Dimanche, 18 août.
Alicante m'a plu énormément.
C'est une ville gaie et animée où il fait chaud, mais avec le tempérament d'une continuelle brise de mer. Ce doit être un délicieux séjour d'hiver pour les malades.
LE QUAI D'ALICANTE
La ville s'étend au bord de la mer entre des collines jaunes et nues et la quadruple rangée de dattiers de son grand quai. Ses maisons sont blanches, avec toits et terrasses; cela lui donne un air mauresque et le sang arabe qu'on perçoit circuler dans les veines de la plupart de ses habitants achève l'impression et nous fait voir l'Espagne au temps des Maures.
Les hommes ont le teint basané, les cheveux noirs, le nez sémite et les dents blanches, visibles dans un perpétuel sourire: l'air très arabe.
Les femmes ont des corps onduleux et souples, sont généralement de taille moyenne, ont de grands yeux noirs mourants, mais sont toutes fardées outrageusement.
L'on a une vue d'ensemble très réussie de la ville en allant se promener au bout de la jetée du port: on voit alors toutes ses blanches maisons derrière la raie verte des palmiers et le fond du tableau est formé par les collines jaune uni dominées par le château de Santa-Barbara. Tout ce spectacle se détache avec la vigueur particulière à ces climats sur le ciel presque blanc, tranchant avec le bleu sombre de la mer.
Les raisins d'Alicante sont les plus exquis: le muscat et malvoisie sont des fruits divins. Les vins, si célèbres, qu'ils produisent sont succulents, mais chauds, chauds!
A 4 heures et demie, l'auto est là qui bourdonne devant l'hôtel; il nous faut partir. C'est avec regret que je dis adieu à Alicante. Jamais je ne dirai assez combien cette ville m'a plu; je ne sais quand j'y reviendrai, mais je sais bien que j'y reviendrai!
Les environs immédiats d'Alicante au sud sont arides et désolés. C'est un désert de sable, de dunes et des montagnes pelées. Cette désolation ne manque pas de charme ni de poésie; à cette heure du jour, le soleil à son déclin colore en rose pâle tous les vallonnements de ce pays, qui prend alors des allures irréelles de rêve.
La route, médiocre d'abord, se fait bonne après quelques kilomètres, mais pour rester toujours très poussiéreuse.
A mesure qu'on s'éloigne la végétation réapparaît: ce sont d'abord quelques vignes, puis oliviers, mûriers et figuiers montrent leurs pauvres feuilles blanchies par le rissolant soleil et la poussière.
Tout à coup, c'est un enchantement! A l'horizon une vaste forêt, mais une forêt à l'aspect bizarre et inhabituel; en s'approchant, on reconnaît des palmiers. C'est la grande forêt d'Elche. Quelques instants après l'auto pénètre au milieu des géants du désert apportés là du fond de l'Afrique par les Maures, il y a plus d'un siècle. La route traverse la forêt dont les arbres immenses nous entourent de toutes parts. Leurs fûts interminables s'élancent gracieusement vers le ciel et leurs têtes altières sont, comme dit le proverbe arabe: «dans le feu du ciel» pendant que leurs pieds baignent dans l'eau bienfaisante.
Ce sont tous des palmiers-dattiers dont l'abondante récolte enrichit la région. Au milieu de la forêt s'élèvent d'endroit en endroit de blanches maisons arabes à toit plat, qui, à cette heure, se teintent de rose. Un véritable coin d'Afrique!
Les innombrables canaux qui amènent l'eau aux palmiers sont bordés de cotonniers et de grenadiers. La route elle-même est suivie par deux haies de grenadiers dont les fruits savoureux nous annoncent la ville merveilleuse que nous verrons dans quelques jours.
ELCHE
Elche s'élève au milieu de la forêt africaine; c'est elle-même une ville africaine dont l'aspect est entièrement arabe et dont les habitants ont le type mauresque singulièrement accusé. Ses petites maisons carrées à minuscules fenêtres semblent arrachées de quelque paysage d'Afrique; ses églises elles-mêmes avec leurs coupoles étincelantes d'azulejos ressemblent à des mosquées. Il est juste d'ajouter que la plupart d'entre elles sont effectivement d'anciens temples mahométans et que les autres ont été construites dans le même style, tellement les goûts de la civilisation mauresque s'étaient puissamment implantés dans ce pays.
La grande forêt cesse un peu après Elche, mais le pays reste riche et bien cultivé. Les palmiers, moins serrés, ne sont plus forêt, mais forment des groupes gracieux qui se détachent sur l'horizon avec une netteté surprenante. C'est incroyable ce qu'en ce pays de lumière les moindres détails du paysage tranchent avec vigueur sur le ciel.
Crevillente est un village qui—si la chose est possible—a un air encore plus arabe qu'Elche. Son groupe de maisons mauresques étagées sur une petite colline au bord d'un rio abrupt et desséché, les majestueux palmiers qui l'entourent et se penchent gracieusement au-dessus des terrasses comme pour y surprendre les ébats des femmes des harems, qui, hélas! ont disparu, sa population bronzée à en être presque noire, et hurlante, et grouillante: tout cela, n'est-ce pas l'Afrique?
Puis, toujours des palmiers et des palmiers.
La route, bien que couverte d'une épaisse couche de poussière, est excellente et l'on roule vite sous les arbres à dattes étonnés de voir passer une voiture mécanique là où défilèrent jadis de brillants cavaliers maures.
On arrive ainsi à Orihuela, ville importante bâtie au milieu d'une huerta dont la fécondité fut de tous temps proverbiale; quand je dis une ville, c'est par respect pour ses 30 000 habitants, car rien ne rappelle la ville ici, ou tout au moins la ville à l'européenne; c'est un ramassis de maisons agglomérées sans ordre sur une vaste étendue, pressées étroitement les unes contre les autres pour se faire de l'ombre et au milieu desquelles nous dûmes chercher notre chemin pendant plus d'une demi-heure. C'est un réseau inextricable de rues tournant sans cesse. Il nous fallut faire monter un gamin sur l'auto pour nous tirer d'embarras.
Le crépuscule est venu brusquement pendant nos recherches. Il est tout à fait nuit lorsque nous nous retrouvons en rase campagne. C'est l'heure du dîner. Nous établissons notre campement sous le dôme majestueux d'un groupe de grands palmiers, au milieu des aloès aux feuilles redoutables, et nous dînons joyeusement dans un cadre africain, tels les membres d'une caravane saharique dans une oasis. Ne riez pas, la comparaison ne me paraît nullement risquée; pour qu'elle fût tout à fait exacte, il suffirait simplement de supposer que les 100 chevaux de notre auto se sont transformés en autant de chameaux. Cela ferait même une très respectable caravane!
Après dîner, sous un lumineux clair de lune, nous filions sur l'étape fixée pour le coucher.
Nous arrivions bientôt à Murcie[ [15] où l'Hotel Universal nous ouvrit ses portes. Cet hôtel est bon, les chambres y sont vastes et propres, on y mange bien; il est très cher, comme tous les hôtels d'Espagne, mais comme dans tous les hôtels d'Espagne on a le droit de discuter et de rabattre ce qui dépasse son écorchement normal. C'est une grande bâtisse située sur la place San-Francisco et au bord de la Segura, rivière qui arrose Murcie avec de l'eau!