Quelques Bêtes et Gens

I
Journal d’un Bœuf gras

C’est moi qui suis le Bœuf Gras. Il n’y a pas de plus beau titre. Il n’en est pas de plus sûr. Les autres souverains, je les méprise. A quoi Guillaume II, empereur d’Allemagne, doit-il son trône ? A ce que Frédéric II, le seul grand homme de la famille, n’a pas eu plus d’enfants que moi. Il règne en vertu des hasards d’un héritage collatéral. Et le président de la République ? Il préside en vertu des hasards d’une élection disputée. Et pour tous les autres, c’est la même chose : héritage, hasard, loterie. Mais moi, on m’a pesé ! Et je pesais plus que tous les autres bœufs. Je suis le Bœuf des bœufs, personne n’a rien à dire à cela. C’est la science et la vérité qui m’ont élu. La science et la vérité marchent avec moi, rien ne les arrêtera : j’irai, avec elles, jusqu’à l’abattoir.

Car je sais que j’irai à l’abattoir. C’est ce qui fait la supériorité des bœufs sur les hommes. Ils savent comment ils mourront et à quoi servira leur mort : à nourrir des hommes. Mais les hommes qui meurent, à quoi servent-ils ? A rien. Voilà pourquoi on les accompagne avec des chants mélancoliques, des costumes noirs, de laides fleurs flétries, et des prêtres qu’on cache au fond de carrosses faits comme des catafalques. Mes prêtres, à moi, sentaient le vin, comme Silène. Ils étaient vêtus de blanc, de pourpre et d’amarante. Des Bacchantes les accompagnaient. Des buccins ivres sonnaient sur mon passage. Des hommes vêtus en bêtes dansaient devant la bête que je suis. Et on me tuera, comme un dieu.

Je suis né, dans une crèche, à Chailly, près de Pouilly-en-Auxois, ainsi que presque tous ceux de ma race, animaux magnifiques, blancs de robe, droits de l’échine, carrés du derrière, brefs de corne, et si courageux que, lorsqu’ils ruminent, ils ne se meuvent même point pour laisser passer les chars nommés automobiles. Nous ne nous dérangeons que pour les chiens roquets, animaux féroces qui nous mordent les jambes. Trois grands princes ou savants, avertis de ma venue au jour, s’empressèrent à me visiter. Ils apportaient des dons : du fenouil odorant, du sucre et du sel. L’un était le curé de Chailly, l’autre le maire de Chailly, et le troisième le gendre d’un président de la République, Cunisset-Carnot, l’homme du monde qui connaît le mieux les bêtes de l’air, des champs et des eaux. Et m’ayant considéré, ces hommes, inspirés par les puissances célestes et qualifiés par leurs fonctions officielles ou leurs connaissances, s’écrièrent : « Sa gloire dépassera les limites de notre comice agricole. Il sera Bœuf Gras ! »

Et cela fit beaucoup de plaisir à ma mère,

ainsi que l’écrivit M. Fernand Gregh qui voulut bien me consacrer une ode.

Entouré de soins, je crûs en corpulence et en tranquillité. On me sevra avec du petit-lait, du son, de la bouillie d’avoine, des fromages de tourteau. Du printemps à l’automne, je passais les jours et les nuits dans les breuils, foisonnant d’herbe grasse, et quand la lune était pleine et radieuse, je mugissais pour la louer. Des grands prés lointains, qui s’étendaient jusqu’aux larreys boisés, d’autres mugissements répondaient, reprenant le chœur. Alors je m’endormais, content d’avoir donné, à la campagne bleue, ce qu’il lui faut de musique pour qu’elle soit parfaitement belle.

On m’apprit aussi à ruminer. C’est tout une science. Il faut ruminer vautré par terre, lentement, doucement, avec les dents du fond, et ne penser qu’à ruminer. Et quand on sait ruminer, on sait le fond des choses, on est heureux, rien au monde ne saurait vous troubler. Le moment vient que je vais mourir : mais je rumine. Voilà pourquoi les taureaux sont fous. Ils passent leur temps à courir, ils chargent les chiens roquets, qu’il faut respecter, ils ruminent mal. Aussi restent-ils maigres : ils ne seront jamais Bœuf Gras. Je ne conçois pas pourquoi ils sont au monde.

Tous les quinze jours, on me pesait sur une grande bascule, et chaque pesée était un triomphe. Je devenais vaste, gras, puissant, placide et pacifique comme la terre, et d’un blanc légèrement teinté de rose, comme une fleur de pommier. Lorsqu’on me mit à la charrue, j’acceptai sans plainte cette gymnastique, sachant que ma chair en deviendrait plus ferme. Je fus récompensé par ma victoire au Comice agricole, où le préfet lui-même me rendit hommage.

Je compris, au discours de ce haut fonctionnaire, pourquoi j’avais vécu. Mon existence et mon embonpoint glorifiaient la République. Jamais, sous l’Empire, il n’y avait eu un bœuf comme moi ; car les bœufs ne sauraient engraisser convenablement sous le régime de la tyrannie. Le député radical-socialiste fit entendre, en un discours très étendu, que la protection qu’il avait toujours accordée à l’arrondissement où j’étais né n’était pas étrangère à l’éclat de mon poil et à la prospérité de mes flancs. Ensuite une fanfare joua la Marseillaise, les clairons de Sidi-Brahim et l’Internationale. Fatigué, je me couchai parmi mes bouses. Alors on me mit sur la tête une couronne de roses. J’en conclus que j’avais fait tout ce qu’on demandait de moi.


Quelques semaines plus tard, j’étais devenu plus lourd encore et plus beau. Un homme vint, qui donna pour m’avoir un grand nombre de pièces d’or, qu’il comptait par pistoles, sans doute afin que l’antiquité de ce vocable ajoutât quelque chose de plus à la majesté de ma personne. Il me fit voyager dans un char rapide, que traînait une locomotive. J’avais déjà vu passer beaucoup de trains : je fus satisfait de voir à quoi cela servait. Cela sert à empêcher les bœufs de se fatiguer. Mon nouveau maître était sympathique. Il était grand, gros, d’un blond presque blanc, si pareil à moi que je pense qu’il était un peu de ma famille. A toutes les stations, il venait prendre de mes nouvelles, et buvait à ma santé des liqueurs blanches, rouges et vertes, dans des calices de verre.

Nous arrivâmes à Paris, dans un endroit nommé la Villette. Un sanhédrin d’hommes sages, appelé jury, m’examina très longuement. Je fus flatté de voir que ces hommes avaient des redingotes et des cravates blanches, comme si j’avais été le préfet. Ils m’accordèrent leurs suffrages, et le grand jour arriva.

On me mit sur une voiture ornée de drapeaux, de statues et de femmes. D’autres femmes, très déshabillées, suivaient dans d’autres chariots. Plusieurs en contractèrent des fluxions de poitrine, des pneumonies infectieuses, des tuberculoses galopantes, et moururent de la sorte, pour m’avoir connu. Des bouchers de la Villette étaient déguisés en Romains. L’un d’eux, qui déjeuna chez un marchand de vins, durant que mon cortège fit halte, s’appelait, paraît-il, Lucullus. J’entraînais également à ma suite un éléphant, un lion malade, plusieurs chameaux et des mousquetaires. Les échevins des plus beaux quartiers de Paris me présentèrent leurs devoirs. Une foule énorme applaudissait, jetant vers moi des rondelles de papier multicolores, semblables à des fleurs. La police réprimait toute manifestation attentatoire à l’honneur de mon nom et de ma famille. Je vis qu’elle assommait, avec raison, quelques misérables fous qui voulurent crier : « Mort aux vaches ! »

On me conduisit, en triomphe, à travers de larges voies, bordées de hautes maisons, qui regorgeaient de monde. Des enfants manifestèrent leur enthousiasme en soufflant dans des corps de carton. Ou buvait, on mangeait en célébrant mon nom et ma gloire. Des femmes se firent embrasser par des hommes ivres, jusque sous mon ventre. Et tout cela était si ridicule, si falot et obscène, qu’il me prit un grand dégoût. Je me sentis lassé et blasé de gloire, j’aspirai au repos. On me le donna. On me le donnera à jamais.


Car maintenant, je vais mourir ! Peu m’importe, j’ai vécu ma vie. Mon nom va retentir une dernière fois dans un corridor sombre, clamé par de jeunes hommes vigoureux et sanguinaires, armés de lourds maillets d’acier. Mais mon cadavre encore sera glorieux. Le marchand boucher, qui m’acheta, à qui j’appartiens, le décorera une dernière fois de roses en papier, après m’avoir ôté la peau. Et les peuples défileront devant mon corps gigantesque avant qu’il soit mis en pièces. Ceci est le sort des dieux et des rois.

II
Jimmy et Wilkie

… L’un s’appelait Jimmy, l’autre Wilkie. Ils étaient frères. Tous deux avaient le col épais, la croupe large, le sabot plat, le chanfrein busqué et les dents bien longues et jaunes, mais usées, car ils allaient sur leurs dix ans ; et voilà sept ans déjà qu’ils étaient dans la mine. Leur écurie était à gauche, dans cette grande salle qui forme un octogone irrégulier, juste sous le puits, dont nul œil, pas même le leur, ne pouvait apercevoir le sommet perdu dans une forêt d’étançons tout noircis depuis des années et des années par la fine poussière de houille que les bennes laissaient tomber en remontant. On ne les tondait point ; mais on les lavait à grande eau tous les lundis matin ; et alors on pouvait voir que leurs poils, primitivement de couleur alezane, et devenus si longs que, surtout sur les jambes, ils avaient l’air d’une bourre frisée, se terminaient par une petite pointe d’argent, mince et claire comme une aiguille. Et c’était la nuit éternelle qui les avait blanchis de la sorte. L’obscurité coutumière dans laquelle ils vivaient leur avait donné aussi une espèce de mauvaise graisse qui les rendait encore plus rustauds et patauds que ne le sont d’ordinaire ceux de leur race. Et comme ils prenaient de l’âge, l’humidité et les courants d’air de la mine commençaient de leur raidir les muscles. Ils avaient des rhumatismes.

Ces deux bêtes d’apparence obtuse, avaient de l’intelligence et de la curiosité. Quand on fonçait une nouvelle galerie, ils regardaient les boisages d’un air entendu, et se disaient : « Un de ces jours, on nous fera passer par là ! » Et cela leur faisait plaisir, de passer par là. C’était un changement dans leur existence monotone. Mais d’ailleurs, une fois qu’ils avaient mis le pied sur une de ces routes souterraines, ils ne l’oubliaient jamais plus, ils la reconnaissaient sans l’aide, inutile pour eux, de la lampe des hercheurs, au sein de l’ombre farouche. La mine était leur univers. Ils ne s’y sentaient ni heureux ni malheureux. Ils y étaient. Pourtant, parfois, ils se disaient l’un à l’autre, dans leur langage confus et court fait de clins d’œil, de frémissements de la peau et de petits hennissements : « Il doit y avoir autre chose ; il me semble que jadis il y avait autre chose. » Mais quoi ? Ils ne se rappelaient plus. La mémoire de cet autre monde, où ils étaient nés, était abolie au fond de leur crâne étroit : il y avait si longtemps qu’ils étaient là ! Les animaux ont des rêves aussi. C’était comme un rêve qu’ils ne parvenaient point à se rappeler.

Un matin, ils furent étonnés qu’on ne vînt pas les chercher pour les atteler aux chariots. D’abord ils jouirent de ces instants de paresse, mais ils ne tardèrent pas à s’ennuyer. Et puis le silence et le vide inusités de la mine les inquiétait. Même elle était plus noire et triste que d’habitude ; on n’y voyait plus ces mille petites lueurs qui viennent du fond des galeries, on n’y entendait plus le tumulte des équipes qui descendent et remontent trois fois par vingt-quatre heures et leur servait à compter le temps. Enfin quelques jours plus tard leurs gardes détachèrent leurs licols. D’eux-mêmes ils sortirent de l’écurie, d’instinct ils allèrent se ranger à l’endroit d’où partent les rails de fer qui s’enfoncent dans la galerie principale. Mais on les détourna doucement pour les faire entrer dans la grande cage, sous le puits. Et l’un des gardes dit en riant :

— Il n’y a si mauvais vent qui ne porte bonheur à quelqu’un ! Ils vont être bien étonnés.

Et l’autre répondit :

— Le grand jour va les éblouir. Si on leur bandait les yeux ?

— Bah ! fit son camarade. Qu’ils s’habituent tout de suite ou plus tard…

Alors ils donnèrent un coup de sonnette, et brusquement, la cage s’enleva. Jimmy et Wilkie éprouvèrent une espèce d’angoisse du cœur qui les fit flageoler sur leurs larges pieds. Ils sentirent aussi une averse froide leur tomber sur le dos : c’était le puits qui pleurait son eau, à travers les cuvelages. Tout cela était nouveau, très nouveau : une expérience. Ils l’enregistrèrent dans leur cervelle obscure.

Mais au bout de deux minutes à peine, leur voyage vers les sommets se trouva terminé. Ils prirent pied sur une galerie dont le sol remontait, et au bout de laquelle se distinguait un phénomène inconnu : une lueur blanche et rose qui grandissait à chacun des pas qu’ils faisaient en avant. Une forge, sans doute, la lueur d’une forge : ils avaient déjà vu des forges dans la mine. Cependant un pressentiment mystérieux leur faisait deviner que ce n’était pas cela. Ils eurent peur, et renâclèrent. On les tira plus fort ; comme ils avaient confiance dans leurs guides, ils reprirent leur marche.

Et, brusquement, ce fut le jour !

Le jour, devant leurs pauvres yeux dont les poussières de charbon avaient rougi la sclérotique, et l’obscurité perpétuelle dilaté la pupille, le jour, et bien plus, et terrible, le jour de l’aube, avec une grande chose ronde suspendue en l’air, qui resplendissait, rayonnait, dardait, brûlait ! Rrran ! Fous de terreur, ils agrippèrent leurs sabots de derrière dans la glaise humide, levèrent la tête, secouèrent comme des sacs les hommes pendus à leur tête. Ils voulaient fuir, fuir en arrière, retourner au noir paternel, hospitalier, nourricier, connu…

— Conduisez-les tout de suite à l’écurie de surface, dit quelqu’un, il n’y a que demi-jour, ça les habituera !

Et insensiblement en effet ils s’habituèrent. Il y avait dans cette écurie des choses tout à fait extraordinaires, des mouches par exemple, et aussi des animaux plus gros, qui volaient comme des mouches : des moineaux qui venaient hardiment piquer un grain d’avoine et restaient ensuite en équilibre au milieu du vide, tant qu’ils voulaient ! Et puis on fit sortir Jimmy et Wilkie, et on les mit dans un pré.

Ils connurent alors les couleurs, qu’ils ignoraient. Jamais ils n’avaient vu de vert ! Quelquefois, dans la mine, on leur avait apporté des bottes d’herbes, mais ces herbes leur semblaient à peu près aussi noires que tout le reste de ce qui les entourait. Tandis que ce pré était vert, d’un vert éclatant, et il y apparaissait de petites taches jaunes et blanches, qui sont des fleurs. Ils apprirent ainsi qu’on pouvait distinguer le goût des choses par leurs nuances, et ceci leur fut sujet d’infinies méditations. D’autres expériences leur montrèrent qu’il fallait associer, presque toujours, l’impression de lumière et celle de chaleur, le froid et l’obscurité. Rien n’était plus déconcertant : ils avaient toujours su que le froid et la chaleur sont noirs, également noirs. Enfin dans ce monde qu’ils venaient de découvrir la vue n’était pas limitée. Elle s’étendait on ne savait où, bornée seulement par du bleu ou du gris, et ce bleu ou ce gris on ne le rencontrait jamais, il demeurait inaccessible. Toutefois ces magies n’avaient qu’un temps. Après une douzaine d’heures les choses redevenaient comme avant, c’est-à-dire naturelles, normales, raisonnables. Et pourtant ce moment leur était pénible, tandis que tous ces jeux de couleurs et de clartés leur inspiraient une allégresse incompréhensible. Souvent, effarés, ils couraient dans leur pré, sous le soleil, comme de jeunes chevaux. Donc ils n’avaient pas rêvé : ces choses existaient ! Des souvenirs ressuscitèrent en eux de leurs premières années. Ils furent des chevaux comme tous les chevaux, des chevaux de jour, qui dormaient la nuit.

Puis il arriva que les abords de la mine se remplirent d’hommes. La grève était finie. Fatigués de leur oisiveté, ces hommes étaient joyeux. En riant, ils défilaient, leur lampe à la main. Mais Jimmy et Wilkie passèrent avant eux. On les fit entrer dans la cage, et ils se retrouvèrent, sans savoir comment, dans la nuit souterraine. Leur vie redevint ce qu’elle avait été. Mais maintenant ils associaient des phénomènes entre lesquels, auparavant, jamais ils n’avaient entrevu de lien : quand la cage remontait, elle allait dans ce lieu très vaste, où il y avait des couleurs. Ils hennissaient en la voyant partir.

Quelques mois plus tard, Jimmy prit une fluxion de poitrine. Il languit cinq ou six jours et mourut. Jimmy ne comprit pas du tout pourquoi il restait couché, les jambes raides. La mort est encore plus difficile à comprendre pour les animaux que pour les humains. Quand Wilkie s’aperçut qu’on mettait son camarade dans la cage, il l’envia. « Il va retrouver, songea-t-il, cet endroit que nous avons vu en rêve, et qui existe. » Et il ne sut jamais que Wilkie n’avait rien retrouvé du tout, qu’une autre mine, encore plus sombre, véritablement éternelle…

III
Monographie des Pêcheurs à la ligne

A. M. Cunisset-Carnot.

Ce n’est qu’avec une respectueuse timidité que j’ose dédier ces quelques mots à l’éminent écrivain qui sait parler avec tant d’esprit et de compétence des bêtes, des champs, des eaux et des bois ; ce n’est qu’avec douleur que je m’adresse à lui, sachant que sans doute, endurci par une longue série de crimes, il ne sera point de mon avis. Mais j’ai foi cependant en son noble caractère : il sait que je n’obéis jamais qu’à ma conscience.

Il me faut lui révéler aujourd’hui, en même temps qu’à l’univers civilisé, la méfiance profonde qu’une série d’observations approfondies m’ont donnée des pêcheurs à la ligne. Hélas ! que j’eusse pourtant souhaité pouvoir me joindre à leur foule nombreuse, partager leurs plaisirs ! On m’avait décrit ces plaisirs comme doux, paisibles et champêtres. Mais ma première découverte a été qu’ils ne sont point champêtres. Ce n’est que par hasard que l’on rencontre quelques exemplaires de l’espèce loin des lieux habités, dissimulés au fond d’une anse écartée, à l’ombre des arbres, parmi des roseaux frisonnants. Bien plus souvent ce sont des animaux grégaires, et l’on peut affirmer comme une loi que le pêcheur à la ligne ne peut vivre qu’à la condition d’apercevoir, aussi près de lui que possible, la ligne, le bouchon et le bambou d’un autre pêcheur à la ligne. Enfin il apparaît d’autant plus rare que la campagne est vraiment rustique : il n’affectionne que les quais de pierre bordés d’usines et de masures. C’est le parasite des banlieues. Toutefois il est sauvage, inhumain, farouche et cruel.

Il est de toute évidence en effet que la pêche à la ligne est le seul sport qui consiste à faire du mal à une bête en suppliciant une autre bête, ce qui est le raffinement suprême — il faut bien qu’on me le concède — dans la perfidie et la férocité. On pêche les poissons avec des vers de vase, avec des vers de terre, avec des asticots, avec des mouches, et avec d’autres poissons. Quand ce sont des mouches, on leur introduit la pointe de l’hameçon dans le derrière, ou sous les élytres. Je n’ai pas d’élytres. Mais pour le reste, j’aime mieux ne point me le figurer. Quand ce sont des vers ou des asticots, on leur fourre l’hameçon dans le derrière, la bouche ou le milieu du dos : il y a trois écoles. Quand ce sont des poissons, on leur fait avaler l’hameçon jusqu’au creux de l’estomac, mais en s’arrangeant de telle sorte qu’ils survivent le plus longtemps possible à ce traitement. C’est l’Aquarium des Supplices. On peut arriver aussi à faire souffrir beaucoup d’animaux à la fois en pétrissant un grand nombre de vers dans un mélange infect, généralement composé de terre, de crottin de cheval, de fromage de Roquefort et d’assa fœtida. Les asticots ne doivent pas s’en plaindre, ils ont l’habitude, mais les vers de terre sont des animaux tout nus et très propres.

Enfin quand le poisson s’est laissé décevoir par ces pièges infâmes, on commence par lui déchirer la bouche : c’est ce qui s’appelle « ferrer ». Ensuite on le noie. On le noie dans le seul élément où il peut vivre, ce qui est incontestablement ajouter l’injure à l’insulte. Il est à croire que tout le suffoque, même l’indignation. Cependant, comme en général il n’est pas complètement mort quand il arrive à terre, on le met dans l’herbe mouillée, afin que son agonie dure très longtemps. Ainsi qu’il arrive toutes les fois qu’il s’agit de tortures, les petits enfants viennent voir.

Ces rites de la pêche à la ligne permettent déjà de supposer que celle-ci n’est pratiquée que par des hommes dont la mentalité est demeurée particulièrement rude et primitive. Et en effet, si l’on considère les instruments dont ils usent on s’aperçoit qu’ils n’ont pas changé depuis l’âge de pierre. Tout au plus l’hameçon est-il maintenant d’acier bleui au lieu d’être en os, mais le fil qui le retient continue à être fait non pas d’un des textiles découverts par la civilisation, mais d’un crin de cheval, exactement comme à l’époque où nos pères allaient tout nus, avec du poil sur tout le corps. Ceci constitue déjà une forte présomption contre les pêcheurs à la ligne. L’expérience d’ailleurs la confirme. Quels sont les peuples qui se classent le plus bas dans l’échelle de l’humanité ? Ce sont les Fuégiens et les Esquimaux : ils sont tous pêcheurs à la ligne. Enfin un simple coup d’œil jeté, dans notre patrie même, sur les pêcheurs à la ligne en général, et sur ceux du bassin de la Seine en particulier, ne peut que confirmer la triste et impartiale sévérité de ce jugement.

C’est une habitude des peuples barbares, on le sait, de ne se déplacer qu’en foule. Les sauvages se rencontrent presque toujours en troupe, même au Jardin d’Acclimatation. Il en est de même des pêcheurs à la ligne. Bien qu’ils ne soient pas sociables, au sens élevé qu’il est légitime de donner à ce mot, je signalais tout à l’heure le besoin singulier qu’ils ont de ne pas se quitter des yeux. Et on les voit tous se porter, avec aveuglement, par masses épaisses, vers les mêmes rivières et les mêmes marais pestilentiels. Ces migrations sont saisonnières, ce qui est encore une preuve qu’ils restent voués aux instincts les plus primitifs de l’humanité. On me répondra que les chasseurs font de même. Il est permis de croire que ceux-ci appartiennent à des races dont la civilisation est déjà un peu plus avancée, car il est rare qu’ils emmènent avec eux, dans ces déplacements collectifs, leurs femmes et leurs enfants. Les pêcheurs à la ligne, au contraire, à l’instar des hordes primitives, sont presque toujours accompagnés de leurs familles, qui campent alors dans des abris d’une architecture rudimentaire, dénommés guinguettes. Les femmes et les enfants, poussant des cris qui n’ont rien d’humain, y exécutent des danses rituelles, dont l’une des figures consiste à s’élever dans les airs et à en retomber en mesure, au moyen d’un système de planches et de cordes qu’on appelle escarpolette. C’est ainsi que ces femmes invoquent les esprits de la horde, en faveur des exercices cruels de leurs époux.

Les costumes de ces malheureux sont presque toujours sommaires, ainsi qu’il fallait s’y attendre. Beaucoup ont les jambes nues. La plupart portent des chapeaux faits d’une écorce grossière, dont la forme rappelle celle du pétase, coiffure archaïque qu’on ne retrouve guère que sur les bas-reliefs des monuments grecs, mais surtout le paillasson des Sakhalaves. Si on leur adresse la parole, ils ne vous répondent pas. Certains savants supposent qu’ils ont pourtant un langage monosyllabique, extrêmement restreint en tout cas, et qui n’a pas encore été suffisamment étudié pour qu’on en puisse comprendre le sens.

Vers la fin du jour, il leur arrive fréquemment de se nourrir sur place du produit de leur pêche, avec une épouvantable voracité. Ils ajoutent des boissons enivrantes, composées du jus de certaines plantes nocives.

De plus, et c’est là-dessus qu’il faut que j’insiste pour finir, une enquête patiente m’a permis de constater que les pêcheurs à la ligne et les clients des cafés-concerts ne forment qu’un seul et même peuple. On les retrouve la nuit, écoutant avec une sorte de morne ivresse des refrains bizarres, dépourvus de sens, et qui ramènent la musique, le rythme et la parole aux âges les plus brutaux qu’ait traversés l’espèce humaine : Cela seul suffirait à justifier l’effroi qu’ils doivent causés à des civilisés.