la grande quantité d'aveugles qui circulent ici en vendant des billets de loterie. Pourquoi tant d'aveugles? Je ne sais. Quant aux billets de loterie, c'est une fureur en Espagne; on en vend partout: au café, au bureau de tabac, chez le perruquier, dans la rue, partout on est importuné par des gens qui veulent absolument vous vendre de ces billets, qui, chose fabuleuse, doivent tous gagner le gros lot; 2o la grande distraction des élégants qui passent leur temps assis à des terrasses de cafés, sans prendre aucune consommation, est de faire cirer leurs souliers toutes les demi-heures, même s'ils n'ont pas fait un seul mouvement entre deux cirages!

Les femmes en mantille sont déjà un peu plus nombreuses ici qu'à Valence. Heureusement! Elles sont si jolies ainsi. Toutes manient leur inévitable éventail. L'éventail fait partie de l'organisme féminin en Espagne: toutes les Espagnoles de toutes les classes, depuis les plus nobles jusqu'aux plus pauvres, ont un éventail dont elles ne se séparent jamais, dont elles jouent toujours. A l'église, elles prient avec ferveur, elles sont à genoux sur la pierre froide, elles se prosternent et baisent la terre, mais en même temps elles ne cessent de s'éventer; qu'il fasse chaud, qu'il fasse froid, elles s'éventent... nous l'avons constaté hier au sommet de la Sierra; à la promenade, au café où elles vont plus librement qu'en France, chez elles, partout, elles s'éventent. Et quelle dextérité! Quel doigté! L'éventail, comme un papillon, s'ouvre, se ferme, s'agite, se penche, vole du sein à la tête, de la bouche aux yeux, ne reste pas une minute en repos.