Diversions
I
La Joconde
… Quand le neveu sut que son oncle, le grand Amateur, allait mourir, il n’en fut, comme il est naturel, que plus assidu auprès de lui. Le grand Amateur expirait, comme il avait vécu, dans l’amour exclusif, passionné, délirant, dans l’avarice, si l’on peut dire, des trésors qu’il avait accumulés. Parfois il faisait porter devant le lit où il agonisait son Corrège ou son Rembrandt, et les contemplait d’un œil avide. Parfois il se faisait donner le carton qui contenait ses dessins du Pisanello, il les éparpillait sur ses draps, ses yeux obscurcis essayaient de les voir ; puis il les comptait, craignant qu’on n’en eût dérobé, car il se méfiait de tout le monde. Et c’est ainsi que toute sa vie on l’avait connu : farouche, retiré, un peu fou — peut-être tout à fait fou, en vérité, — n’éprouvant point ce plaisir à montrer ses tableaux, où il entre de la vanité et une sorte de besoin de prosélytisme, dont sont pénétrés la plupart des collectionneurs. Au contraire, sa porte était jalousement gardée, jamais il ne recevait personne, jamais il ne montrait rien à personne — et il y avait même dans sa demeure une pièce blindée d’acier comme un coffre-fort, où jamais nul n’était entré que lui, où il passait des journées entières, alors que la maladie ne l’avait pas encore terrassé. Et parfois, maintenant, il glissait sa main sèche sous ses oreillers, pour bien se convaincre que la clef en était toujours là, qu’on ne la lui avait pas prise.
— Mon oncle, disait le neveu, rassurez-vous. Qui voulez-vous qui vous vole ? Vos gens sont sûrs.
Mais il répondait, d’un air têtu, les yeux méfiants :
— Si, on vole les tableaux ! Moi, je sais qu’on les vole.
Quand il fut tout près de sa fin, son inquiétude et sa pensée semblèrent changer d’objet.
— Je ne veux pas mourir sans l’avoir revue, dit-il à plusieurs reprises. Et c’est devant elle que je veux mourir : j’ai tout fait, tout fait…
Cependant, il semblait livré à des sentiments opposés et contradictoires : des remords secrets, ou peut-être simplement la difficulté de rompre un long silence, et le besoin de satisfaire une dernière fois sa volupté. Ce fut sa passion qui triompha. Il prit un grand parti. Il éloigna tout le monde, ne gardant près de lui que son neveu. Alors il lui donna la clef mystérieuse.
— Va ouvrir cette porte, lui dit-il, et… tu m’apporteras le tableau.
— Quel tableau ? demanda le neveu.
— Il n’y en a qu’un ! fit-il avec impatience. Décroche-le, et apporte-le-moi.
Le neveu pénétra dans ce cabinet secret. Tout d’abord, comme dans la chambre de Barbe-Bleue, il ne vit rien, parce que les fenêtres étaient fermées. Puis il distingua l’or d’un cadre, d’un cadre unique, devant lequel était placé un fauteuil où, évidemment, l’amateur s’était bien souvent assis. Son trésor était là, à n’en pas douter, dans cette espèce de tabernacle. Le neveu monta sur ce fauteuil, qu’il rapprocha du mur, et décrocha le tableau. Mais l’obscurité de la pièce l’empêcha d’en rien distinguer. Il le rapporta dans la chambre du malade.
— C’est Elle ! dit celui-ci.
Et alors le neveu reconnut la Joconde, la vraie Joconde ! Il n’y avait pas à s’y tromper. Et d’ailleurs pourquoi l’amateur l’eût-il si âprement cachée à tous les yeux si ce portrait n’eût été qu’une copie ou qu’une réplique loyalement acquise ? Pourquoi n’en avait-il jamais parlé à qui que ce fût dans l’univers ? Enfin pouvait-on se rappeler la vente publique ou privée, le marchand des magasins duquel ce tableau était sorti ? C’était la Joconde, la Joconde du Louvre, et non pas une autre. Le neveu comprit : son oncle était fou, parfaitement fou, depuis dix ans. Et c’était lui qui avait volé le chef-d’œuvre, ou l’avait fait voler !
— Mon oncle, dit le neveu épouvanté, il faut le rendre !
— Tu feras ce que tu voudras, répondit l’amateur aliéné : tu es mon héritier. Mais tant que j’aurai un souffle, ce tableau ne sortira pas d’ici !
Et il mourut, les regards fixés sur son adorable larcin.
Lorsque le défunt eut été conduit au cimetière, le neveu, débarrassé enfin du souci des funérailles, commença d’agiter dans son esprit les moyens de sortir d’une situation qui lui paraissait affreuse. Il avait quarante jours pour faire inventaire. Mais cela même signifiait qu’on allait expertiser la collection. Donc les experts découvriraient le vol, cela était inévitable. Un instant l’idée lui vint de détruire la preuve de ce délit incroyable et révoltant, commis par un homme opulent, par un collectionneur célèbre, dont le nom était dans toutes les bouches. C’était certes le moyen le plus simple de se tirer d’affaire. Mais il recula devant ce sacrilège. Alors, avouer, proclamer le crime de son parent ? Il ne pouvait s’y décider, il lui semblait que le déshonneur en rejaillirait sur lui, qui portait le même nom. Il passa des nuits sans sommeil, il montra à ses amis, durant des semaines, la figure la plus sombre et la plus ravagée. Autour de lui, on disait : « Comme il l’aimait ! Vraiment, il n’arrive point à se consoler ! » En réalité, il faiblissait sous le poids de cet héritage redoutable, il maudissait de toutes ses forces l’homme qui le lui avait légué. Enfin il crut un jour avoir trouvé une solution. Ce tableau avait disparu mystérieusement du Louvre ? Eh bien, s’il y retournait mystérieusement, sans que personne pût s’expliquer de quelle manière ? Il avait fait une absence de quelques années, il revenait, on le retrouvait un beau matin, et tout était dit ! Ce projet lui parut admirable. Il s’occupa sans plus tarder de le mettre à exécution.
Si la Joconde avait été peinte sur toile, rien n’eût été plus simple. Il la dissimulait sous un ample pardessus, la laissait tomber quelque part, dans une de ces nombreuses salles du Louvre où les visiteurs sont rares, en profitant d’une seconde où le gardien avait le dos tourné. Mais il s’agissait d’un panneau de bois, de dimensions restreintes, il est vrai, mais qui ne laissaient pas que d’être embarrassantes. Il maudit sincèrement sa probité car il lui semblait qu’un professionnel du vol eût triomphé aisément des difficultés qui lui paraissaient insurmontables. A la fin, cependant, il conçut un plan aussi simple qu’ingénieux. Il sollicita, par voie administrative, l’autorisation de copier quelques tableaux et l’obtint sans peine. Cela lui permit de pénétrer dans les galeries du Louvre avec un carton qui contenait le précieux panneau. Il s’assit sur le pliant qu’il avait apporté, fit mine de dessiner patiemment une tête du Greco, attendit la dernière minute avant la fermeture, posa précipitamment le panneau contre la muraille et s’en alla.
Sa conscience était libérée. Il était heureux, il était rajeuni, il salua l’or du couchant, là-bas, derrière l’Arc de Triomphe ; il lui sembla s’envoler avec les pigeons qui dans la cour du Carrousel tournoyaient en grands vols sublimes. Et il se disait : « Demain on découvrira la Joconde. Après-demain elle sera à sa place, dans son cadre ».
Mais les choses ne se passèrent pas comme il l’avait cru. Un gardien, le lendemain matin, rencontra du bout de son balai ce chef-d’œuvre qui venait de retrouver sa demeure légitime. Et le panneau tomba tout à plat sur le plancher, au milieu des poussières.
— Tiens, pensa cet humble fonctionnaire, encore un copiste qui nous a laissé sa croûte !
Et il ramassa le panneau d’une main négligente. La face énigmatique de l’épouse du Giocondo s’éclaira sous un rayon du jeune soleil.
— Elle est forte celle-là ! fit le gardien. On dirait…
— Et il appela un collègue.
— C’est rudement pareil ! lui dit-il.
— Tu n’es pas fou ! répondit l’autre. Elle ne serait pas rentrée comme ça toute seule. C’est encore une farce, une sale farce.
— Je t’assure ! affirma le premier gardien. Pendant vingt ans, je l’ai vue. C’est bien la même : il y a les craquelures… et le bois aussi, ce vieux bois. Je vais aller montrer ça à M. le conservateur.
Il franchit deux étages et pénétra dans le bureau du conservateur.
— Monsieur le conservateur, dit-il, c’est une peinture… une peinture que j’ai trouvée ce matin en balayant. Et… je crois que c’est Elle !
— Qui, Elle ? demanda le conservateur.
— La Joconde ! répondit le gardien, solennellement.
— C’est idiot ! déclara le conservateur ; c’est absolument idiot ! Je la connais, cette blague-là : on nous a ridiculisés parce que nous avions laissé filer la vraie, et on voudrait recommencer en nous en collant une fausse. Enfin, montrez-moi ça…
— Le gardien étendit le portrait sur le cuir vert de la table de travail. Et le conservateur déclara :
— C’est une copie ! Ça crève les yeux, que c’est une copie. J’en dirais la date, à dix ans près : une copie faite vers 1850 par un élève de M. Ingres. Où l’avez-vous trouvée ?
— Dans la grande galerie, sous le Greco, dit le gardien.
— Bon. Eh bien, reportez-la où elle était. Et quand l’olibrius qui a voulu nous jouer cette petite plaisanterie commencera à tourner autour de ce panneau, mettez-lui la main au collet, et amenez-le-moi. Nous verrons ce qu’il faut en faire. Je n’entends pas qu’on se moque ne nous.
Mais personne ne vint tourner autour du panneau. Au bout de quelques jours, le gardien l’enleva et le rangea, pour s’en débarrasser, dans le galetas où il mettait ses balais et préparait son déjeuner sur un petit réchaud à alcool. Lui-même ne croyait plus à sa découverte. Quelques mois plus tard, au moment où il mettait son pardessus pour sortir, il heurta violemment du pied le portrait. Le bois desséché se brisa en trois morceaux. Il les jeta négligemment dans le bac aux ordures.
J’ai, bien entendu, entièrement inventé cette petite histoire. Mais il n’y a aucune bonne raison pour qu’elle n’arrive pas…
II
Courte Conversation avec un grand Peintre
C’était au temps où l’on venait d’exposer, au salon des Indépendants un paysage sublime, admiré comme il convient par les vrais amateurs, et qu’un âne avait peint avec sa queue…
… A la porte de mon appartement, il y a un cordon de sonnette, non pas un bouton électrique, parce que ma maison est une vieille maison. On tira le cordon de la sonnette, on le tira même assez fort. Et je pensai : « On vient me voir, quel bonheur ! » Car j’étais en train de travailler.
Il n’y a rien qui me soit plus désagréable que d’être dérangé quand je ne fais rien. J’aime au contraire les visiteurs quand je compose. Ils m’apportent un prétexte à m’interrompre.
Mais j’éprouvai une certaine stupeur à constater que c’était un âne qui avait monté mes deux étages. Toutefois, c’était une bonne figure d’âne, à la fois vicieuse et naïve, paresseuse et importante. Et puis, en temps d’élections, on est habitué à recevoir toutes sortes de monde. Je ne m’étonnai donc pas.
— Entrez donc, lui dis-je, un peu protecteur, entrez donc ! Qu’est-ce qu’il y a pour votre service ?
— Monsieur, me dit-il d’un air solennel, je m’appelle Boronali.
Ma figure changea. Je me sentis pénétré d’un profond respect.
— Cher maître, m’écriai-je, c’est vous qui avez peint, avec votre queue, rien qu’avec votre queue, — et les suggestions de votre génie, bien entendu, — ce magnifique tableau qui est exposé aux Indépendants : Et le soleil s’endormit sur l’Adriatique ! Je suis heureux de faire la connaissance d’un artiste tel que vous ; votre talent a toute la magnifique imprécision de l’immensité.
— N’est-ce pas ? dit-il simplement.
J’ai déjà rencontré tellement d’artistes que je le trouvai modeste. D’autres m’en auraient dit davantage.
— J’ai pensé, continua-t-il, que vous ne seriez pas fâché d’obtenir de moi un petit bout d’interview, et je suis prêt à condescendre à ce désir.
— Merci, cher maître, lui dis-je, merci ! Vous réalisez en effet mon souhait le plus cher. Désirez-vous, tandis que je recueillerai vos paroles, prendre quelque chose ?
— Non, répondit-il, non. Laissez-moi seulement me frotter le dos de temps en temps contre vos meubles. C’est une habitude que j’ai.
— Faites, lui dis-je, ne vous gênez pas. Les tics sont une des caractéristiques les plus fréquentes du génie, tout le monde le sait. Vous n’avez pas affaire à un bourgeois.
— Mais si, me répondit-il, mais si ! Et c’est bien là-dessus que je compte. On a calomnié les bourgeois. Auparavant, ils condamnaient sans recours tout ce qu’ils ne comprenaient pas. Mais maintenant ils ont bien changé : ils ressemblent aux jurés de cours d’assises.
— Je n’y suis pas tout à fait, avouais-je.
— C’est que vous n’êtes pas un artiste, répliqua-t-il dédaigneusement. Nous autres artistes, nous avons un esprit fulminant qui découvre sans peine des rapports entre les objets en apparence les plus différents : les jurés français acquittent toujours les auteurs des crimes les plus monstrueux, à condition que les motifs de ces crimes demeurent incompréhensibles. Il en est de même des bourgeois en matière de beaux-arts. Quand ils ne comprennent pas, et surtout quand ils sont choqués, ils admirent. Cet état d’âme mérite d’être loué ; il fait notre fortune… Mais ne perdons pas notre temps. Sur quoi désirez-vous m’interroger ?
— Livrez-moi, dis-je, quelques détails biographiques : le public en est toujours friand. Vous me donnerez ensuite un aperçu de vos théories esthétiques.
— Avec plaisir, fit-il, avec plaisir. La transition de l’un à l’autre sujet est d’ailleurs facile, et comme nécessaire.
Il se gratta le dos voluptueusement contre ma bibliothèque, et commença :
— Mon enfance a été celle de tous les vrais génies. Je passais pour complètement idiot. Mes parents disaient : « Il est maladroit, même pour un âne ! » Voilà pourquoi ils discutèrent la question de savoir s’ils devaient faire de moi un littérateur, un peintre ou un musicien. Ils ne tardèrent pas cependant à repousser pour moi résolument la profession des lettres.
— Elle est en effet, fis-je remarquer tristement, peu lucrative.
— Vous avez raison, mon pauvre monsieur, dit-il en me considérant d’un air de pitié condescendante. Mais là ne fut point la cause unique de leur décision. La vérité est qu’ils s’étaient aperçus que les Français ont encore, sur la littérature, des principes certains et même étrangement étroits. Malgré l’affaiblissement des études classiques, ils tiennent à leur langue, ils en ont le goût, ils veulent qu’on la respecte jusque dans les plus petites choses. Voyez plutôt la formidable opposition que rencontrent les tentatives les plus timides pour la réforme de l’orthographe ! Et ils ont souci de la composition, de la séparation des genres, d’une espèce de simplicité, malgré tout, dans l’expression des idées ; ils veulent comprendre, enfin, c’est le seul domaine esthétique où ils s’obstinent à vouloir comprendre, et où ils sont vexés quand ils ne comprennent pas. L’échec de l’école symboliste vint de là ; il y avait des traditions, des traditions vieilles de plusieurs siècles, et qu’on ne pouvait détruire. Littérairement, ils ont besoin de logique, de clarté, de rapidité, autant que de pain. Les joies du livre et du théâtre sont chez eux sincères, profondes, populaires, nationales, tandis que celles de la peinture et de la musique demeurent superficielles. Au fond, ils y sont très peu sensibles. Heureuse insensibilité ! On peut leur faire accepter tout ce qu’on veut. Ils ne distinguent pas le vrai du faux, le fond de l’apparence, la hardiesse consciencieuse de la mystification. Mais c’est que précisément tout leur est parfaitement égal. Que ce soit bon ou mauvais, ils n’en sont pas intimement touchés. Si donc on leur dit que c’est bon, ils finissent par répondre : « Ma foi, puisque vous me le dites ! » Imaginez qu’on vous présente un nègre toucouleur et qu’il vous fasse un discours en langue toucouleure. Si quelqu’un vous affirme qu’il a dit des choses étonnantes, vous n’aurez aucun motif pour le nier. Vous serez même disposé à le croire. Et si l’on ajoute, en citant des précédents historiques, que dans quelques années les Toucouleurs se vendront très chers, vous achèterez un Toucouleur. Autant celui-là qu’un autre, puisque vous n’avez pas d’opinion.
» Voilà pourquoi mes sages et bon parents me destinèrent à la peinture toucouleure, si je l’ose ainsi nommer. Dans les premiers temps je réussis assez mal : l’essentiel est en effet d’acquérir une manière dont on puisse prétendre qu’elle est personnelle, et je n’arrivais pas à détacher mon talent d’une plate imitation de la réalité. Je regardais la nature, ce qui est fort dangereux, car j’étais porté à ne la voir qu’à travers des réminiscences ; par elle-même elle ne me disait rien. Mais j’eus tout à coup, un beau jour, la révélation de mon tempérament : mon tempérament est de tourner le dos à la nature. Voilà pourquoi je me suis mis à peindre avec ma queue.
— Et vous êtes chef d’école ! m’écriai-je, enthousiasmé.
— Je suis chef d’école, en effet, approuva-t-il avec douceur. Dans les commencements, j’avais quelque crainte de l’opinion des critiques. Mais, je me hâte de le dire, ils ont été charmants : je n’ai jamais reçu d’eux que des éloges. L’expérience les a formés : ayant été jadis blâmés pour avoir trouvé mal des choses dont plus tard on découvrit qu’elles étaient bien, ils ont pris le parti de dire désormais du bien de tout ce qui leur paraît déconcertant. C’est ainsi qu’ils se montrent les guides légitimes du goût public. Ah ! les braves gens !
— Mais il y a eu cependant, fis-je observer avec un peu d’hésitation, une époque où les Français osaient manifester leur goût véritable. Ils aimaient le père Ingres, Prudhon et les opéras comiques.
— Ils les aiment encore, répondit mon interlocuteur, mais ils n’oseraient pas le dire si Ingres, Prudhon et les opéras comiques ressuscitaient : parce que, comme j’ai eu l’honneur de vous le dire, ni la peinture ni la musique ne les intéressent profondément. Quand il s’agit des arts du langage, c’est différent, bien différent : ayant aimé Voltaire, ils ont reconnu Anatole France. Tandis que, je vous assure, ils ne reconnaîtraient pas le père Ingres. C’est ce qui fait notre force !
Il poussa un magnifique braiement de joie.
— Allons, conclut-il, je vous ai assez vu. Il faut que j’aille encore chez quelques-uns de vos confrères pour soigner ma gloire.
Je le reconduisis, plein de déférence. Subitement une idée me frappa.
— J’ai bien saisi, lui dis-je, en écoutant vos explications, pourquoi vous n’avez pas adopté la carrière des lettres. Mais pourquoi ne vous êtes-vous pas tourné vers la musique ?
— Ma voix m’y portait, fit-il ; mais j’ai un peu trop d’oreille.
III
De l’éducation des filles
M. Bonnerot appartenait à cette classe honorable et honnête qu’on est convenu d’appeler la moyenne bourgeoisie. Il occupait, dans un ministère, un modeste emploi qui lui rapportait trois ou quatre mille francs par an. Son père et sa mère, en quittant ce monde, lui avaient laissé un petit capital d’une cinquantaine de mille francs, et sa femme, que cependant, je vous assure, il n’avait pas épousée sans amour, lui apportait à peu près la même somme. Il se reconnaissait du bon sens. Ce qui est plus rare, il n’avait pas tout à fait tort. Son esprit était assez vif, son caractère paisible, ses mœurs décentes. Si vous l’aviez connu, vous l’eussiez aimé.
La seconde année de son mariage, sa femme lui donna un fils. Cinq ans plus tard, elle lui annonça de nouvelles « espérances ». M. Bonnerot était un bon citoyen ; il accepta l’accroissement de famille qu’on lui annonçait sans grand enthousiasme, mais avec simplicité, sachant qu’il faut des enfants à la France. Un matin qu’il travaillait à son bureau, on vint l’avertir qu’il y avait du nouveau chez lui. Il sollicita la permission de sortir et regagna son appartement.
— Monsieur, lui dit le médecin, vous avez une fille.
— Voilà qui va bien, fit le bon M. Bonnerot. C’est justement ce que je désirais.
Après quoi il s’en fut embrasser sa femme et sortir pour prendre l’air. Lorsqu’il rentra chez lui une heure plus tard, il fut étonné de voir que le médecin était toujours là.
— Monsieur, lui dit celui-ci, vous avez deux filles.
— Diable ! fit d’abord M. Bonnerot.
Puis il réfléchit que cette exclamation marquait un certain égoïsme, et s’en alla de fort bon cœur embrasser sa femme une seconde fois. Mais comme il était cependant un peu énervé par cette nouvelle inattendue, il prit, pour se calmer, ses registres et son livre de compte, afin d’examiner froidement comment il pourrait organiser sa vie avec ce surcroît de charges.
Il y avait quelque temps qu’il méditait sur ce problème quand le médecin reparut, l’air un peu étonné lui-même.
— Monsieur, dit-il, vous avez trois filles.
— Sapristi ! cria M. Bonnerot.
On peut en effet, à la rigueur, s’attendre à deux jumelles. Une troisième est un événement rare, et de nature à déconcerter. Mais je vous ai dit que M. Bonnerot était un très brave homme. Il pensa surtout à sa pauvre femme, et s’en fut l’embrasser pour la troisième fois. Puis il contempla en hochant la tête les trois petites filles qu’on avait couchées comme on avait pu dans l’unique berceau : deux d’un côté, une de l’autre. Elles ouvraient déjà leurs étroites bouches pleines de cris : trois petits moineaux sans plumes dans un seul nid.
Il baisa pensivement ces trois fronts ridés — c’est curieux comme les enfants nouveau-nés ont l’air de vieillards — et s’en fut derechef se promener pour reprendre ses esprits. Il n’était pas positivement gai. Comme beaucoup de Français — et c’est une faiblesse qui leur fait honneur — il avait du respect pour son propre nom, celui de Bonnerot. Son père l’avait bien porté ; il l’avait fait valoir, comme il avait pu ; il espérait que son fils en ferait mieux encore. La venue inopinée de ces trois filles troublait ses combinaisons. Il ne sut d’abord à quoi se résoudre. Enfin il serra les lèvres, comme un homme qui se décide.
Les jumelles grandirent en force, en gaieté et en santé. C’est une joie, dans une maison, que trois petites filles du même âge. La première s’appelait Julie, la seconde Julia, la troisième Juliette, et leurs parents les aimaient bien. Pour épargner les frais d’éducation, M. Bonnerot leur montra lui-même les premiers rudiments de la lecture, de l’écriture et du calcul. Puis il les plaça dans une petite pension où, à peu de frais, on accrut dans une assez faible mesure ces connaissances élémentaires… Et enfin elles firent leur première communion.
Et quand elles eurent fait leur première communion, madame Bonnerot dit à son mari :
Est-ce que tu ne penses pas que nous devrions faire un petit sacrifice, et enseigner la musique à Julie, qui montre des dispositions ?
— Je n’en vois aucunement la nécessité ! déclara M. Bonnerot.
Madame Bonnerot pleura un peu. D’habitude son mari montrait plus de facilité à céder à ses désirs ; mais cette fois, il paraissait vraiment buté. Un peu plus tard, elle lui dit encore :
— Julia montre un goût remarquable pour le dessin. Je crois qu’il serait temps de lui donner un maître.
— Nous verrons ! répondit M. Bonnerot.
Et il n’en fut plus jamais question.
Madame Bonnerot jugea que son mari devenait autoritaire et brutal, ce qui lui donna beaucoup de chagrin. Il n’y fit aucune attention. Et lorsque les jumelles eurent quinze ans, ce ne fut qu’avec timidité que sa femme suggéra :
— Juliette me paraît avoir du génie pour la littérature. Et maintenant il y a tant de femmes qui écrivent ! Si nous lui faisions passer un baccalauréat !
— Jamais de la vie ! déclara M. Bonnerot, d’un ton ferme.
Sa femme gémissait tout bas. Elle se disait : « Nos filles n’auront presque aucune fortune ; et si elles ne possèdent aucun art d’agrément, ni aucun métier, comment plus tard les établirons-nous ? »
Mais M. Bonnerot avait son idée. Lorsque les trois jumelles eurent atteint l’âge de dix-huit ans, ayant pris un soir sa meilleure plume, il écrivit au directeur d’un journal dont la publicité est retentissante une lettre ainsi conçue :
« J’ai l’honneur de vous informer que je suis l’heureux père de trois filles dont les dots ne sont pas minces. En effet, elles n’ont la prétention de s’y connaître ni en musique, ni en peinture, ni en belles-lettres. Par le temps qui court, et avec l’éducation qu’on donne maintenant aux filles, cela est unique en France et peut-être dans le monde entier. Car je vous ferai remarquer qu’une femme qui aime la musique coûte par an à son mari, au bas mot, douze entrées au concert du prix de dix francs l’une, voitures comprises : ci, 120 francs ; vingt séances à l’Opéra ou à l’Opéra-Comique, du prix de vingt francs chacune : ci, 400 francs. Les toilettes qui sont absolument nécessaires pour se rendre en ces endroits luxueux : ci, 1.500 francs. La location d’un piano à queue et celle des partitions. Au total, plus de deux mille francs par an.
» Les dépenses supplémentaires qu’exige une femme qui fait de la peinture ne sont pas moindres. Il lui faut un atelier qui lui coûte au minimum 1.200 francs, des modèles à dix francs la séance, ce qui, pour dix séances seulement par mois, fait déjà 1.200 francs par an ; plus de nombreux voyages dans les musées d’Italie, d’Allemagne, d’Angleterre et les abonnements de sociétaire ou d’adhérente aux Salons.
» Quant aux personnes du sexe faible qui visent la carrière des lettres, la fréquentation des théâtres et les toilettes qu’elle comporte coûtent une somme à peu près équivalente. De plus, le temps que leur prend la composition de leurs œuvres exige l’entretien et la solde d’une domestique surnuméraire pour la maison.
» J’estime donc que chacune de mes jumelles, qui ne sont ni musiciennes, ni peintres, ni romancières, et par ailleurs sont charmantes et bien élevées, possède 80,000 francs de dot. Je vous demande de vouloir bien communiquer ce fait intéressant à vos nombreux lecteurs. »
Le surlendemain, l’administration du journal communiquait à M. Bonnerot trois cents lettres de jeunes gens enthousiastes. Toutes disaient en substance :
« Nous n’espérions plus qu’il existât en France de telles jeunes filles. Faites-nous la grâce de nous mettre en rapport tout de suite avec elles. »
J’ai trouvé ce petit conte dans les œuvres inédites d’un homme qui déteste les mœurs du temps et dont l’esprit est fort étroit. Je le reproduis, je supplie qu’on le veuille bien croire, sans l’approuver.
IV
Pour servir, sous toutes réserves, à l’histoire de Galilée
Dans une maison où il a coutume de fréquenter, M. Coltat-Chamot, qui est notre ami, rencontra l’autre soir monseigneur Spada, prélat romain. J’eus le plaisir d’entendre une partie de leur conversation, qui fut intéressante. On me permettra de la reproduire. J’ose penser qu’elle jette un jour tout nouveau sur bien des choses : l’histoire de Galilée, la séparation de l’Église et de l’État, l’esprit des gens d’Église, le manque d’esprit des gens qui ne sont pas d’Église — et de moi, par conséquent.
M. Coltat-Chamot, qui va beaucoup dans le monde, s’y montre cependant anticlérical. Qu’on ne croie point que je l’en veuille blâmer : il y faut presque du courage, l’anticléricalisme étant beaucoup moins bien porté dans les salons que dans les réunions électorales. Il fut donc assez violent. Au bruit de ses propres paroles, M. Coltat-Chamot s’échauffait ; et bientôt, transportant la question sur un terrain plus large, il finit par rappeler, ainsi qu’on y pouvait s’attendre, l’obscurantisme féroce et ridicule des cardinaux et du pontife qui mirent Galilée à la torture, afin de l’obliger à reconnaître que la terre ne tourne pas.
Monseigneur Spada s’efforçait de montrer, par son maintien, la conviction, dont il est pénétré, que l’Église est éternelle. Et quand il lui fut permis de placer un mot, il murmura enfin, avec un bon sourire :
— Mà, Galileo, il n’a pas été mis du tout à la tortoure !
— C’est de l’histoire, repartit M. Coltat-Chamot, fort indigné.
— L’histoire, continua le haut dignitaire ecclésiastique, elle n’a jamais, jamais été faite que par des Velches, qui n’étaient pas d’Église, et qui n’étaient pas Italiens, puisqu’ils n’étaient que de pauvres Velches ; et ils n’y ont rien compris du tout. Mà, Galileo, il était Italien, et les cardinaux qui ont jugé Galileo, ils étaient tous Italiens : alors, ils ont fait tous ensemble une petite combinazione. Vous ne comprenez pas la petite combinazione ?
M. Coltat-Chamot, manifesta, par son étonnement mêlé d’incrédulité, que cet aspect de la question était pour lui plus qu’inattendu. Car il est fort certain que Galilée a été condamné par l’Inquisition, puisque le poète Ponsard lui-même l’a su et en fit un long poème. Et l’on ne saurait croire que cet astronome se laissa condamner par plaisir.
— Si, si, éminentissime seigneur français, poursuivit le prélat. Je vais vous expliquer toutes les choses, absolument toutes les choses :
» Galileo, c’était une personne très savante, et il avait démontré que la terre tourne. L’archevêque de Sienne le fit venir et il lui dit :
» — Galileo, vous nous mettez dans le plus cruel embarras. Nous avons toujours dit que la terre, elle ne tournait pas. C’est inscrit dans la loi, telle que nous l’avons faite, que la terre ne doit pas tourner. Et si vous étiez brûlé comme hérétique, vous ne pourriez pas continuer vos études, ce qui serait un si grand malheur pour l’Italie ! Il faut que nous trouvions un petit arrangement.
» Galileo, il réfléchit une minute et il dit :
» — Je ne puis cependant pas empêcher la terre de tourner.
» — Justement, dit l’archevêque de Sienne, justement : ce n’est pas vous qui l’en empêcherez. Et alors qu’importe ce que vous dites !
» Galileo répondit :
» — Je ne céderai qu’à la force !
» — Voilà qui va bien, répliqua l’archevêque de Sienne, je vois que nous nous comprenons. Vous allez être incarcéré dans mon palais, pour qu’il soit prouvé que l’Église maintient toutes ses prérogatives, dont l’une veut qu’elle soit au-dessus de la science et n’ait point à lui obéir. Mais j’ai d’excellent vin, un bon cuisinier ; vous voudrez bien partager mes repas.
» Au bout de quinze jours, l’archevêque de Sienne dit à Galileo :
» — Êtes-vous convaincu ?
» — Je suis persuadé, répondit Galileo, que votre vin de Chypre est excellent. Mais j’aimerais mieux m’en aller. Il me semble que je pourrais me réfugier en France, par exemple, ou bien à Genève.
» — Mon ami, dit l’archevêque d’un air triste, — car il est si pénible d’avoir à médire de son prochain ! — vous ne sauriez croire combien le clergé de France est peu éclairé. Le cardinal de Richelieu, qui pense tout savoir, vient de se prononcer contre vos doctrines. C’est un homme très dur : il vous mettra en prison comme hérétique, et les prisons de France sont froides, dépourvues de lumière et de commodités ; rien n’y est disposé pour vos travaux d’astronomie. Quant aux habitants de Genève, vous ne pouvez ignorer leur aveugle fanatisme : ils tiennent la doctrine de Copernic en grand soupçon, pour ce qu’elle n’est pas dans la Bible, et vous devez garder en mémoire qu’ils ont fait rôtir Michel Servet pour une hérésie bien plus petite que la vôtre. Suivez mon conseil : faites-vous juger à Rome. Vous y trouverez des gens charmants.
» — Eh bien, j’irai donc à Rome, dit Galileo presque résigné. Mais vous m’assurez que j’y pourrai travailler ?
» — Vous serez, affirma l’archevêque, l’honneur des États de l’Église.
» Galileo se rendit donc à Rome. Il fut donné à ce commencement de soumission une publicité suffisante. Mà, quand il fut devant le sacré tribunal, il dit :
» — Que voulez-vous que j’y fasse ? La terre tourne. Il faut donc qu’on me force à dire qu’elle ne tourne pas. Ce que je dirai, une fois forcé, n’aura plus aucune valeur.
» On fit venir le bourreau, avec tous ses outils. Il entra par une porte et sortit par l’autre. Et les cardinaux demandèrent :
» — Vous avez vu la force ?
» — Je l’ai vue, dit Galileo. Elle est habillée de rouge, et bien laide. Où est la déclaration que vous avez préparée ? Je la signerai ; votre contrainte m’y oblige.
» — La voici, lui répondit-on.
» C’était un papier sur lequel était écrit, comme tout le monde le sait : « J’abjure et je maudis l’erreur et l’hérésie du mouvement de la terre ».
» Il signa, et dit encore :
» — Mes chers seigneurs, pourtant, elle tourne !
» Et tous les cardinaux s’écrièrent :
» — Mais nous le savons, nous le savons aussi bien que vous ! Le greffier de notre saint tribunal est astronome. Il a regardé dans toutes vos lunettes. Et il réclame l’honneur de vous aider dans vos calculs, et de servir sous vos ordres.
» — Je suis donc libre ? demanda Galileo.
» — Pas du tout ! La loi nous oblige à vous condamner à la prison perpétuelle.
» — Il me semble alors, fit Galileo, que vous avez abusé de ma candeur.
» Les cardinaux prirent un air encore plus méchant et ajoutèrent :
» — Mais on vous donnera comme prison un observatoire !
» Galileo devint donc directeur de l’observatoire de Rome, et le greffier du Saint-Office lui tenait ses registres. Cependant — et quatre ans s’étaient écoulés déjà — celui-ci entendit un jour Galileo qui soupirait :
» — Je voudrais bien aller à la campagne.
» — Vous voulez donc nous quitter ? fit le greffier en versant des larmes. Que le cœur des hommes est donc étroit à la reconnaissance ! Mais j’en parlerai au pape.
» Il en parla donc au pape.
» — Où veut-il aller ? demanda le souverain pontife.
» — Près de Florence.
» Le pape s’empressa d’accéder à ce désir et laissa ce grand homme partir pour la campagne, où il mourut en 1642, chargé d’ans et de gloire. Il était aveugle pour avoir trop regardé le soleil ; mais ce n’était pas la faute du Saint-Office. Tous les cardinaux avaient pour lui la plus grande admiration : d’abord parce que c’était un illustre savant, et ensuite parce qu’il savait ce que c’est qu’une combinazione.
V
L’Envers de Ponce-Pilate
— … On élève depuis quelque temps beaucoup de statues à Michel Servet, dit M. Costepierre : il en est une à Annemasse, tout près de Genève, une à Paris ; en voici maintenant une troisième dans l’Isère, qu’on vient d’inaugurer dans un flot de discours. Je ne saurais m’en plaindre : Servet était un homme intéressant, un médecin qui mêlait à beaucoup de ratiocinations singulières sur les phénomènes de la biologie des vues justes et neuves ; enfin il nous paraît aujourd’hui révoltant qu’un homme soit brûlé pour avoir exprimé une opinion quelle qu’elle soit, sur le mystère de la Sainte-Trinité. Mais j’avoue que j’éprouve en même temps de l’estime pour les pasteurs de la confession calviniste qui ne craignent pas de prendre part à ces manifestations ; et s’il est vrai, comme on me l’a dit, qu’ils attendirent, pour élever une statue au fondateur de leur religion, que la mémoire de sa victime eût été d’abord l’objet d’un tel honneur, ne faut-il pas louer une décision si délicate ? Ils auront donné là un bel exemple.
— Sur ce dernier point je ne suis pas de votre avis, dit M. Coltat-Chamot. L’honneur tardif qu’on fait à Michel Servet a été entouré à Genève, quoi que vous en disiez, de restrictions telles que je ne saurais les approuver : « L’erreur de Calvin fut celle de son siècle », a-t-on dit. Si cela est vrai, et s’il n’y eut point de protestations en 1553 contre le supplice de ce jeune médecin aragonais — mais il y en eut — qu’en faut-il conclure, sinon qu’il faut blâmer le siècle, mais qu’on ne saurait excuser les hommes de ce siècle, puisque ce sont eux qui le firent tel ?
— Mon ami, répondit M. Costepierre, les choses sont beaucoup moins simples que vous me paraissez le penser. Croyez-vous qu’il y a cinq siècles les habitants de notre Occident européen fussent, comme vous l’êtes, persuadés que le premier devoir de l’homme est de vivre heureux sur cette terre en s’arrangeant pour faire seulement le moins de mal possible, peut-être le plus de bien, à ceux qui comme lui jouissent de la bonne lumière ? Je ne m’en tiens pas pour assuré. On peut même affirmer qu’il n’en était rien. Tous pensaient que ce monde n’est qu’un lieu de passage. Que dis-je ? le sein obscur d’une mère où se développent lentement de tristes et douloureux embryons qui ne doivent naître à la vie, une vie éternelle et la seule véritable, que dans le moment même qui suit ce que nous appelons la mort. Et alors si l’un de ces pâles et souffrants embryons est une cause de mal radical pour ses frères, s’il doit par son contact et ses mouvements funestes les entraîner à la damnation, leur faire perdre cet avenir magnifique, ne doit-on pas le détruire ? Nous supprimons encore, de nos jours, ceux qui ont attenté à notre existence terrestre, pourtant si brève. Comment voulez-vous qu’il y a cinq cents ans, alors que tout le monde croyait à la vie éternelle, alors qu’on ne vivait que dans l’espoir de cette vie éternelle, on n’ait pas été aussi sévère pour ceux dont on estimait que les actes et l’enseignement la pouvaient compromettre ?
— C’était stupide ! protesta M. Coltat-Chamot.
— Cela vous paraît ainsi, poursuivit M. Costepierre, et vous ne réfléchissez pas que si l’échafaud révolutionnaire demeura dressé, pendant plus d’une année, sur le sol de Paris, qu’il inonda de sang, ce fut pour des causes fort analogues. On venait d’instaurer un nouvel évangile, on proclamait que la Raison allait procurer aux hommes le bonheur non pas dans l’au-delà, quand ils ne seraient plus que des ombres sans corps, mais sur cette terre même. Et l’on parvint du même coup à cette conviction que quelques citoyens, que beaucoup de citoyens, dans un intérêt personnel, un intérêt criminel et intéressé, ne voulaient point laisser régner cette libre et radieuse Raison, et que c’était leur faute si l’on n’était pas heureux tout de suite : voilà pourquoi on mit ces citoyens à mort.
— On a eu la main rude, dit M. Coltat-Chamot, mais dans ces gens-là il y avait des traîtres ! Ce n’est donc pas la même chose.
— Vous trouvez que ce n’est pas la même chose, dit M. Costepierre, parce que vous estimez que la Révolution devait avoir lieu, et aboutir, parce que vous pensez que puisqu’elle a créé l’état de choses actuel, que vous jugez meilleur que l’ancien, il faut lui pardonner. C’est une opinion. Elle est soutenable, et c’est elle que résumait un esprit hardi, vigoureux, quelquefois tranchant, quand il a dit que cette Révolution devait être « prise en bloc », et comme telle, pour le bien qu’elle apportait, mise au-dessus du blâme. C’est bon, j’entends : mais alors supposez que ceux de la Réforme aient proclamé, de nos jours, que tous les actes de la vie de Calvin devaient être pris en bloc, et mis au-dessus du blâme ? Ils pourraient justifier cette attitude en déclarant qu’ils estiment leur religion fort bonne, ce qui est le droit de chacun, qu’ils l’aiment mieux comme Calvin l’a faite que comme la faisait Michel Servet, et que d’ailleurs Calvin en introduisant, peut-être sans le vouloir, dans la pensée religieuse, le principe du libre examen, a rendu à l’humanité un tel service que cela vaut bien…
— Quelques fagots ! compléta ironiquement M. Coltat-Chamot.
— Ma foi, fit ingénument M. Costepierre, je vous céderai que j’ai du mal tout de même à digérer les fagots. Malgré tous mes efforts pour entrer dans l’âme des générations disparues, j’ai plus de facilité à sentir les passions révolutionnaires que celles des théologiens. Je me le reproche parfois. Mais c’est que les premières sont tellement plus près de nous ! Aussi dois-je vous avouer que mes sympathies, dans l’affaire qui nous occupe, ne vont pas à Calvin, mais à Pierre Paumier.
— Je ne connais pas ! dit M. Coltat-Chamot.
— Je ne le connaissais pas plus que vous jusqu’à ce jour, dit M. Costepierre, et j’en suis confus, car celui-là fut vraiment l’homme au-dessus de son temps : une espèce de miracle ! C’est M. Édouard Conte, dans la Dépêche de Toulouse, qui vient de me révéler son nom. Ce Pierre Paumier n’était autre que l’archevêque de Vienne, la Vienne qui est en France, et où l’on a retrouvé, vous ne l’ignorez pas, un torse de Vénus antique empreint d’une grâce un peu molle, mais si savoureuse ! Il se peut que le paganisme gréco-romain ait laissé, dans cette ville pleine de nobles débris, des souvenirs puissants à l’égal d’un charme. Toujours est-il que l’archevêque Pierre Paumier semble avoir été un prélat plus curieux de science et de poésie ancienne que de certitudes dogmatiques. Lorsque Servet, fuyant Genève, se réfugia auprès de lui, Calvin fit dénoncer à l’archevêque les écrits hérétiques de ce jeune médecin, qui ne s’occupait point seulement de la circulation du sang mais aussi par malheur de théologie. C’est ainsi qu’il ne tint qu’à Pierre Paumier que Michel Servet, au lieu d’être brûlé par les réformés de Genève, le fût par l’Église de Rome.
» Représentez-vous toutes les bonnes raisons qu’avait l’archevêque de Vienne de laisser faire son procès à l’hérétique. Car il n’avait même point à le juger lui-même ; il n’avait qu’à l’abandonner au tribunal de l’Inquisition : de telle sorte qu’il trouvait un écran pour abriter sa responsabilité. Il avait bien accueilli Servet, il avait eu pour lui le sourire de l’hospitalité. Mais Calvin et Servet étaient bien plus encore l’un pour l’autre, ils s’étaient rencontrés sur les bancs de l’école, ils avaient été compagnons de jeunesse ; et enfin, livrer à un tribunal religieux, parfaitement compétent, un homme dont les thèses sur la Trinité, sur la manière dont il faut envisager la mission du Sauveur, sont aussi nettement contraires à celles des conciles, c’était un devoir, après tout, bien plus un devoir que pour Calvin ! Car Calvin était en train de « créer » sa Réforme ; il pouvait se dire, on pouvait lui dire qu’il se trompait. Et Paumier avait au-dessus de lui le pape, et les pères de l’Église, et ces conciles dont je viens de parler : toute l’autorité de tant de choses antiques. C’était donc encore bien plus que son devoir, c’était son intérêt de faire juger le réfugié. Il ne pouvait même pas faire autrement.
» Seulement, il est bien probable qu’il n’avait plus la foi. En cela, par extraordinaire, c’était un homme de notre temps. Voilà sans doute pourquoi il jugea qu’il était odieux de faire monter un médecin sur le bûcher pour si peu de choses. Il fit donc arrêter Michel. Mais on ne sait par quelle inconcevable négligence ce fut dans une cour dont les murailles n’avaient que cinq pieds de haut qu’il donna l’ordre de l’enfermer : et Michel Servet sauta tout de suite par-dessus le mur ! Observez la prudente sagesse de cette combinaison. Ne pas faire arrêter un « coupable », c’est un crime pour le pouvoir exécutif. Mais si ce coupable s’enfuit, il n’y a là qu’une regrettable maladresse. Tel est le moyen qu’employa cet archevêque pour concilier ses obligations de police religieuse et ses sentiments d’humanité.
M. Costepierre souffla un peu, puis il poursuivit :
— Si Calvin s’était conduit de la sorte, il eût ajouté à sa réputation de théologien celle d’être un homme d’esprit.
— Il est vrai, dit M. Coltat-Chamot. Mais y eut-il beaucoup de fondateurs de religion hommes d’esprit ? Il ne me semble pas. On exige d’eux d’autres qualités.
— Voire, répondit M. Costepierre. Vous pourriez bien ici raisonner juste. Je n’avais point pensé à cela. Toutefois on élève de nos jours tant de statues qu’il ne serait point choquant de voir dresser un petit monument à ce bon Pierre Paumier, archevêque de Vienne, qui fit comme Ponce-Pilate, mais à l’envers, si je puis dire ; et s’il y avait une souscription j’irais volontiers de ma pièce de cent sous.
Moi aussi.
VI
Après l’orage
M. Costepierre n’a jamais eu, avec le René de Chateaubriand, qu’un seul trait de ressemblance : il aime l’orage. Non pas toutefois pour exalter un cœur tumultueux, non pour égaler les tempêtes de son âme à celles de la nature : il veut seulement espérer que ces grandes pluies d’été rafraîchiront l’atmosphère. Il se plaît aussi, faut-il l’avouer ? aux langueurs ardentes, au teint de certaines jeunes femmes au moment où le ciel se plombe, où l’air devient électrique et brûlant : un teint qui ressemble à l’intérieur de quelques beaux coquillages des mers australes. Et tout le charme, jusqu’aux sifflements aigus des martinets, jusqu’au vol droit des pigeons qu’un instinct très sûr avertit, et qui gagnent à grands et réguliers battements d’ailes, les abris profonds que leur réservent, depuis des siècles, le palais du Luxembourg et les tours inégales de Saint-Sulpice. Accoutumé à ces écarts du climat parisien comme un pilote qui voit venir le grain dans les eaux qu’il fréquente, dès le premier coup de vent il avait gagné la rue de Médicis ; et ce fut des galeries de l’Odéon qu’il put considérer, d’un œil heureux, les lourdes gouttes qui commençaient de faire des étoiles sur le pavé.
— Je vais sentir, songea-t-il avec volupté, passer le vent sous ces voûtes !
Et le vent tomba sur lui en effet : un grand souffle bienfaisant qui lui donnait envie de courber le dos et d’allonger les membres, comme un chat qui s’étire. Mais il y avait les livres aussi. Il ne put, tant les habitudes d’esprit dominaient malgré tout chez lui les joies sensuelles, s’empêcher de regarder les livres ! La fiction l’intéressait peu ; il dédaigna les romans. Mais un essai de M. Soyer, dans la Revue des études rabelaisiennes, sur les termes nautiques employés par l’auteur de Pantagruel, attira bientôt toute son attention.
C’est pour cette cause qu’il ne vit pas venir à lui M. Coltat-Chamot. Sortant inconsidérément du Sénat, celui-ci avait été surpris par l’ouragan ; et tout de suite, lui aussi, il avait été chercher un refuge sous les arcades de l’Odéon. D’une part ce sénateur radical-socialiste a du respect pour les savants, qui sont, dit-il, l’ornement d’une démocratie. D’autre part il ne comprend pas pourquoi les savants s’occupent seulement de savoir. Il trouve qu’ils devraient s’occuper de savoir des choses utiles, immédiatement. Mais il ne le dit plus de façon ouverte, parce que voilà sept ou huit ans qu’il habite Paris. Ce séjour assez long lui a appris non pas à renier ses convictions, mais à les taire devant ceux qui ne pensent pas comme lui. Frappant sur l’épaule de M. Costepierre, il lui dit seulement, pour montrer qu’il s’intéressait aux choses de l’esprit, et parler en même temps d’une question sur quoi il croyait avoir des lumières :
— Il paraît qu’il y a, dans une revue allemande, une étude très intéressante d’un certain M. de Woldeck sur l’excès de mansuétude qu’on montre aux criminels. Cet écrivain voudrait qu’on se montrât plus sévère à leur égard.
— Et vous ? demanda M. Costepierre.
— Moi, dit M. Coltat-Chamot en réfléchissant, je ne puis avoir d’autre avis là-dessus que celui du corps électoral. Évidemment, je trouve que la criminalité augmente, et je m’en inquiète à mon point de vue personnel : car je crains, comme tout le monde, l’escroquerie, le vol et l’assassinat. Mais, d’autre part, je considère que la sagesse, pour les hommes politiques, consiste à ne faire que les choses que tout le monde leur demande. Et là-dessus, on ne nous a encore rien demandé bien clairement… Il nous faut donc attendre. A l’égard de ce problème, je puis vous résumer ainsi la situation : les vieux éléments de nos comités et les meilleurs, les plus vieux républicains, sont persuadés que les criminels et les délinquants de toutes sortes sont ou bien des victimes de la société, ou bien des dégénérés irresponsables. Les autres ne s’occupent pas de ça parce que ça ne rapporte rien.
— Mais vous, qu’est-ce que vous en pensez ? insista M. Costepierre.
— Je vous l’ai dit, répondit avec impatience M. Coltat-Chamot. Cependant, puisque vous voulez tout savoir, j’ai cru comme tous les gens de ma génération aux bons effets de la compassion et de la bienveillance.
— Oui, dit le professeur. Et maintenant on vous présente des statistiques dont les conclusions et les totaux sont incontestables. La criminalité augmente, c’est un fait. Et que surtout le nombre des délinquants mineurs soit plus considérable qu’il y a cinquante ans, c’est un autre fait. Or il devient évident que la plupart de ces criminels et de ces délinquants ne présentent aucune tare de dégénérescence. Ce ne sont pas tous des fous ou des alcooliques, des fils de fous ou d’alcooliques. Ce sont des amoraux, bien entendu, mais non des impulsifs. Ne vous y trompez pas : s’ils sont amoraux, c’est par raisonnement, c’est parce qu’ils trouvent que la vie est meilleure à vivre dans le mépris des devoirs sociaux et des lois écrites, qui sont douces, insuffisantes, et même inappliquées.
— Monsieur, cria M. Coltat-Chamot, je vous entends : vous allez finir par un éloge de la morale religieuse !
— C’est à vous que je parle, répondit M. Costepierre. Et j’ai au contraire l’intention de vous demander pourquoi, vous qui êtes matérialiste, vous manifestez une mansuétude que seule pourrait se permettre une société qui eût fait de l’immortalité de l’âme et des rémunérations de la vie future un article de foi.
— Vous dites ? interrogea M. Coltat-Chamot, surpris.
— Des chrétiens, des spiritualistes, poursuivit M. Costepierre, ou même de simples déistes voltairiens, croyant en un Dieu rémunérateur et vengeur, peuvent laisser à un juge suprême le soin de punir définitivement les actions des hommes et se contenter sur cette terre d’un minimum de châtiment. Ils ont aussi pour devoir de faire la plus grande attention au problème de la responsabilité ou de l’irresponsabilité du coupable. Mais vous ? Le seul raisonnement que vous avez le droit de tenir est celui-ci : « La morale religieuse pourrait être un frein mais nous n’en voulons pas. Que nous reste-t-il donc pour préserver la société ? La rigueur de la répression. Et ce qu’on doit enseigner dans les écoles, au lieu de je ne sais quelles niaiseries humanitaires, c’est — même au cas où ce ne serait pas absolument vrai — qu’on n’échappe pas, qu’on n’échappe jamais à la justice des hommes. Puisqu’on ne veut plus faire peur de l’enfer aux enfants, il faut leur faire peur de ce qui reste, entendez-vous : une peur sainte, atroce, épouvantable. Et les magistrats doivent faire en sorte que cette peur soit justifiée.
— Vous êtes fou ! dit M. Coltat-Chamot.
— Pas le moins du monde : je suis logique. Une civilisation devenue matérialiste n’a pas le droit d’être indulgente, voilà tout sèchement la vérité. Sans une police exacte, une justice impitoyable, elle est vouée au désastre. Vous supprimez Dieu parce que, dites-vous, rien ne peut démontrer qu’il existe. C’est entendu. Mais alors, supprimez aussi la pitié. La pitié, Monsieur, c’est un sentiment chrétien, qui n’a pu se développer, dans le système de la civilisation chrétienne, que parce qu’il avait sa contrepartie : il devait disparaître, je vous le répète, en même temps que la croyance en un maître éternel, rémunérateur et vengeur.
— C’est un paradoxe ! protesta M. Coltat-Chamot.
— Non, affirma M. Costepierre. Seulement, vous êtes resté plus chrétien, c’est-à-dire plus pitoyable que vous ne pensez. Vous verrez si les générations nouvelles, celles que vous faites élever, garderont autant de ces vieux langes tout tachés d’humanitarisme… Tenez, savez-vous pourquoi il y des peuples anthropophages ? C’est parce que chaque homme, pour ces peuples, descend d’un animal, crocodile, rat ou gazelle, et non pas d’un homme. C’est donc le crocodile, le rat ou la gazelle, et non pas l’homme, qu’il leur est défendu de manger. L’homme n’est pas leur totem. Nous autres, nous avons aboli les vieux totems, et nous les avons remplacés par le totem « humanité ». Mais ça n’aura qu’un temps, du train dont vont les choses.
VII
Méditation sur les parfums
Le salon est tout plein de choses que des amis ont envoyées pour le Nouvel An, surtout des bonbons et des fleurs, et voilà que je ne puis plus m’en arracher, que je m’y attarde au lieu d’aller travailler, engourdi et pourtant les nerfs tendus comme un animal qui bâille et s’alanguit, et dont on devine pourtant, à je ne sais quoi, qu’il pourrait subitement bondir. Moments très rares, exquis, dangereux, où l’on n’est plus soi, où la conscience s’évanouit, où l’on se dit : « Qu’est-ce que j’ai, mais qu’est-ce que j’ai ? » sans trouver la force de réagir. Il faut un hasard, un appel de l’extérieur pour vous ravir à cet énervement ; mais enfin, voilà qui est fait, on est sorti du lieu du mystère, on se reprend, on peut penser. Et alors on réfléchit : « Je sais ce que c’était, j’aurais dû comprendre : l’enchantement, la magie obscure des odeurs. »
Elles flottaient, mêlées, insidieuses, légères, insaisissables, puissantes. Celles des fleurs presque animale, voluptueuse, tragique pour les orchidées ; subtile, aérienne, pour les roses et les violettes ; sucrée, affadissante et puis parfois un peu amère pour les bonbons et les fruits, confits dans leur verdeur ou leur âcreté. Et maintenant que j’y ai échappé, je songe au pouvoir des parfums, je songe aussi combien on a peu cherché depuis que les hommes méditent et écrivent, à démêler les causes de ce pouvoir et de ce charme, à cultiver les plaisirs que peut donner le sens de l’odorat. Il éveille en nous des échos profonds, voilà tout ce que je sais d’abord ; il suscite les associations d’images les plus fortes et les plus involontaires.
Puis, en concentrant davantage ma pensée, il me semble m’apercevoir que toutes ces associations d’images se rapportent aux souvenirs les plus anciens de mon enfance… L’autre jour en montant mon escalier, par un temps de brouillard, ce fut tout à coup la mémoire abolie d’une petite pièce, qui servait de resserre, dans la ville de province que j’ai habitée il y a quarante ans, en hiver. Cela sentait la poussière comme aujourd’hui, quand le soleil commençait d’aspirer vers lui l’humidité visible, l’humidité blanche et mouvante qui montait du sol et qui s’était chargée des particules ténues qu’elle avait prise aux vieilles choses. Ces vieilles choses, je les vois : un meuble Empire, avec des coussins tout crevés, des instruments de jardinage, et les branches noueuses, sans feuilles, d’un figuier qui avaient cru dans l’angle d’un mur, et s’entre-croisaient devant la fenêtre poudreuse. Je commençais à peine à savoir parler, alors, et cependant tout m’apparaît : les traits du tableau sont nets, précis, il n’en manque aucun.
Quelquefois, la cause odorante qui évoque l’image est ridicule, prosaïque, presque inavouable. Ce sont des barils de saumure qu’un épicier roule sur le trottoir ; et je distingue le premier port de mer où j’ai promené mes tout petits pieds quand je portais encore mes cheveux sur le dos, ma mère qui me tenait par la main, les canons de bronze fichés en terre, et qui servaient à amarrer les navires, les hauts mâts des islandais, avec leurs vergues en croix, sans voiles, et la couleur de l’eau, jaune dans le port, verte et blanche au delà de l’estacade. Et même, même est-ce qu’on peut le dire, est-ce qu’on ne se moquera point ? Voilà un pot de colle, sur un coin de ma table : et si je l’approche de moi, c’est une vieille dame qui ressuscite, une vieille dame chez qui l’on me conduisait quand j’étais tout petit. Elle était très bonne, elle me caressait beaucoup, je l’aimais bien… mais c’était ainsi que cela sentait dans sa chambre et j’ai de la confusion, presque des remords, que ce soit ce souvenir un peu pénible, un peu risible, qui fasse jaillir son ombre des cendres où elle est enfouie.
… Et il y a aussi, par contre, des parfums très délicats, très précieux, qui m’attristent, ceux qu’on tire de certaines fleurs et qu’exhale l’élégance de certaines toilettes quand il fait un peu froid, en automne. L’air mouillé les macère, les vieillit en un instant, les pervertit ; et je me rappelle alors avec une intensité douloureuse des anniversaires très anciens où l’on me conduisait dans un cimetière parmi des feuilles mortes et des bouquets agonisants. La senteur de ces bouquets se transformait de la sorte, elle m’inquiétait, elle me donnait l’idée de la mort ; et voici que de belles femmes vivantes, heureuses, et qui rient, soulèvent cette vision et s’en iront sans savoir pourquoi je suis devenu tout à coup un peu grave, un peu absent ! Chose étrange, on ne peut résister à cette association d’une odeur et d’un souvenir. L’image se dresse sans qu’on ait la force de la repousser, justement parce qu’on ne la prévoyait pas, parce qu’on ne savait pas qu’elle allait naître ; et on l’accueille sans déplaisir, on la regarde, on lui dit : « C’est toi ? Je t’avais oubliée : que ma vie est déjà longue ! » Une sorte d’étourdissement vous vient, et véritablement on a dans la bouche une saveur un peu amère, dont on repasse le goût par culte du passé.
Il arrive aussi qu’on écoute des sons. Vous connaissez ces grosses baies bleues et noires qui croissent sur des arbustes aux branches tourmentées et qui dégagent la même odeur que certains insectes ? La première fois que je respirai celle-ci, c’était sur une terrasse, alors que passaient des soldats tumultueux, en route pour une grande guerre et de grands désastres ; et aujourd’hui encore, quand la senteur juteuse de ces fruits monte jusqu’à moi, il me semble que j’entends des clairons et des cris.
« Les parfums, les couleurs et les sons se répondent. » C’est donc vrai ? Oui, cela est vrai. Mais ce qui est faux, c’est qu’il y ait entre ces trois sens de la vue, de l’odorat et de l’ouïe la relation mystique qu’on a voulu établir. Il n’y a très probablement qu’association dans la mémoire. Le sens de l’odorat est un sens méprisé, parce qu’il nous sert de moins en moins. Nul n’en fait chez nous l’éducation comme on fait l’éducation de nos oreilles et de nos yeux. Quand nous nous servons de notre odorat, nous ne le faisons pas exprès, on ne nous avertit pas de le faire exprès, on ne nous dit pas : « Tâche de bien sentir », comme on nous répète de nous efforcer à bien voir ou bien entendre. Et alors nous n’enregistrons que des impressions d’odorat confondues avec celles de la vue et de l’ouïe qui ont été éprouvées en même temps. Voilà, je crois, l’explication de ces fausses correspondances de sensations sur lesquelles on a voulu fonder toute une théorie poétique ; et peut-être a-t-on eu raison tout de même, s’il est vrai — et c’est vrai — que les parfums fassent sourdre, des profondeurs de notre inconscient, des images colorées ou auditives. Mais ce n’est pas à cause d’une espèce « d’unité de nos sens ». C’est parce que nous n’avons pas cultivé l’un d’eux. Et je connais pareillement des sauvages qui n’ont qu’un même mot pour le toucher et pour l’ouïe. Ils n’ont pas assez réfléchi sur eux-mêmes. Et ce serait, après tout, une chose assez belle et caractéristique qu’un poète ne soit qu’un sauvage qui n’a pas assez réfléchi sur lui-même ou qui n’a pas réfléchi de la même façon, qui croie encore à du mystère, là où nous savons qu’il n’y en a pas…
Et pourtant, pourtant, il y a sans doute encore du mystère. Au mois de mars, alors que la terre demeure, dans nos pays, nue et sans germes, n’avez-vous pas prévu, quand soufflent certains vents du sud ou d’orient, que le printemps allait venir ? Et vous ignoreriez tout de l’époque, du pays et de la saison, vous seriez enfermé dans un cachot ne laissant rien voir qu’un coin du ciel, vous diriez : « Le printemps va venir, cela sent le printemps, le vent a passé sur des plaines ou des monts où il y a déjà des herbes et des feuillages. » Il n’y a point cependant d’odeur particulière d’herbes et de feuillages. C’est ainsi que vous annoncez parfois, à cause d’une tension particulière de vos nerfs, qu’un orage va venir. Les parfums se sentent, et ils se pressentent. Ils ont plusieurs manières d’arriver jusqu’à nous, par des ondes dont nous ignorons encore la nature ; et il se peut que ce soit ainsi que les abeilles et les vautours soient avertis de la place où est la fleur, et la proie. Il n’y a plus d’odeur, alors, il n’y a plus ce petit grain de matière en somme pondérable qui parvient jusqu’à nos narines. Et je ne sais pas ce que c’est, personne au monde ne sait ce que c’est, ne pourrait expliquer ce que c’est, excepté, j’imagine, les abeilles et les vautours, s’ils pouvaient parler, et s’ils avaient une intelligence logique de même nature que la nôtre. Ils diraient qu’il y a quelque chose qui vibre et qui les prévient.
VIII
Le pays où on est né
J’ai visité l’autre jour le petit morceau de terre où je suis né. Qu’il y avait longtemps, mon Dieu, que je ne l’avais revu ! Tant d’années que je n’ose plus l’avouer, même à moi, et quand j’y pense, c’est comme une révélation brutale et subite de la vieillesse qui vient : voilà pourquoi c’est très triste. Mais il paraît que les Parisiens sont un peuple d’émigrés venus de tous les côtés de la France, même du monde, et qu’il n’y en a pas la moitié, parmi ses habitants, qui aient été enfantés dans son ventre de pierre. Il en est donc beaucoup qui sont pareils à celui qui a pris ces notes. Peut-être y trouveront-ils alors un intérêt personnel, songeant : « Nous aussi, nous avons éprouvé les mêmes choses, et nous les éprouverions s’il nous était donné de retourner là-bas, d’où nous venons. »
Il n’y a d’abord que ce qu’on pensait bien devoir trouver, et qui n’émeut pas trop : le rapetissement. La gare paraît misérable, il semble que les années lui aient fait encore plus de mal qu’à vous, et ce n’est pas étonnant ! On est resté jeune assez longtemps, avant seulement de croire encore l’être, et même les années venues, on a fait ce qu’on pouvait pour garder la façade. La gare est demeurée ce que les ingénieurs de la compagnie l’ont faite, elle a noirci, elle s’est salie, et personne n’a pris soin d’elle, parce que personne ne l’aimait. Aux « marchandises », il y a toujours, dirait-on, les mêmes futailles vides qui ont maintenant l’air de niches à chien : dire qu’on entrait dedans tout debout quand on était gosse, et qu’on rêvait d’en avoir une à soi pour s’en faire une maison, c’est simplement drôle ; on sourit, on s’amuse de soi-même. Car les souvenirs qu’on garde de sa petite enfance ne sont presque jamais mélancoliques. C’est sans doute qu’entre l’enfant et l’homme, la distance est si grande que l’enfant paraît à l’homme une autre personne qu’il est possible de considérer avec désintéressement, ou plutôt avec une espèce de sympathie indulgente et détachée. Comme les routes sont devenues plus étroites et les maisons plus basses ! Et il y avait aussi la forge du maréchal ferrant ; elle paraissait un antre monstrueux, redoutable, plein de mystère ; aujourd’hui c’est un petit jouet tout usé. Ce n’est rien, mais voici déjà quelque chose qui commence à vous faire souffrir, ce sont les arbres de la route : ils étaient vraiment des géants, en vérité ! On les avait plantés sous Louis XV, c’étaient des ormes altiers, branchus, moussus, si larges de taille qu’un homme très grand ne pouvait les tenir dans ses bras. Eh bien, ils ont disparu : eux aussi avaient un terme marqué à leur vigueur, et avant que la sève ne les abandonnât complètement, comme ils montraient des signes de décrépitude, des bûcherons sont venus, qui les ont tranchés. On les a remplacés par des platanes si exigus, si délicats, qu’il a fallu protéger leur tronc frêle par des cuirasses d’épines. C’est la vraie déception : les arbres du moins, on les supposait immortels, et hors de mesure.
… Il y a l’église. Je n’avais jamais pensé à savoir si elle était laide ou belle. C’était l’église où on allait le dimanche, où on s’est ennuyé mortellement quand on était tout petit parce que les offices étaient trop longs, où on a eu plus tard d’autres sentiments dont il ne faut point parler, par pudeur, tant ils furent parfois intimes et profonds. Mais elle a été construite à la même époque où furent plantés les ormes, sa façade est de style « jésuite », affreuse, figurant à peu près un rideau de théâtre en train de se lever : le voile du temple, probablement, dans l’esprit de l’architecte. Quelle misère, quel contresens dans la conception, comme cela fait mal à regarder ! Et on aurait été si heureux, si attendri, de la trouver haute et touchante, la première église où on est entré. Mais il faut encore renoncer à cette illusion. Toutes les églises de village ne sont pas belles, voilà ce qu’il faut se dire, mais ce n’est pas gai.
On secoue les épaules, et vos pieds vous portent, sans qu’on y pense, vers la maison où on est né, où on a vécu. Il y a un grand jardin, tout autour, serti d’une grille, et les arbres, par bonheur, n’en ont pas été tranchés comme ceux de la route. Ils n’ont pas beaucoup grandi non plus, ce n’est plus de leur âge, chacun d’eux a gardé sa physionomie, on les reconnaît de loin à leur cime. Au-dessous de ces marronniers, qui formaient « la salle de verdure », une source sort d’une grotte en rocaille, et s’épanche dans un lac en miniature. C’est là que vivaient des canards mandarins, tellement civilisés qu’ils pondaient leurs œufs au fond de l’eau, ne sachant pas ce que c’était qu’un œuf, je suppose ! Plus loin, près de la grande allée de tilleuls, s’ouvre la serre où le caprice d’un ancêtre avait placé une statue du Bon Jardinier ; et voici l’acacia têtu dont on coupait toujours les branches, parce qu’elles entraient dans la salle de billard. Oui, oui, ce sera ici enfin de la jeunesse qui ressuscite !… On approche, et l’on s’aperçoit que la grille a été entourée par les propriétaires d’une épaisse doublure de tôle, qui cache tout, les marronniers, le lac, la serre, les tilleuls, l’acacia, et la maison même dont on ne voit plus qu’un pan de muraille, sur une rue. Et même cette muraille a vieilli, toute décrépite maintenant. Si on entrait, cependant ? On demande à qui appartient la maison. Bah ! le nom du propriétaire est inconnu, il ne vous dit plus rien, on n’ose pas sonner. Et que trouverait-on, à l’intérieur ? Il n’y aurait plus les mêmes tentures, les mêmes meubles, les mêmes vivants. Mieux vaut s’en aller. La vraie maison est morte ; ce qui en existe encore n’est que son squelette.
Il y en a d’autres, cependant, où vivent toujours des gens qu’on a connus. On retrouve avec les vieux des sentiments très doux, il vous vient à l’âme l’impression d’une grande paix, parce qu’ils n’ont presque pas changé de figure et pas du tout d’âme. Les choses les plus nouvelles du monde extérieur et de leur existence personnelle, ils les jugent toujours d’après les mêmes principes, qui ont été les vôtres, et c’est alors comme si enfin on reprenait racine dans l’ancien sol. Ils vous racontent les mêmes histoires, et s’ils en ajoutent qu’on ne connaissait point, on les reconnaît pourtant, elles sont comme les filles légitimes des autres ; un instant on s’épanouit.
Mais les hommes de votre propre génération, au contraire, ne vous inspirent plus que de l’inquiétude et du malaise. Que les vieux ne fussent point pareils à vous, on ne s’en étonnait point, on leur en était reconnaissant, on les avait toujours vus comme ça ! Mais les jeunes qui pensaient comme vous ! Ils ont suivi des chemins différents ; leurs gestes, leurs paroles, leur façon ne juger vous paraissent ridicules, ou vous importunent, ou vous révoltent. Ils sont si lointains que même leurs enfants vous paraissent appartenir à une autre race, née quelque part au-delà des mers.
Mais eux-mêmes vous considèrent avec le même trouble et le même ennui. Et l’on s’évade de la terre natale comme si on en était banni.
… Une trompe mugit, et la mémoire vous revient de ce cri retentissant. Il n’a pas changé : c’est la vieille patache qui passe, celle qui menait les voyageurs du haut village jusqu’à la gare. D’un bond, on grimpe sur l’impériale, à côté du messager. Mais ce n’est pas le même messager, ce n’est pas celui qui vous menait avant. On sent qu’on n’a rien à lui dire, et il ne songe pas à vous parler. Alors on se rappelle deux vers de Gérard d’Houville :
Le rameur qui m’a pris l’obole du passage
Et qui jamais ne parle à l’ombre qu’il conduit.
Et le vieil omnibus coule dans les rues comme si l’on descendait l’Achéron.
Oh ! l’enthousiasme, le plaisir de vivre quand on est revenu à Paris. Et pourtant Paris n’est ni plus gai, ni plus neuf peut-être que ce qu’on vient de voir. Mais ce sont les souvenirs qu’on en a qui sont plus jeunes. Paris est bien élevé. Il ne vous dit pas, comme le rustre provincial qu’on a quitté : « Est-ce toi ? Comme tu as vieilli ! » Paris ne regarde rien.
IX
Les compliments
Mon Dieu, comme je voudrais savoir ! Mais j’ai été pris trop tard : j’ignorerai toujours comment m’y prendre ; je ne serai jamais qu’un maladroit. La première révélation que j’eus de cet art merveilleux me fut dispensée en Extrême-Orient, et ma pauvre personne n’avait plus la souplesse nécessaire aux imitations. Je n’étais plus éducable, alors que pour comble de malheur mon intelligence et ma sensibilité n’avaient point encore passé l’âge des étonnements. Je n’étais que déconcerté… Ils arrivaient à trois ou quatre dans la soie splendide et sombre de leurs robes de cérémonie, ces vieux mandarins qui avaient consacré à l’acquisition de la science des rites, de la morale et de la littérature, mais aussi à la connaissance des hommes, dix fois plus de temps que je n’en mis à pénétrer, bien vaguement et par ouï-dire, en des leçons mal écoutées, les lois de certains phénomènes. N’est-ce pas en effet à ces cours imparfaits de philosophie naturelle que se borne aujourd’hui l’enseignement que nous recevons au collège ? Combien alors j’étais embarrassé en présence de ces sages ! Toutefois, ils m’écoutaient d’un air d’attentive déférence, d’autant plus insupportable que j’étais tout possédé de l’amère conviction qu’il était injustifié. Le seul geste qu’ils se permissent était de passer leurs mains desséchées à travers leur barbe blanche, aux poils si rares que j’avais la burlesque impression que c’est avec ça qu’ils garnissent en cachette leurs fiers pinceaux d’adroits calligraphes. Je parlais cependant, je parlais indéfiniment, à la manière de nous autres, les barbares occidentaux, quand on ne parle pas avant nous, pour remplir le temps. Leurs yeux aigus, qui ne fixaient rien du tout, que le vide où l’on peut suivre sa propre pensée, me paraissaient pleins d’ironie. Et je songeais : « Ils sont en train de se moquer de moi ! » Cela m’était si pénible qu’à la fin je m’arrêtais. Alors le plus chenu disait lentement.
— Que mon frère est prudent ! Que ses paroles longuement méditées percent au loin l’avenir ! Certes, mon frère doit avoir au moins cent ans !
Ainsi s’exprimaient ces vieillards devant ma jeune moustache, et je ne savais plus où me mettre.
Puis je rentrai dans la vie qu’on nomme, chez nous, civilisée, et à plus proprement parler, parisienne. A vrai dire je ne la connaissais point. Beaucoup d’entre nous ne sortent d’un milieu austère et provincial que pour entrer dans des instituts scolaires où l’on ne vous parle que de vérité, et non point des formes qui sont nécessaires pour faire accepter la vérité. Cela est noble et dangereux. Cela pourtant serait parfait si l’on apportait avec soi les formes nécessaires pour vêtir ces rigueurs cruelles. Mais il n’en est point ainsi. On ne saurait croire à quel point l’enfance des Français qui approchent maintenant de la cinquantaine fut religieuse, même quand ils ne s’en doutaient point et que leurs ascendants eux-mêmes l’ignoraient. On dira peut-être un jour qu’un des résultats de l’immortelle Révolution est d’avoir donné le pas, même dans le catholicisme, à la morale sur la foi. Il est des jours où je pense que c’est là un des retours les plus imprévus de l’influence de Rousseau. Et l’on n’a point dit cela au Panthéon ! Les familles les plus vraiment françaises, qu’elles vécussent ou non dans une croyance confessionnelle déterminée, étaient hantées sinon de l’idée du péché, du moins de la conception toujours présente à leurs yeux qu’on fût mis au monde pour l’accomplissement d’un certain nombre de devoirs étroits. Et cela ne prépare point à savoir administrer le compliment. De parents à enfants, de frère à sœur, de frère à frère, si l’on se signalait ses actes réciproques, c’était surtout pour se dire : « Fais attention, tu as eu tort ! » On était magnifiquement honnête et désagréable ; on prenait l’habitude d’insister sur le mal plus que sur le bien. Et ceci a l’air d’une page arrachée à un discours de distribution de prix — mais je pense que tout de même c’est très vrai.
Je ne sais comment les Parisiens ont échappé — je parle de ceux du monde — aux inconvénients pratiques de cette éducation, d’ailleurs excellente. Sans doute il y a des grâces d’état. Sans doute un vieux fond de sociabilité et de galanterie a survécu à l’orage d’il y a cent trente ans. Sans doute aussi les juifs, je me risque à le dire, avec leurs délicates précautions oratoires d’origine orientale, y ont été pour quelque chose. Toujours est-il que le Parisien continue à savoir tourner le compliment et que je n’en suis pas capable. Cela me met dans un état d’infériorité que je confesse avec douleur.
Il doit être si bon de savoir la manière ! De trouver vite, sans apparence d’effort, des choses qui sont vraies, toutes vraies, parfaitement vraies, et qui semblent délicieuses parce qu’on omet volontairement les ombres, qu’on n’y ajoute pas de mais — ce mais terrible que vous impose une conscience persécutée, devenue persécutante. Et c’est une telle force d’action, on se livre tellement à ces gens-là, on devient tellement « femme » entre leurs mains ! On ne leur rend pas ce qu’ils vous ont donné, on en est d’autant plus incapable qu’en leur présence on a été si heureux qu’on ne pense plus qu’à soi, à ce qu’ils vous ont dit, au lieu de penser à eux : et l’on marche à leur rencontre comme un petit enfant, les bras ouverts ; c’est qu’on croit que ça va recommencer : on se rappelle. Mais j’espère qu’alors ils sont si satisfaits d’eux-mêmes qu’ils vous en ont de la reconnaissance : c’est bien le moins !
D’ailleurs il en est qui savent parfaitement glisser le conseil au milieu de ces guirlandes aimables. Ceux-là sont les artistes. Cependant ils n’ajoutent pas le correctif brusque et douloureux qui nous fait souffrir, et en vérité je suis tout à fait incapable de vous dire comment ils font. Si je le savais, je garderais cette science pour moi : elle est trop précieuse, elle fait de vous un dominateur, un arbitre. Concevez-vous qu’on puisse conduire les hommes sans en être haï ? Rien n’est sans doute plus rare et plus admirable.
On souffre cruellement de comparer sa propre grossièreté à ces délicatesses, et cette impossibilité à s’entourer — après tout, honnêtement ! — de gens qui vous aiment, à l’imbécillité qui vous fait perdre la sympathie d’hommes ou de femmes pour qui l’on éprouve une affection, une estime qui restent muettes et inutiles. Et puis, avec une sévérité de conscience ancestrale, on se demande si soi-même on a le droit de prendre toutes ces belles choses au sérieux.
Après y avoir mûrement réfléchi, j’y suis fermement résolu : j’ai décidé, une fois pour toutes, que la susceptibilité aux compliments ne prouve ni orgueil ni vanité. Le soupçon avantageux m’en est venu en voyant combien d’hommes, dans la rue, se regardent dans les glaces des boutiques. Beaucoup plus que de femmes, tenez-vous en pour assurés. On dit « qu’ils se mirent avec complaisance », on incrimine leur fatuité. Je suis persuadé que c’est à tort. Si les femmes, moins souvent que nous, vont contempler leurs visages dans les miroirs publics, c’est qu’elles ont pris méticuleusement chez elles les soins qu’il faut, c’est qu’elles savent qu’en leur personne tout est en ordre et que l’effet qu’elles voulaient produire est acquis. Elles ont confiance en elles-mêmes. La plupart des hommes, quand il s’agit de toilette, n’en ont aucune. Ils sont sortis de chez eux sans songer à rien. Une fois dehors, ils passent la main sur leur menton et doutent que leur barbe soit assez fraîchement rasée : alors ils vont voir ; et aussi la couleur de leur cravate ou de leur gilet les préoccupe, un peu tard.
Je suis convaincu, par analogie, que les hommes les plus sensibles aux compliments sont ceux qui doutent le plus d’eux-mêmes. Une perpétuelle inquiétude, que peut-être ils n’aimeraient point s’avouer, assombrit leur cerveau, trouble leur raison. Ou bien, jetés dans une action perpétuelle, ils ont oublié tout ce que déjà ils achevèrent ; et la tâche qu’il leur reste encore le devoir d’accomplir leur en paraît d’autant plus écrasante. Le compliment leur est un miroir. Qu’importe, s’il est flatteur ? L’homme qui se regarde dans la glace du boulevard, je vous le répète, ne se dit pas qu’il est beau. Il essaye de se persuader seulement qu’il n’est pas trop laid. Celui qui reçoit des compliments, à moins qu’il ne soit un sot, espère seulement qu’il n’est pas trop bête !
X
La Confrérie
Qui, je voudrais savoir si vous en êtes ! Cela me ferait un tel plaisir, de voir grandir le nombre des compagnons de mon infortune, des complices de mon vice, de mes camarades de chaîne ! Il y en eut de quelque réputation : on daigna prendre leur infirmité pour une forme de leur génie. Mais moi, je ne puis même pas me donner cette excuse, et personne ne la donnera pour moi, ce qui est pire… Je suis distrait, voilà le mot lâché. En êtes-vous, de la confrérie ?
Ce n’est pas une confrérie de gens heureux : il n’y a pas de plaisir à être ridicule. Et je souffre de ce mal de la distraction depuis mon enfance ; j’en ai connu toutes les formes. Mes crises, sinon les plus fréquentes, du moins les plus manifestes, me prennent dans les lieux publics, principalement devant tout ce qui, dans un lieu public, ressemble à un comptoir ou à un guichet où l’on verse de l’argent. Je commence, me sachant distrait, par penser avec énergie à l’acte, d’ailleurs insignifiant, que je veux accomplir. Par exemple, quand je dois prendre un billet de chemin de fer, avant d’arriver à la station je tire ma bourse de ma poche et je la tiens dans ma main, en précisant dans mon esprit : « Je dois prendre un billet de telle classe, pour tel endroit ! » Très souvent même, quand il s’agit d’un trajet connu de moi, je prépare l’argent d’avance. J’arrive avec cet argent, je me mets à la file des autres voyageurs, je trouve le temps long, je songe sans pouvoir m’en empêcher à autre chose ; précisément, je suppose, parce que ma pensée ayant été, pour un acte presque indifférent, exceptionnellement intense, je tiens cet acte pour accompli. Et alors, quand je me trouve devant l’employé du chemin de fer, j’entre à moitié ma tête dans le guichet, et continuant mes préparatifs de voyage — puisque je vous dis que j’ai dépassé en imagination le moment où je suis ! — je prononce tout d’un trait :
— Un paquet de cigarettes de soixante-dix centimes, s’il vous plaît !
Alors tous les autres voyageurs se tordent de rire, et l’employé croit que je me paye sa tête.
Je vous assure qu’il n’en n’est rien, et que je me sens, dans de telles aventures, tout à fait désemparé. Je les prends au sérieux parce que je sais qu’elles recommenceront. Je ne compte plus les sottises de ce genre que j’ai commises. Une des plus stupides a été de sortir d’un bureau de tabacs après y avoir pris un timbre de dix centimes pour affranchir une lettre. J’ai collé le timbre sur la lettre, très régulièrement, et jusque-là tout allait bien ; mais j’ai mis ensuite cette lettre dans ma poche, et dans la boîte qui s’offrait, hospitalière, à la devanture de la boutique, j’ai jeté mon porte-monnaie !
Comme les débitants de tabacs n’ont pas la clef de ces boîtes, qui sont la propriété de l’administration des postes, j’ai dû attendre l’heure de la levée pour me faire restituer mon bien, et j’y ai perdu toute une matinée. Ici encore, je crois que la même explication que tout à l’heure est valable : le timbre une fois mis, j’ai vu la boîte, j’ai vu d’avance le geste que je faisais pour y jeter ma lettre, et j’ai remis dans ma poche ce qui devait me rester en main, c’est-à-dire le porte-monnaie. C’était, en réalité, par malheur, la lettre même. Et cependant je tenais encore quelque chose : le porte-monnaie. Demi-souvenir, alors que l’acte n’était pas accompli : je précipite donc dans la petite caisse de l’administration des postes ce qui me reste, c’est-à-dire mon argent.
Les gens superficiels ont une explication toute simple : « Cet homme-là n’est jamais à ce qu’il fait. » Il faudrait aller plus loin et savoir pour quelle cause il n’est pas à ce qu’il fait. Je crois que c’est affaire d’imagination. Je m’en aperçois fort bien au cours d’une conversation quelconque. Si ce qu’on me dit ne m’intéresse pas trop, tout va bien ; j’écoute, je comprends, je réponds comme un homme d’une intelligence ordinairement alerte. Mais si un détail ou même un mot, dans ce qui frappe mon oreille, me frappe fortement, alors c’est fini, je suis perdu. Toute une série d’images, de représentations s’éveillent en moi, s’ajoutent au détail ou au mot qui vient d’ébranler mon mécanisme mental, et les grossissent démesurément. Ils tiennent une importance tyrannique. C’est toute une histoire passionnante, foisonnante, qui s’anime, qui multiplie ses incidents et que je m’évertue à suivre ; ou bien c’est un raisonnement qui me paraît extraordinairement neuf et précieux, et qu’il faut que je pousse jusqu’au bout, à tout prix. Et même, même… je m’acharne d’autant plus à le considérer, à le savourer, à m’en pénétrer que j’en ai une peur atroce de l’égarer, de l’oublier. Car je me connais : je suis distrait ! Là-dessus, j’entends tout à coup une voix, un peu blessée, qui me dit : « Vous me suivez bien, n’est-ce pas ? » Je me réveille en sursaut, et je rougis. Le mot « réveiller » est exact, car j’ai enchaîné des souvenirs à très peu de choses près comme dans le rêve. Et justement, ces jours-là, il me semble que j’ai un cerveau infiniment actif. Il fonctionne tout seul, en dehors de moi. Tous mes actes sont automatiques, et même mes paroles. Le plus étrange, c’est qu’assez fréquemment ce sont ces actes et ces paroles automatiques dont je me souviens ensuite, tandis que la mémoire de ma méditation, de cette méditation si savourée, si caressée, à laquelle j’ai sacrifié — sans le vouloir d’ailleurs — toutes mes obligations d’homme courtois et à peu près bien élevé, cette mémoire m’échappe durant des jours et quelquefois des mois entiers. Mais elle reparaît alors par une sorte de fulguration aveuglante qui me replace dans le même état d’esprit : je me retrouve absent à tout le reste. Cependant je suis susceptible de perdre encore ce souvenir, à moins pourtant que je ne le parle ; aussitôt que j’en ai entendu le développement dans mes propres paroles, il est classé : il reviendra désormais au commandement.
Toutefois cette théorie n’explique pas toutes les causes possibles de distraction. Elle permet à la rigueur de savoir pourquoi, quand je dois donner rendez-vous à quelqu’un le jeudi, et à une autre personne le vendredi, j’intervertis sans m’en douter les deux jours, et me rends consciencieusement chez l’homme qu’il ne faut pas. Elle peut aussi peut-être faire comprendre pourquoi j’ai tant de peine à me rappeler soit la figure, soit le nom, soit les deux pareillement, de gens que j’ai pourtant vus plusieurs fois. C’est ce qu’ils m’ont dit qui m’a intéressé, et je n’ai plus eu d’yeux pour leur aspect extérieur ; entre eux et moi leurs paroles ont élevé des images qui me les ont cachés. Ou bien si, au contraire, ils m’ennuyaient, j’ai pensé à côté d’eux : et ils n’ont pas existé. Mais il y a autre chose, à de certains instants : il y a une espèce de perversion morbide de l’esprit qui vous force à dire ou à faire — et cela, je n’en devine absolument pas la cause — exactement l’inverse de ce qu’on veut dire ou de ce qu’on veut faire. Je me souviens, avec un remords amer, mais inutile, de ce qu’il m’advint jadis, avec une vieille parente de province. Je lui dis impétueusement :
— Bonjour, ma cousine. Mon cousin se porte bien ?
— Elle leva pathétiquement les yeux au plafond et répondit :
— Très bien : au ciel. Il est mort depuis cinq ans.
Or je savais, je savais pertinemment que son mari était mort ! Mais une espèce de démon perfide me l’avait fait oublier juste au moment où j’ouvrais la bouche, et m’avait forcé de proférer cette phrase imbécile. Ceci, c’est presque de la maladie mentale.
Je suppose que les gens de ma sorte sont seuls les vrais distraits. Ils le sont toujours, et dans toutes les circonstances. D’autres, plus vigoureux d’esprit, n’entrent dans la confrérie que par hasard, après une fatigue excessive, une grande déperdition de force nerveuse. Je pourrais donner le nom d’un de mes confrères, qui fut à la fois un dramaturge heureux, un homme de lettres de talent et un homme politique plein d’énergie. Partout et toujours il était sur la brèche, et partout et toujours il était égal à lui-même. Mais il jouait, et rien n’égale l’épuisement qui suit les parties désastreuses. Une fois qu’à l’aube il rentrait chez lui, après avoir perdu en quelques heures ses revenus d’une année, l’ami qui l’accompagnait lui dit, sans doute afin de lui faire sentir qu’il y avait des malheurs plus irréparables :
— Notre amie, madame X…, vient de perdre son petit garçon.
— Ah ! fit-il en rêvant, la pauvre femme ! Elle joue donc aussi ?
XI
Déménagement
Hier, j’ai déménagé. C’est une chose qui arrive à tous les Parisiens, je suppose, et même à tous les habitants des villes. Il n’est plus dans le destin de personne, aujourd’hui, de naître et de mourir sous le même toit. N’importe : il y avait si longtemps, si longtemps que j’habitais la même demeure ! J’ai eu en la quittant des sensations probablement très banales, des sensations que tout le monde a éprouvées, — mais si neuves pour moi, et si fortes, qu’aujourd’hui encore je ne puis penser à autre chose. Il me semble un peu que j’ai vidé mon âme, en même temps que ma maison…
J’avais commencé avec une espèce de bonheur puéril et sauvage. Sortir de chez soi à jamais, c’est comme s’en aller de soi-même. On attend et on espère une impression de voyage et de rajeunissement. Et puis, je possède si peu de biens terrestres : deux ou trois tableaux, quelques pierres, des livres. Et j’ai vagabondé par toute la terre : je me croyais nomade. Mais c’est peut-être pour cela : là-bas, de l’autre côté des océans qui séparent les mondes et les civilisations, quand je dormais mal sur le sol nu ou sur un lit de camp, c’était ces tableaux, ces vieilles pierres sculptées et ces livres que j’apercevais, en des places connues de moi, disposées contre des murailles dont les yeux de ma mémoire n’ont jamais perdu de vue les aspects. Voilà maintenant qu’il me semble que j’ai tué quelque chose.
Au début, pourtant, on ne se sent pas triste. On assiste sans se plaindre à l’invasion d’hommes farouches, la plupart gigantesques ; on admire la façon dont ils se partagent le travail. Les plus forts et les plus grands prennent les plus petits objets, les tableaux, les porcelaines, les bibelots les plus minces ; ils tournent les plus petites vis avec des mains énormes, ils jouent à ressembler au marteau-pilon du Creusot, celui qui brise la coque d’une noix sans écraser la pulpe ; et durant qu’ils se livrent avec élégance à ces manœuvres délicates, le plus gringalet d’entre eux charge sur ses épaules des fardeaux monstrueux. Ils le font exprès. Sans doute ce sont des artistes, comme tous les Français : alors ils aiment étonner. Mais bientôt ils vous fatiguent. Sur la facture de la maison qui les envoie, ils ont lu votre nom et votre prénom. Alors ils en abusent pour vous le redire, comme s’ils ne le connaissaient pas : « Oui, monsieur Pierre Mille. » Je ne sais pourquoi cette perpétuelle répétition finit par vous faire si douloureusement souffrir. On dirait d’une opération de sorcellerie, entreprise pour vous faire perdre votre personnalité en vous en donnant l’ennui et la haine ; on a envie de leur crier : « Il n’y a personne ici que moi, personne autre, et je me connais : je vous assure que je sais à qui vous parlez ! »
Cependant qu’ils achèvent sur vous ce supplice singulier, ils promènent sur toutes choses des mains hardies ; et à mesure qu’ils ouvrent les tiroirs, des odeurs oubliées s’en exhalent. Il n’y a rien de douloureux et de puissant sur l’âme comme les odeurs, rien qui vous force davantage à vous souvenir de pays, de visages, d’affections mortes ou égarées. Et l’on se dit : « Il y avait cela chez moi, il y avait cela encore ? Je ne le savais pas… Mais maintenant ce ne sera plus : ces gens ne vous rappellent le passé qu’au moment où ils le détruisent ! » Quelquefois aussi, une note tracée jadis s’échappe d’un des livres qu’ils emportent et tombe sur le parquet. On la ramasse et on la lit sans la comprendre. On songe : « Pourquoi avais-je écrit cela ? A propos de quoi, dans quelles circonstances ? Je n’ai donc plus le même cerveau, je ne suis donc plus le même ? » On a peur, parce qu’on ne se retrouve plus ; on est dans la même inquiétude que ces fous qui se mettent, désespérément, à la recherche de leur conscience qui fuit.
Ces hommes rudes s’en vont, et on les suit. On leur indique, sous le toit nouveau ou l’on va vivre, des emplacements auxquels on avait songé longuement. Ils obéissent avec une sorte d’indifférence ou peut-être de dédain secret qui vous gagne. Il y a des meubles pourtant qui ont l’air de vous sourire, de vous dire : « Je suis mieux, là où tu me mets. Je te remercie. » Mais c’est très rare : presque tous ont l’air de vous en vouloir, ils avaient leurs habitudes, et ils résistent. Les livres surtout font exprès de ne jamais retrouver leurs casiers, on lutte contre leur malveillance, des heures et des heures. A la fin la nuit tombe, et l’on s’avoue vaincu.
Alors on retourne à la vieille maison, les reins paralysés et la tête engourdie. Comme c’est grand, maintenant qu’il n’y a plus rien, et quelles traces les meubles ont laissées sur les murailles : c’est comme des ombres ! Involontairement je me mets à penser à un mort que j’ai aimé, beaucoup aimé… On avait étendu, pour les donner à des pauvres, les derniers vêtements qu’il avait portés ; ils gardaient sur le lit la forme de son corps disparu. C’était tout ce que je voyais encore de lui, cette forme vaine, et bientôt elle allait s’évanouir, envahie par un autre vivant, un misérable autre vivant ! D’autres de même viendront habiter entre ces murs, qui ne refléteront plus rien de moi.
J’ouvre ma fenêtre, elle domine un vieux jardin, ou plutôt un lambeau de vieux jardin sur lequel des constructions neuves empiètent d’année en année. Mais un vieux grand arbre, un platane, y est encore debout, tout nu et tout gris, sans feuilles. Deux familles de corbeaux y ont fait leurs nids, qu’ils reviennent habiter chaque printemps. Que leurs amours étaient bruyantes, et que de fois elles ont troublé mon sommeil ! Combien de fois, à l’aurore, j’ai rêvé d’aller habiter ailleurs pour échapper aux retentissants bavardages de ces clabaudeurs noirs ! Eh bien, maintenant, je m’en vais, je ne les verrai plus : ça devrait me faire plaisir, et voici que pour un rien je les regretterais ! Je ne me souviens plus que de mes victoires contre eux ; car un matin, saisi de fureur, ivre d’insomnie, j’en tuai deux à coup de fusil : une chasse en plein Paris ! J’avais oublié que le peintre Harpignies habite en face de chez moi, et qu’il aime les corbeaux : il trouve qu’ils font bien dans le paysage. Alors M. Harpignies est allé trouvé le concierge, et il lui a dit : « Je sais qui a commis cet imbécile assassinat : c’est un fou qui habite au quatrième étage de votre maison. » J’habite au troisième, et je me suis tu ! J’ai laissé porter la responsabilité de mon crime à un autre, lâchement. Mais maintenant il faut que je parle : c’était moi le fou, monsieur Harpignies ; ce n’était pas le monsieur du quatrième !
… Le lendemain, je retourne à la nouvelle maison. Comment se fait-il que tout y soit changé, si gai, si frais, si pareil à ma vie ancienne, avec quelque chose d’inconnu et de cher, un goût si pur, si net et si jeune ? Tout de même, tout de même je n’avais pas tort : c’est ressusciter que de prendre une coquille neuve. Que la main qui a mis tous ces objets en place était adroite et tendre ; qu’elle a eu d’eux une intelligence différente de la mienne et qui me les fait mieux comprendre ! Dans un coin, éclairé d’une lumière qu’il n’avait pas encore reçue, un vieux makoui chinois rit comme il ne le faisait point là-bas ; et je le salue, et je ris aussi. Il n’y a pas jusqu’aux livres épars sur le parquet, qui n’aient un autre langage : « Tu ne lisais jamais que les mêmes, pauvre homme, font-ils. A nous reprendre autrement, tu feras des découvertes ! » Mes chers livres, mes chères choses : allons, allons, bonjour, la vie !
Voilà comment on déménage. C’est plein de mélancolie — et de volupté.
XII
L’Automne
Dans les villes, nous savons à peine qu’il existe. Nous l’ignorerions tout à fait, sans les marronniers, qui refleurissent. Ah ! oui, ce sont bien des arbres de civilisation, eux, de trop de civilisation ! Avant la fin des longues journées d’août, des grands soirs où le soleil est encore sur l’horizon à l’heure où les hommes prennent leur repos, ils sont déjà tout desséchés, et le froid des premiers matins de septembre mord le pédoncule de leurs feuilles roussies, les arrache, les balaye sur le sol, les entasse contre les seuils. Ils demeurent tout droits, tout décharnés, dans les avenues rectilignes, le long des maisons de pierre immobiles et neutres, qui toutes se ressemblent. On dirait qu’ils ont vécu trop vite, dans une terre artificiellement tiède et grasse de pourritures, et qu’étant les premiers venus aussi, c’est leur droit de s’en aller d’abord. Et puis voilà qu’ils montrent, au bout de leurs branches maigres, de petites feuilles vertes et des fleurs, de vraies fleurs, parce que leur sève n’est pas morte et qu’ils sentent trop de vie encore autour de leurs racines. C’est comme s’ils avaient de la coquetterie, comme s’ils voulaient plaire encore, s’ils voulaient aimer encore, dans le mystère de leurs pétales et de leurs pistils. Dérision, presque péché : on sait que tout cela ne leur servira de rien, qu’elle va périr à son tour, cette seconde jeunesse frêle, anémiée, mensongère, inutilement intrépide et désespérée ; une nuit de gel, et c’est fini, le boueux du matin les jette à l’égout, ces pousses déjà vieillottes, ces fleurs sans fécondité. Et le ciel peut être encore gai, bleu clair et blond, et léger, incroyablement léger : l’hiver est déjà dans la ville. On croit qu’il est partout ; et puis un jour on franchit les murailles, on gagne le pays des arbres. Et chez eux, l’automne est chez lui.
C’est peut-être les jours de pluie, affreusement ternes, sous le dôme mouvant des nuées basses qui courent sous l’éperon des grands vents surgis de la mer de l’ouest, que sa domination se fait le mieux sentir. Il n’y a plus de soleil que sur la terre : les grands arbres l’ont bu durant des mois et des mois, durant la moitié de l’année. Maintenant, ils en sont pleins, ils regorgent d’or : formidable, éclatante, splendide richesse stérile, qui va devenir du fumier.
Parfois, du haut d’une pente raide, on ne les aperçoit que par le sommet de leur chevelure, longues vagues qui déferlent, arrondies, puis croulantes, jusqu’aux champs, retournés, brunis des cicatrices qu’ont laissées les charrues. Parfois la route humide suit leur base, ils escaladent la terre, au pied d’un fleuve, leurs troncs sont noirs, bruns, ou d’une pâleur de marbre, comme les colonnes d’un temple qui n’a pas de fin, pas d’autel, pas de tabernacle, mais invisiblement peuplé de choses augustes, insaisissables et graves. Les platanes sont en or pur, tout neuf, si luisant, si clair qu’on dirait qu’il va tinter ; les peupliers en or plus pâle, comme mêlé d’argent ou reflétant une lueur blanche ; les chênes en or rouge, lourd, somptueux, sculpté dans toute sa profondeur, filigrané comme une cuirasse d’or indien. Et sans fin, sans fin, ces bijoux illusoires tombent du haut de la voûte. Il y a des bûcherons : car leur temps recommence. Ils sont venus avec leurs serpes, leurs cognées, leurs crampons acérés que leurs pieds pesants fixent dans les écorces ; à chaque coup de leurs outils brillants, la pluie d’or se fait plus drue, grésillement froid qui vous poursuit. Son maigre bruit se mêle à celui de l’eau qui dégoutte, et les hommes de la forêt disent : « Sale temps ! C’est de la neige fondue ! » Alors on lève les yeux, on distingue le plomb du triste ciel, les nuées qui s’éplorent, et l’on songe que déjà l’hiver est là-haut, qu’il gèle au-dessus de nos têtes, et que chaque jour, un peu plus, ce grand froid descendra…
La sève coule encore. Sur les blessures des branches et des souches, on met timidement les mains, qu’on flaire : odeur amère, voluptueuse, douloureuse ; on dirait qu’il y a encore là l’ancien parfum des fleurs, on le voudrait surtout, on le voudrait ! On s’efforce à ressusciter ce qui n’est plus, on n’y parvient pas, on frissonne un peu, et je ne sais quoi vous serre le cœur.
J’ignore si c’est pour ce motif qu’on a mis en cette saison la fête des morts. On eût mieux fait de la célébrer en hiver, c’eût été moins triste. Les morts sont morts, inertes, terminés. Mais l’agonie ! On songe à la dérision de tous les espoirs, à l’impossibilité de revivre, n’importe comment, même dans une postérité, dans des rejetons, comme ces arbres tranchés. Ceux qui ne sont plus, comme ils étaient différents de nous, même du même sang et la même terre ! Ils sont partis, ne pensant pas les mêmes choses que moi : ils étaient si peu moi ! Et nos enfants ne seront pas nous-mêmes, ils ne nous comprendront pas, nous ne les comprendrions pas. Il n’y a pas d’espoir que l’univers recommence, il va. On ne sait pas où il va. Le fleuve de la vie ? Vieille image : mais devant nous, c’est comme s’il s’enfonçait sous terre ; on ne le voit plus.
… Et toujours, toujours, ces grands bois qui n’en finissent pas, magnifiques, métalliques, opulents, ayant l’air de dire : « Voilà, on n’est riche qu’au moment de finir ses jours, et d’ailleurs ce n’est pas vrai ; ce qui est vrai, c’est que nous mourons. » Enfin c’est une clairière qui s’ouvre, une clairière d’herbe mouillée, qui ne graminera plus, dont la chevelure ne repoussera plus, si les bêtes ou la faux la viennent tondre. Des colchiques y portent le deuil de la saison, en violet, et puis c’est une haie de ronces. Une araignée est là, au milieu de sa toile semblable à la roue d’un char antique aux mille moyeux, aux mille cercles, et si moite de pluie qu’un rayon du couchant la teinte d’arc-en-ciel. Et je me rappelle un jeu, un jeu cruel de mon enfance : on allait chercher une araignée, on la déposait sur la toile d’une voisine ; et les deux bêtes, tout à coup féroces, se précipitaient l’une sur l’autre et luttaient jusqu’à la mort de la plus faible. C’est un spectacle qu’on ne peut s’offrir qu’en automne. Au printemps et en été les araignées fuient le combat. Quand j’étais enfant, je ne savais pas pourquoi, je ne pouvais pas savoir. Maintenant j’ai compris. C’est qu’en novembre les araignées n’ont plus de fil à tisser ; cette toile est leur dernière. Alors il faut qu’elles la défendent ou qu’elles prennent celles de leurs sœurs. Il n’y a plus de faiblesse ni de générosité, à l’automne…
XIII
De l’intensité des moments
Je vais quitter un lieu où j’ai longtemps vécu d’une existence paisible, heureuse, trop heureuse peut-être : on a toujours peur d’avoir été déjà heureux, on se demande toujours s’il n’y a pas une somme de bonheur pour chaque homme vivant, et si on ne l’a point à la fin dépensée. Alors on a le cœur un peu serré. Quitter son logis, en prendre un autre, c’est changer la couleur des matins futurs. On éprouve de la curiosité, mais aussi de l’inquiétude. Et puis les tiroirs ouverts laissent apparaître des choses oubliées, qu’on croyait perdues.
… Voici tout à coup que je retrouve, soigneusement enfermé dans une enveloppe jaunie, un épi de riz, un simple épi de riz cueilli en Indo-Chine. Et aussitôt je revois tout un paysage, un paysage qui d’ailleurs m’est toujours demeuré présent, pour la cause la moins légitime. C’était sur les frontières du Tonkin, du côté de la Chine. La piste avait disparu, notre petite caravane suivait le fond d’une rizière desséchée, coupée de petits murs. Très médiocre cavalier d’ordinaire, j’enlevai mon cheval pour lui faire sauter un de ces obstacles : sensation de resserrement dans la poitrine, gonflement du cœur qui s’agite, puis ce sont les mains qui se crispent en rendant les rênes, les lèvres qui se pincent… Enfin j’ai sauté ! C’est fait, je ne suis pas tombé, hourra !… Et à ce moment voilà que j’éprouve une joie inexprimable, débordante, sans rapport avec sa cause ; et tout ce qui m’entoure se fixe pour jamais dans ma mémoire. Le petit ruisseau plein de blocs verdis, les grands arbres qui l’ombragent, le vieux tronc écroulé et jeté en travers du courant, qui tout à l’heure va nous servir de pont, la grande falaise de schiste, de l’autre côté, et jusqu’à ces chaumes sans beauté qui craquent sous les pieds de ma monture. Pourquoi, comment cela se fait-il ? J’ai vu tant d’autres spectacles plus dignes de ma mémoire, et qui ne sont plus que des momies couchées dans mes notes !
Je voudrais que quelqu’un, quelque penseur subtil et consciencieux étudiât, pour nous la révéler, la cause, qui me demeure mystérieuse, de l’intensité de certains moments. Car notre vie mentale, notre puissance et notre activité mentales ne sont faites que de ces moments-là. Les autres n’échappent pas tous, sans doute, à notre souvenir ; mais ce ne sont que des matériaux inertes qui ne prennent de valeur que lorsque nous les allons chercher pour les mettre en place. Tandis que ces minutes d’intensité, ce sont des sommets. Ils culminent, ils nous dominent. Il nous semble n’avoir vécu que pour eux, et surtout par eux. J’ai cueilli cet épi de riz comme j’eusse cueilli une fleur pour marquer un souvenir d’amour : parce que l’impression était aussi forte, et je ne rougis pas de la futilité de son origine. Imaginez que vous ayez gagné un million à la loterie. Vous n’y êtes pour rien, mais vous êtes riche tout de même. Ou, si vous voulez, c’est comme la grâce, dont les théologiens disent qu’elle est un don condescendant de Dieu, où notre mérite n’a rien à voir.
De même, assez souvent, ce n’est pas l’objet qui cause ces joies subites, ces espèces de clartés sereines. Comme la venue de la grâce, c’est un mystère. Cela vient de l’intérieur de l’être. On ne sait pourquoi, injustement, il s’ouvre en vous une source temporaire, fugace, d’intelligence ou de sensibilité. Fût-on entre les quatre murs d’une prison, ou dans la nuit, dans le noir, le moment éclate, il est là. Je ne sais quel critique, un voyant, a écrit : « Avoir vu Dieu, c’est s’être vu soi-même. » Telle est l’explication qu’il donne de l’extase mystique, et ne pourrait-on dire la même chose, dans les mêmes termes, de ces minutes d’intensité ? On a le sentiment d’une énergie, d’un pouvoir sans limites, et d’un besoin d’aimer, de se donner, de s’aliéner, mais au fond pour absorber tous ceux à qui on se donne.
D’autres fois, on croit qu’il y a une cause. Mais, à y bien regarder, elle est si faible que ce n’est certes pas d’elle que vient la puissance : elle est seulement comme l’onde électrique qui motive la cohérence d’un tube de télégraphie sans fil. Celui-ci ne fait qu’ouvrir le grand courant, jusque-là inerte, et qui maintenant va faire jouer les touches de l’appareil Morse. Et c’est peut-être moins encore, puisqu’après tout, ici, cette onde électrique n’est même pas nécessaire.
Et alors, alors on en vient à se demander si, quand il y a une vraie cause, une grande cause, on ne se trompe pas cependant en lui attribuant la crise. Il y a tant d’autres instants, forts, déchirants ou sublimes en soi, des morts d’êtres aimés, des amours triomphantes ou déçues, des succès, même inespérés, qui ne nous ont laissé aucun souvenir, n’ont exercé aucune action. Le vulgaire résume d’un mot : on n’était pas disposé. Et vous le savez bien, n’est-ce pas qu’il y a des livres que vous avez lus déjà une fois, deux fois, trois fois : vous les avez lus, et voilà tout. Par hasard, vous les reprenez et voilà que vous êtes cette fois bouleversé, transformé. Vous avez compris, vous avez un autre cerveau, par-dessus l’autre, maître de l’autre, plus plein, plus complet ; vous êtes renouvelé.
Et il en est de même pour les paysages, pour les tableaux, pour les hommes et les femmes que vous rencontrez. Vous ne saurez jamais pourquoi, certain jour, ils ont cessé d’être étrangers, pourquoi, au lieu de rester les objets de votre jugement, ils vous ont fait bondir en pénétrant en vous, devenus vôtres, et fécondants. Et cela vient si bien, sans doute, des profondeurs de l’inconscient, que ces moments précieux et sacrés sont beaucoup plus fréquents dans la jeunesse, alors que les sources de la vie sont encore toutes fraîches. Cela est si vrai que les causes de ces enthousiasmes profonds nous paraissent à distance si frivoles ou indignes qu’on aurait envie de les oublier, si on le pouvait. Et puis on sent que ce serait de l’ingratitude. Plus on a eu, dans ces années d’ignorance et de conquête, de tels moments salutaires, où il semble qu’on pénètre dans un monde nouveau, plus on a de chances d’être ensuite un artiste ou un homme d’action, suivant que c’est en pensant, en rêvant ou en agissant qu’on éprouva ces joies, les seules qui fassent que la vie vaille d’être vécue. De là aussi des erreurs misérables. On veut recommencer, on redouble d’efforts pour se mettre en état de réceptivité, et, si l’on n’y parvient, on ne fait rien que s’avilir. De là aussi le besoin de voyager, on espère qu’en se dépaysant on retrouvera sa fraîcheur et sa sensibilité d’enfance, et que les choses, à se présenter dans un ordre différent, reprendront leur puissance d’étonnement et de charme. Et sans doute, cet élément de surprise, que beaucoup d’entre nous exigent maintenant des œuvres d’art pour les trouver belles, ils ne le souhaitent que parce qu’ils sont blasés et qu’il leur faut quelque chose pour remplacer la simple et noble émotion qui ne vient plus. Ce sont là les maladies de la sensibilité ; et pourtant l’origine de ces erreurs a quelque chose de légitime : on accepte tout, même la laideur et la brutalité, plutôt que d’être comme si on n’était plus. C’est que la vie n’est qu’une suite d’illuminations : instants solennels où l’on ne se disperse plus dans les choses. Ce sont les choses, c’est l’univers entier qui s’absorbe en vous. On sent sauter les gaines de l’être, on aperçoit le moi éternel, nu, surhumain et solitaire. Cela ne dure qu’un instant, c’est un grand mystère, et très beau ; et l’on attend, on attend parfois tout le reste de son existence dans l’espoir qu’on le retrouvera. Cela seul suffit pour continuer à vivre.
Voilà ce que j’ai entrevu en ouvrant cette pauvre enveloppe, en y retrouvant ce pauvre petit épi desséché. Hélas ! comme c’est peu de chose, et comme je voudrais qu’on m’explique. Ces moments-là décidément on ne peut pas les créer. Mais si on pouvait, si on pouvait s’en mieux servir ! Est-ce qu’il n’y a pas une méthode ?
XIV
Les Revenants
Se regarder dans la glace, et voir un autre, une autre figure que celle qu’on connaît, un autre être humain que soi-même, le soi-même à qui on s’était habitué : il y a plus de cent contes sur ce sujet, sans doute, dans toutes les langues, dans toutes les littératures, et l’effet en est assuré, un effet d’épouvante. Tout homme se dit : « Comme j’aurais peur, comme j’aurais peur, si cela m’arrivait ! J’aimerais mieux errer dans un souterrain noir, où je ne retrouverais pas ma route ; dans un pays sauvage où les paroles n’auraient pas de sens pour moi. » On ne se fait pas cette réflexion, si simple, que si l’on était un autre on penserait différemment, et voilà tout, que c’est son moi actuel qu’on ne reconnaîtrait pas, qui étonnerait, scandaliserait ; tant il est vrai qu’on ne peut sortir de sa personne, qu’on se figure que si on en sortait il en resterait quelque chose tout de même : l’ancien corps avec un nouvel esprit, ou l’ancien esprit dans un nouveau corps ; et qu’ainsi les distances, les couleurs, les rapports des choses seraient changés, qu’on serait comme un infirme, un malheureux pour qui tout est égarement, désordre, impossibilité d’agir. Alors on frissonne, et puis l’on songe : « Par bonheur ce n’est là qu’une fiction, une imagination de poète ou de fou. Ça ne peut pas arriver, on est toujours soi, on ne peut pas devenir un autre. »
On ne se doute pas que vieillir, c’est précisément devenir un autre.
Je ne parle pas de ces lentes altérations, de ces déchéances physiques qui font qu’en se regardant un jour dans le terrible miroir, on s’aperçoit qu’on a changé. On s’y attendait ; on se résigne ou on ne se résigne pas ; on pleure sa jeunesse ou l’on se console de la voir partir. C’est affaire de tempérament, ou de vigueur d’esprit, ou d’insouciance ; et enfin on sait qu’il y a là une loi ; la sagesse des siècles, les exemples qui vous entourent vous ont annoncé votre destin. Le mystère est autre, il est certain, et je ne crois pas pourtant qu’on l’ait jamais signalé.
Toute la première partie de son existence, on l’a passée à s’affirmer comme quelqu’un de nouveau sur la face du monde, de différent, presque en révolte. On était issu d’une souche, on croit n’avoir rien de commun avec elle. Les dernières années de l’adolescence, et toute la jeunesse, on les use à se dégager de ses traditions, de sa direction, même physiquement. On rit des gens qui demandent : « A qui ressemble-t-il ? » On n’est pareil à personne, on en est sûr, on en est fier. On n’a pas la même carrière, les mêmes costumes, les mêmes mœurs, et on ne voudrait pas ! On est si convaincu de sa personnalité qu’à la fin c’est une affaire qui paraît liquidée, une question qui ne se pose plus. Il y avait si peu de ressemblance entre vous et celui qui avait la barbe blanche et les yeux pâles, ou celle qui terminait ses jours au coin du feu ; même avec les aînés qui vous ont précédé sur la route ! Ah ! certes, l’univers a changé, mais c’est le mien. Et il n’a plus rien de pareil avec celui où ils vivaient. C’est le mien, le mien ! Qu’ils gardent le leur, qui va disparaître avec eux !
Les années coulent. Brusquement il se produit un petit fait, quotidien, banal, habituel. Il faut prendre pourtant une décision, donner un avis, agir. On prononce des paroles, on donne un ordre, on fait un geste ; et ce n’est plus soi qu’on entend, qui décide et qui bouge : on a dit les mêmes choses que ceux qui ne sont plus, on a fait comme ils auraient fait. Et la voix, même la voix ! Comme elle est semblable à l’une de celles qui jadis ont frappé vos oreilles ! Voilà qu’on est arrivé à l’âge où l’on a commencé de les connaître, où l’on peut se rappeler les avoir connus ; et l’on n’est plus que leur écho, leur prolongation presque identique, le vivant de l’ombre qu’ils sont à cette heure, une ombre toute-puissante et plus réelle que vous-même, puisque c’est elle qui vous mène et vous traîne. Ce sont eux qu’on retrouve et ce n’est plus soi — celui qu’on croyait être.
Impression redoutable et presque décourageante. On se demande : « Où est le progrès, alors, où est l’autonomie de mon être, ma liberté, ma force ? Ce n’est pas vrai, cette emprise, cette domination, cette résurrection qui me tue ! » On regarde ses mains, et on aperçoit les veines des vieux, à la même place : les veines, ce premier secret du corps intérieur qu’avait caché la pulpe de la jeunesse. Son visage ? Maintenant, ce n’est plus le vôtre, c’est celui de l’ancêtre qui apparaît, parfois directement, sans intermédiaire, comme s’il s’était emparé de vous : parfois à l’image évoquée d’un de ses fils qui vous avait précédé dans la vie, et dont vous aviez songé : « Lui, on ne peut pas le nier ! Ce n’est pas comme moi : il lui ressemble. » Mais il n’y avait pas que lui… Votre orgueil s’exaltait sur un mensonge.
On veut réagir, on proteste : « Je le savais, ou plutôt je m’en doutais. Je suis de ma race, et le même sang me refait les mêmes os et les mêmes chairs. Mais il y a ma pensée. Elle est à moi, ma pensée ! » On revient sur tous les actes de son existence, sur le mal, sur le bien, sur les œuvres, les rêves, les ambitions. Et d’abord on respire. Ah ! il vous appartient en propre ce domaine, il ne venait de personne, il n’ira à personne ! Ici, je suis chez moi. Tout à coup un souvenir d’enfance, un de ces souvenirs qu’on aimait, précieux et puissant, s’évoque et s’impose. Que de choses sont sorties de lui, comme il était fécond, comme il a prolifié ! Mais de qui l’ai-je reçu ? Cette sensation forte et souveraine, pourquoi l’ai-je éprouvée ? Je n’étais rien, je me laissais vivre. Ce sont eux qui m’ont guidé, qui m’ont conduit. J’étais dans le lieu qui leur plaisait, j’ai lu les livres qu’ils m’ont laissé lire, j’ai marché derrière leurs pas. Et il ne faut pas que je mente : cette façon que j’ai de regarder la terre, c’est l’homme de qui je descends qui me l’apprit, je me le rappelle bien. J’ai fait attention aux lieux mêmes où il faisait attention, de la même manière. Et jamais, j’en ai conscience, je ne jugerai les femmes autrement que lui et celle qui m’a enfantée ; je les considère à travers eux.
Mais après ce désarroi, on se reprend, puisqu’on ne saurait vivre sans s’imaginer en avoir de bonnes raisons. On veut que puisqu’il en est ainsi, il doive en être ainsi. Seulement, on ne fait que changer d’inquiétude. C’est tout ce qu’on ne retrouve pas de soi dans les ancêtres qui trouble et déconcerte. On contemple de vieux portraits d’ascendants qu’on n’a jamais vus de ses yeux, on fouille de vieux papiers, on relit de vieilles lettres, on est presque indigné quand on n’y trouve pas la preuve qu’on cherche de cette sorte d’immortalité avant, de réincarnation de ce qui n’est plus. Peine perdue : le fil qui vous guide à travers les générations mortes se brise bientôt ; un siècle, et la trace écrite qu’ont laissée les caractères s’efface ; deux siècles, et on ne découvre plus que de rares portraits, avec une liste de noms, de professions parfois. Ensuite plus rien… On sort de cette masse anonyme et émouvante qui s’appelle une province et une patrie : c’est tout ce qu’on sait. On rêve vaguement que tous les disparus qu’on enferme en soi ont vu telles guerres, subi telles lois, souffert telles misères, mais on ne les voit pas. Lequel suis-je ? Quel est celui qui parle en moi ? Ils n’ont plus de figures que par la mienne ; s’ils ont gardé une âme individuelle, ils peuvent se mirer en moi ; et moi, je ne les apercevrai point.
A ce degré de presque insupportable méditation, ce n’est plus seulement la conscience de ma propre personne qui s’anéantit. Il me semble que la foule qui m’enveloppe et me heurte dans cette ville énorme n’est pas elle-même, telle qu’elle me paraît, mais la somme, le total de tous les humains d’où elle est née, et qu’elle les recompose, exactement, complètement, à cause de la variété possible de combinaisons que lui permet le nombre immense de ses molécules individuelles. Je me sens porté par elle, non pas devant le temps, dans le futur, mais en arrière. J’ai envie d’aborder les gens pour leur demander de qui en vérité ils sont l’image, et pourquoi ils ne choquent pas leur front contre une muraille neuve, qui tient la place de la rue abolie, où ils vivaient… Il n’y a plus au monde que le passé.
FIN