Le Radeau

I
Le Radeau

… Tout ce que ses camarades, amants comme lui de l’Idée, eussent jamais trouvé à lui reprocher, c’est qu’il n’était point un militant. On ne l’avait vu prendre part à aucun cambriolage, à aucun crime, pas même jeter une bombe, et quant à la fabrication de la fausse monnaie, il se bornait à l’approuver platoniquement, à titre de légitime manœuvre contre les États organisés. Ce n’était qu’un théoricien, mais fervent. En lui-même il s’applaudissait de la rigueur farouche de sa raison. L’individu seul lui paraissait demeurer l’irréductible unité. L’individu n’a pas d’ordre à recevoir, pas plus qu’il n’en peut donner. Il est sans devoirs, sans obligations, sans règle ; ou du moins sa règle est en lui ; elle ne peut venir d’ailleurs. Donc il ne peut y avoir de propriété. Tout homme étant autonome et autocrate, toute chose est à lui, il peut tout prendre. A plus forte raison n’y a-t-il pas de patrie. C’est au nom de la patrie que les organismes politiques s’arrogent le droit d’exiger des esclaves qu’ils bernent, en les appelant citoyens, l’obéissance aux lois, l’argent de l’impôt, le service militaire. Et cela est monstrueux et ridicule. Hypocritement, l’État se cache sous la patrie. Hypocritement, c’est au nom de la patrie qu’il forge des chaînes à l’individu. Nous ne comprenons déjà plus qu’aux siècles passés on ait voulu imposer un Dieu, une religion, un culte déterminé à celui-ci. Plus tard, on ne comprendra pas davantage qu’au vingtième siècle on ait voulu lui imposer une patrie. On conçoit déjà cependant qu’il en peut changer. Pourquoi ne veut-on pas admettre qu’il peut n’en accepter aucune ?

Telle était l’âpre foi de Paul-Louis Durand, individualiste. Comme il l’avait, toute sa vie, confessée publiquement sans jamais cacher les ardeurs de son prosélytisme, les assauts fort vifs que certains de ses amis, auxquels la théorie ne suffit plus, livrent à cette heure aux personnes et aux propriétés, eurent pour lui un double résultat, assez désagréable. Le premier fut que l’ensemble des citoyens comprirent instinctivement, et tout à coup, que s’ils sont groupés en État, c’est justement pour que cet État, en échange des services qu’il leur demande, leur assure la paix et la sécurité : en sorte qu’il y eut un arrêt subit et manifeste des progrès de l’Idée. Le second fut que Paul-Louis Durand se trouva subitement en butte aux indiscrètes persécutions de la police. Et las de voir son appartement fouillé, ses papiers confisqués, ses démarches suivies, il songea qu’un séjour de quelques mois en Amérique ne pourrait avoir pour lui que des avantages.

Donc, après avoir passé quelques semaines en Angleterre, il s’embarqua sur un vaste navire dont on lui avait dit beaucoup de bien, et qui se nommait le Titanic. Pour individualiste que l’on soit, on ne dédaigne pas le luxe et le confortable. Au contraire, et c’est même un des axiomes de cette religion nouvelle que plus tard, réduite à quelques milliers de vivants par un sage malthusianisme, l’humanité tout entière connaîtra des jouissances illimitées. Après quoi, je présume, elle disparaîtra, par impossibilité de s’entretenir ; à moins toutefois qu’elle ne soumette à l’esclavage et à la reproduction ce qu’on est convenu d’appeler les races inférieures. Mais alors ces races inférieures, qui seront le nombre et la force, n’inventeront-elles pas une sorte particulière de revendications collectives ou individuelles ? C’est une question dont nous parlerons un autre jour.

Paul-Louis Durand n’eut pas d’ailleurs longtemps à y penser. On sait l’affreuse catastrophe qui engloutit, comme une coquille de noix, ce paquebot vaste comme une ville. Quand Paul-Louis vit qu’on mettait les canots à la mer, il se hâta. Un jeune officier du bord, correct et froid, en grand uniforme — il est bon, il est utile de se faire beau pour mourir : cela donne du courage et de la générosité, l’âme se règle sur le corps — le retint par le collet de son ulster en lui disant d’une voix nette :

— Qu’est-ce que vous faites là, vous ?

— Vous le voyez, répliqua Paul-Louis. Je m’embarque.

— Les femmes et les enfants d’abord, répondit l’officier. Et du reste je vous préviens qu’il n’y aura place que pour eux ; il n’y a pas assez de canots.

Ses principes mêmes obligeaient Durand à considérer sa propre vie comme plus précieuse que celles du petit milliard d’individus qui peuplent le globe. Il essaya de se dégager, et sentit un revolver contre sa tempe. C’était un intellectuel : il eut le temps d’éprouver quelque chose comme du respect pour cet homme qui montrait une décision égale à celle des ennemis de la société. Cependant il protesta :

— Qu’est-ce que ça peut faire, à moi et à vous, les femmes et les enfants ? Ce n’est pas le moment de faire de la galanterie.

— Ce n’est pas de la galanterie, répliqua l’officier. Je suppose… well, je suppose que c’est parce que les enfants, c’est l’avenir, et les femmes la possibilité de faire des hommes pour nous remplacer, puisque… Et puis, go to hell, sir ! Je n’ai pas le temps de causer.

Comme Paul-Louis Durand était en train de se demander, avec quelque étonnement, s’il est en vérité parfois des intérêts qui priment ceux de l’individu, le grand paquebot piqua du nez comme un cygne monstrueux qui cherche un poisson dans l’eau noire. Seulement, il ne releva point la tête, il ne la releva jamais ! Et tandis qu’une lamentation farouche s’élevait du navire, une lamentation qui montait et s’abaissait comme un chant, Paul-Louis, perdant l’équilibre, se sentit précipiter dans la mer. Elle était si froide qu’il se dit qu’il ne pourrait nager bien longtemps. Cependant il avait entendu parler des terribles remous que font en coulant les grands navires. Il s’efforça de s’éloigner. Dans l’ombre cruelle qui étreignait ses yeux comme une chose matérielle et visqueuse, il sentit subitement sous sa main quelque chose de solide. C’était un appareil de sauvetage, un radeau de liège qui céda sous son poids ; mais cela même lui permit d’y monter. Cet abri était assez large, relativement solide. En rampant il en atteignit le centre et se mit debout sur ses pieds.

Il était sauvé. Et à cet instant même une peur mystique, inexorable et désastreuse, augmenta pourtant le grelottement de sa chair misérable. Il était seul, tout seul au milieu de la mer ! Il ne pouvait pas rester seul, il avait bien plus peur, tout seul sur cette épave, que tout à l’heure, sur le bateau, au milieu de ces quinze cents hommes qui attendaient la mort avec lui. L’iceberg, se rapprochant, éclaira la nuit d’une lueur blanchâtre, et il aperçut, à cette lueur, un homme qui s’agitait dans l’eau à quelques pieds de lui, soutenu par sa ceinture de sauvetage. Il lui cria :

— Par ici, par ici ! Faites les mouvements de nage, avec vos mains.

Il joignait le geste à la parole, et le malheureux finit par aborder. Se mettant à quatre pattes, Paul-Louis l’aida presque frénétiquement à monter sur le radeau. Et il en vint d’autres, d’autres encore, une trentaine de naufragés. Ces hommes ne s’étaient jamais vus. Pourtant ils semblaient se reconnaître ; et ils se touchaient les uns les autres, doucement, comme si, de se sentir ensemble, cela leur eût donné je ne sais quel espoir éperdu.

Et puis, voilà que tout fut changé. Quelqu’un dit :

— On ne peut plus recevoir personne ! Le radeau va couler !

Et cependant ils voyaient venir, du fond de l’obscurité, d’autres infortunés qui gémissaient.

— Il n’y a plus de place ! leur cria Paul-Louis avec tous les autres. Il n’y a plus de place ! C’est à nous, ce radeau, à nous ! Allez-vous-en ! C’est à nous, parce que nous voulons vivre et que vous nous feriez mourir !

Et de ces bannis, rejetés dans la mort, certains disaient avec résignation :

— Dieu vous aide ! Adieu…

Mais d’autres essayaient de se cramponner. Alors, et d’instinct, il y eut une garde, des veilleurs, des chefs qui les repoussaient, impitoyablement.

— C’est à nous, ce radeau, à nous ! Parce que nous voulons vivre !


Et c’est ainsi que Paul-Louis Durand, anarchiste individualiste, comprit ce que c’est qu’une patrie.

II
Steck et Monsieur Scrofa

Il est des peuples de souche indo-européenne qui donnent le même nom au porc domestique et au sanglier sauvage ; ce qui prouve que vraiment l’homme a tiré l’un de l’autre.

Camille Jullian.

Steck, le fox-terrier, avait passé toute la nuit dans la grange. On avait coutume de l’y enfermer chaque soir, pour qu’il fît la chasse aux rats ; et il en avait tué beaucoup en effet, dans les commencements, leur broyant la nuque d’un seul coup de mâchoire et les rejetant ensuite par-dessus son épaule, d’un petit mouvement sec qui l’amusait beaucoup ; mais depuis des semaines déjà il n’avait plus aperçu une seule de ces sales bêtes. C’est d’abord qu’il en avait fait un grand massacre. C’est aussi que les autres avaient pris la fuite, préférant abandonner leur royaume et leur pâture, le froment savoureux, l’avoine succulente et laiteuse, plutôt que d’attendre en tremblant la mort inévitable. Et maintenant Steck s’ennuyait dans cette grange désertée. Sitôt qu’il distinguait, par la fente de la porte fermée, la lumière rose du jeune matin, il aboyait de toutes ses forces, songeant à la vie, à la liberté, au jeu, qui sont une même chose sous trois noms différents.

Mais il aboyait bien plus encore, quoique d’une autre manière, quand le valet de charrue faisait cesser sa captivité. Tant de possibilités de plaisir et d’action se précipitaient à la fois dans sa tête qu’il n’arrivait point à se décider et tournait autour de sa queue. Il y avait les restes de sa soupe de la veille. Elle était froide, mais il avait faim. Il en gobait deux ou trois lampées, en faisant claper sa langue contre son museau. Puis subitement il avait l’idée que ce serait bien plus amusant de faire enrager les poules. Il courait donc après les poules. Elles prenaient la fuite en tournoyant, ramassant de l’air sous leurs ailes, prenaient un élan pénible, et par-dessus la petite bouchure en pierres sèches, sautaient sur le grand chemin, qui est à tout le monde. Mais le coq demeurait perché sur cette muraille, expliquant à cet insupportable chien que s’il avait voulu, il aurait pu faire des choses, beaucoup de choses, des choses extraordinaires et héroïques. Et Steck l’écoutait sans en rien croire, pointant ses deux oreilles en cornet. Seulement une grosse mouche se levait du fumier, à ce moment-là, et il sautait en l’air pour l’attraper, oubliant le coq comme il avait oublié sa soupe. Et enfin monsieur Scrofa, le porc, étant sorti de son toit, il se jeta sur ses jarrets. Mais monsieur Scrofa ne lui répondit que par un grognement ennuyé, et sans s’inquiéter de lui, se mit à trotter à travers la cour. Son gros ventre tremblait sur ses petites pattes, et il avalait des immondices. Puis il leva la tête en l’air, et renifla, d’un air préoccupé :

— Il n’y en a plus ! dit-il tristement.

— Eh bien, jouons ? proposa Steck. Tu ne joues jamais. Tu ne trouves jamais rien de drôle, tu ne fais jamais rien de drôle. Ce n’est pas une vie.

Le porc ne répliqua pas. Il monta sur le fumier, y fit un trou avec son groin et ses sabots et se coucha voluptueusement, la tête entre les pattes.

— Cochon, dit Steck, que tu es bien nommé !

Et tandis que l’autre se vautrait, il commença de se lécher le ventre et les cuisses, non par esprit de contradiction, mais parce qu’il est propre comme un chat. Tout à coup, il leva le nez, saisi d’une pensée subite.

— Tu sens mauvais, dit-il, tu sens très mauvais. Et pourtant, à travers ton odeur, j’en découvre une autre, lointaine, haïssable et plaisante à la fois à mes sens, une odeur d’ennemi ! Laisse-moi me rappeler… Oui, je me souviens maintenant : c’était dans le bois, à la fin de l’automne dernier ; et il m’est venu tout à coup aux narines une senteur qui fit hérisser tous les poils de mon corps ; semblable à celle des myrtilles et des lentisques, mais devenue animale et sauvage, celle d’une bête. Et je l’ai vue passer devant moi, la bête ! Elle était redoutable et farouche, elle m’a fait peur, elle m’a fait souffrir, car j’étais déchiré entre le besoin de me jeter dessus et l’humiliation de ne pas oser. On m’a dit que c’était un sanglier. Tu n’es pourtant point un sanglier, Scrofa ?

— Mes ancêtres, dit le porc lentement, ont été des sangliers.

— Comme tu es changé d’eux-mêmes ! fit Steck avec surprise. Tu n’as plus rien de pareil. Tes soies sont toutes blanches, et ta peau si tendre que tu cries pour une épine d’églantier qui t’égratigne. L’autre fonçait dans les ronces sans rien sentir. Il semblait qu’il ne pût éprouver la douleur que sous la forme de la rage. Les hommes se mettent à l’affût, ils se cachent pour le tuer ; et il y a beaucoup de chiens, plus grands que moi, plus forts, qui ne veulent plus le suivre et l’assaillir, qui se sauvent dès qu’ils reconnaissent sa trace, quand une fois ils ont senti ses grandes dents à travers leurs chairs. Et tu n’as pas non plus ce cou énorme, ces épaules formidables, cette crinière noire et brune hérissée sur le dos, ni cette tête puissante et brutale qui laboure la terre comme une charrue. Comme elle est molle, flasque, ridicule, ta tête ! Et au lieu de faire peur aux hommes et aux chiens, tu te laisses conduire par un idiot, par le vieux Baptiste, qui bave, et qui a sous la gorge cette grosse boule que les hommes appellent un goître. C’est toi qui as peur ; tu as peur de tout. Tu es le plus lâche des animaux d’ici. Même les vaches sont plus braves que toi. Quand je leur aboie au derrière, dans le pré, elles se retournent et me font face, en baissant les cornes. Mais toi ! Tu prends la fuite en poussant des cris qui font rire les femmes.

— Et mes ancêtres pourtant ont été des sangliers ! affirma le porc pour la seconde fois.

— Comment cela se fait-il ? demanda Steck, étonné. Moi aussi, il paraît que j’ai des ancêtres sauvages. Ils chassaient pour leur compte, en troupe, ils se faisaient des espèces de terriers, groupés dans la plaine comme un village. Et de même les tiens, un jour, ils sont tombés sous la domination de l’homme. Et pourtant me voilà, et je ne suis pas encore où tu en es. Je ne me nourris pas de choses innommables, j’ai le respect de mon corps, je sais mordre encore ceux qui me font mal. J’ai ma petite bravoure, j’ai ma petite dignité. J’ai moins dégénéré que toi. Comment cela peut-il s’expliquer ?

Le porc leva vers lui ses laids petits yeux bordés de rouge, et dont le regard était vil.

— C’est justement, dit-il, parce que ma race était plus forte, plus énergique, et plus brave que la tienne.

— Je ne comprends pas… fit Steck.

— Oui, dit Scrofa. Vous ne chassiez qu’en troupe, comme tu l’as dit. Vous étiez de petits êtres assez faibles, après tout, et déjà bons, déjà tendres, déjà câlins ; vous étiez faits sinon pour la servitude, du moins pour la soumission. Mais nous ! Nous étions fiers, rudes, solitaires, irrésistibles dans nos fureurs, nés pour le courage et pour la forêt. Pour demeurer elle-même, notre nation avait besoin de la liberté et de la bataille. Tout le reste était contraire à notre nature. Et en acceptant une vie paisible, une vie contre nature, contre notre nature, nous ne pouvions que tomber où nous sommes. L’écart était trop grand, entre la bauge et le toit à porcs, entre le sombre et libre logis, près d’une source, au fond des bois, et la cour de la ferme ; entre la faim courageuse et indépendante et l’assouvissement du ventre dans l’esclavage. Saisis-tu, maintenant ? Plus haut le sommet, plus basse la chute.

— Et… tu ne regrettes rien ? interrogea Steck.

— Plus rien du tout. C’est définitif. Tout à l’heure, on va m’apporter de l’eau de son et des pommes de terre germées. En attendant, laisse-moi dormir.


Et il creusa plus profond son trou dans le fumier.

III
Une Expérience

On venait de passer deux heures au champ de manœuvres, où les sergents instructeurs, sous l’œil assez distrait d’un lieutenant, avaient inculqué aux recrues les premiers éléments de l’école de peloton, précédés des solennels et traditionnels exercices d’assouplissement. Et pour rentrer au quartier les chefs avaient commandé : « Pas gymnastique ! » Une chose que Matrat n’aimait point car on n’a pas coutume de courir, dans les campagnes ; on ne court jamais, autant dire, parce qu’on a des sabots, parce que c’est lentement, qu’il faut guider l’araire, derrière les bœufs, et lentement aussi qu’on marche à côté des chars ramenant la moisson ou traînant le fumier : un pas d’homme, un pas de cheval, et comme ça, s’il le faut, toute la journée. Mais courir ? Il n’y a que les gens des villes qui courent ! C’est à leur essoufflement que les instructeurs, qui trottaient allègrement le long de la colonne, maintenant d’un geste aisé le fourreau du sabre-baïonnette le long de leur cuisse, distinguaient les paysans ; et ils se payaient leur tête.

Ça n’empêchait pas que c’était encore un jour de tiré, et qu’il y aurait la soupe. Matrat était bien content. Somme toute, dans ce métier-là, on se fatigue moins qu’à la charrue. Seulement, avant la soupe, il y avait encore le rassemblement, pour le rapport, et la distribution des lettres par le vaguemestre. Mais Matrat n’attendait pas de lettres, et ce qu’on met généralement au rapport, ça ne l’intéressait pas. C’est des mots comme à la messe : il faut être là, voilà tout ; et après, on mange.

Tout de même il distingua vaguement qu’il y aurait, ce jour-là, une corvée supplémentaire : « A onze heures, les hommes de la compagnie se rendront dans les locaux scolaires du régiment pour y subir les épreuves sommaires qui permettront de juger de leur degré d’instruction primaire et civique. » C’était comme dans la théorie : des mots très difficiles pour expliquer des gestes qui sont très simples quand on les voit faire et qu’on n’a qu’à imiter. Toutefois, il aimait réfléchir sur les choses, et quand un copain l’interrogea dans la chambre, en coupant le pain, sur ce que ça voulait dire, il répondit sensément :

— C’est pour voir comment c’est qu’on sait c’ que c’est qu’on a appris à l’école.

Un autre, Jupon, dit « Ma Chemise », venu de Paris, résuma :

— C’est pour se f… de not’ fiole.

Et la plus grande partie de la compagnie fut silencieusement de cette opinion. On n’avait pas le droit de leur demander ça, qui n’est pas du service militaire. Ou bien, peut-être, c’est des inventions pour savoir ce qu’on pense. Alors c’est mauvais, il faut se méfier. Mais Matrat ne se méfiait pas. Son âme était simple et sans malice. Né dans un département de l’Est, pas bien loin de la frontière, il avait conscience qu’il était venu au régiment pour apprendre à se battre. Il avait dans la tête plus d’images que de pensées, il voyait la figure de l’ennemi, il le détestait comme faisaient son père, ses parents et ses proches, il croyait sincèrement, sans raisonner, tout droit, que tout ce qu’on lui enseignait, c’était pour qu’il fût, à la fin, le plus fort. Il savait lire, mais n’avait jamais pris un livre ou même un journal pour son plaisir, incapable de franchir ce degré où un si grand effort est encore nécessaire à l’assemblage des lettres et des syllabes, qu’il est impossible de saisir clairement ce que signifient les mots d’une phrase. Tout ce qu’il savait lui était venu par l’oreille, de ce qu’il avait entendu dire ou de ce que d’autres, plus instruits, avaient lu devant lui. Dans ce cas son cerveau, traversant des déserts d’incompréhension, saisissait au hasard, par instants, une phrase qui lui semblait belle bien plutôt encore à cause du rythme que de sa signification, comme dans les vieilles romances. Il retenait donc des sentiments, des émotions, non pas les faits. Ou bien au contraire il tirait de son acquisition des conclusions immédiatement pratiques, puériles, terre à terre et personnelles.

… Le clairon sonna :

Allez à l’école,

Enfants de catins,

Pour apprendre à lire :

Vous ne savez rien !

Il sonna ce petit air en traînant sur les finales de chaque vers de cette façon caressante qui met je ne sais quelle sentimentalité singulière sur les niaiseries et les obscénités, qui fait que rien n’en est plus méchant, ni choquant… et le caporal de chambre cria :

— Tous les hommes en bas, pour la sonnerie !

Ils descendirent, troupeau déjà indifférent à faire ça comme à faire autre chose, et les gradés les conduisirent, en rangs, à travers la cour du quartier, jusqu’à la salle d’école, où ils trouvèrent des pupitres, du papier blanc bien réglé, et des plumes dites « sergent major ». Un jeune lieutenant, comme ils se tenaient debout, dans l’attitude militaire qui convient, leur dit : « Asseyez-vous ! » Et ils s’assirent : « … Vous allez répondre aux questions suivantes, par écrit, en deux ou trois lignes au plus pour chacune. Écrivez ! » Ils empoignèrent leurs plumes comme des manches de fourche, et attendirent :

— « Qu’est-ce que la patrie ? Qu’est-ce que le drapeau ? Qu’est-ce que la France ? Pourquoi doit-on aimer la France ?… » Vous pouvez choisir dans les questions… Vous avez une demi-heure… Ne communiquez pas entre vous… Gardez le silence.

Et ces quarante hommes se regardèrent, déconcertés de ne pouvoir s’interroger l’un l’autre, alors qu’on leur demandait pourtant des choses dont ils n’avaient coutume de s’entretenir ou d’entendre parler que réunis tous ensemble, devant un monsieur monté sur une estrade pour un discours, ou quelquefois au café, quand il y en a un qui sait les mots, et qui les dit. On leur avait cependant bien parlé de ça, à l’école ; on leur en avait reparlé depuis qu’ils étaient au régiment ; mais justement leur mémoire oscillait entre la leçon de leur enfance et celle, différente dans l’expression, qu’ils venaient de recevoir. Pleins de vénération superstitieuse pour la lettre des mots, ils ne parvenaient pas à retrouver ceux-ci, et s’y acharnaient, dans une confusion d’esprit inexprimable. Seul, Jupon, dit « Ma Chemise », qui jouissait d’une bonne mémoire, et qui, se fichant de tout, récitait ce qu’on voulait, se rappela les termes mêmes du manuel, et transcrivit, comme s’il lisait :

« La patrie est le sol de la France, la terre de nos ancêtres et le berceau de nos père et mère. On doit aimer la France pour la servir, la défendre et donner sa vie pour elle ».

Après quoi, disposant encore de vingt-cinq minutes, il employa le papier blanc qui lui restait à écrire à une petite amie, laquelle avait des bontés pour lui, et même de la générosité.

Mais Matrat, lui, ne se rappelait rien, absolument rien. Situation épouvantable, il était obligé de raisonner par lui-même, et il n’en avait pas l’habitude. D’abord il tenta d’unir une image très nette, qu’il avait dans la tête, et les bribes de quelques souvenirs : « Le drapeau est un bout de drat, de trois couleur, qui est l’oneur de la France ». Puis à la réflexion, il jugea, par un vague instinct de délicatesse, que le premier membre de sa phrase n’était pas assez respectueux, et que d’autre part il ne savait pas très bien si le drapeau était « l’oneur » de la France ou celui du régiment. Il ne se souvenait plus, il avait peur de se tromper. Il ratura la feuille et en prit une autre. Son esprit pratique de paysan le portait à se demander : « A quoi ça sert-il, le drapeau ; pourquoi y a-t-il un drapeau ? » Il finit par conclure que c’était un signe distinctif, quelque chose comme un uniforme pour un pays. Et il écrivit, d’une grosse écriture appliquée : « Le drapeau, c’est pour ferre connaissance, les puissances, l’une de l’autre ». Cela lui parut satisfaisant.

Puis il se demanda, suivant l’ordre des questions, pour quelle cause il devait aimer la France, et trouva tout de suite une réponse : « Pourquoi (dans sa langue, cela voulait dire parce que) c’est pas un autre pays ». Idée magnifique et suffisante qui est au fond de notre cœur à tous : la France, ça n’est pas un autre pays, et c’est pour ça que nous l’aimons. Cependant un obscur besoin de critique, exercé sur lui-même, lui fit chercher s’il n’y avait pas une autre explication : « C’est les chambres, les maisons, où qu’on a reçu le jour ». Et pourtant cela ne lui semblait pas encore assez. Il avait l’impression vague qu’un grand amour a des causes plus profondes, personnelles, comme délibérées, et qu’il doit s’exprimer par un chant ou par des mots rares qu’il ne possédait pas. Il songeait en même temps : « J’ai entendu dire, j’ai entendu dire… » Qu’est-ce qu’il avait entendu dire ? Une phrase qu’on lui avait lue, qui venait d’un grand écrivain ou d’un des jeunes gens qui marchent sur ses traces. Elle avait échoué dans un journal de province ou dans un discours officiel ; elle lui revint, un peu mutilée, musicale encore : « On doit aimé la France, parce qu’elle est vive, et suptile, et courageuse ».

Alors il fut content ; il signa : Matrat, Pierre-Antoine, matricule 27304.


Le soir, le jeune lieutenant porta ces humbles copies au colonel. — Il n’y a qu’une copie passable, dit-il, celle du soldat Jupon… Les autres sont stupides.

Mais le colonel haussa les épaules.

— Le soldat Jupon n’est peut-être qu’un perroquet, fit-il. Et les autres, au contraire, ils ont peut-être des idées, et pas de mots. Ces expériences-là ne veulent rien dire : ce n’est pas comme ça qu’on saura jamais ce que pensent les hommes, ni ce qu’ils savent…

Et moi, qui viens de transcrire toutes ces réponses, dont je n’ai pas inventé une seule, c’est bien aussi mon avis…