LES FLEURS NOIRES

A Émile Galle.

Au bord de quels sinistres lacs d'eau lourde et sombre,

O ténébreuses fleurs plus vastes que la mort,

Les dieux muets du soir et les dieux froids du nord

Tissent-ils votre robe d'ombre?

Vos abîmes de nuit dévorent le soleil;

Le jour est offensé par vos voiles de veuves

Et vous avez puisé sans peur aux mornes fleuves

L'onde farouche du sommeil.

O fleurs noires, le vent de l'aube vous balance:

Mais nul parfum d'amour ne s'exhale de vous,

Chères, et vous versez dans les cœurs las et fous

L'incantation du silence.

La vie épand en vain ses perfides douceurs;

La pourpre du printemps inutile flamboie:

Votre deuil rédempteur libère de la joie;

Salut, impérieuses sœurs.

Je vous aime et je veux dormir, soyez clémentes:

Je ne troublerai pas votre calme immortel

Et, là-bas, j'oublierai, loin du jour et du ciel,

La bouche rouge des amantes.

LE DIEU MORT

A André Fontainas.

Une étoile, une seule étoile. O funérailles

Royales! solitude où la gloire mourait

Sur un bûcher perdu derrière la forêt,

A l'écart des drapeaux, du glaive et des batailles.

Le héros s'en allait sans pourpre, enseveli

Dans une soie éteinte et dans les tresses rousses

Des captives et des amantes: lèvres douces

Et voraces, vous qui buviez le sang pâli,

Vers quels baisers souriez-vous? Vers quelles fêtes

Sonne déjà l'appel de vos chants oublieux?

Ah, mensongères! pour des larmes en vos yeux,

Il fallait l'apparat de célèbres défaites

Et l'horreur des clairons déchirant le ciel noir,

Pour tordre avec des cris de pleureuses louées

Vos corps, mimes en deuil sous le vol des nuées,

Parmi la rouge odeur des torches dans le soir.

Mais nul regard viril n'a, du haut des murailles,

Avidement cueilli la fleur de vos bras nus:

Vous avez fui. Le roi ne s'éveillera plus.

Une étoile, une seule étoile. O funérailles.

RUINES

A Maurice Nicolle.

L'illustre ville meurt à l'ombre de ses murs;

L'herbe victorieuse a reconquis la plaine;

Les chapiteaux brisés saignent de raisins mûrs.

Le barbare enroulé dans sa cape de laine

Qui paît de l'aube au soir ses chevreaux outrageux

Foule sans frissonner l'orgueil du sol Hellène.

Ni le soleil oblique au flanc des monts neigeux

Ni l'aurore dorant les cimes embrumées

Ne réveillent en lui la mémoire des dieux.

Ils dorment à jamais dans leurs urnes fermées

Et quand le buffle vil insulte insolemment

La porte triomphale où passaient des armées,

Nul glaive de héros apparu ne défend

Le porche dévasté par l'hiver et l'automne

Dans le tragique deuil de son écroulement.

Le sombre lierre a clos la gueule de Gorgone.

PAR LA NUIT D'AUTOMNE

Par l'automnale nuit la terre se résigne,

Muette sous le fait des ombres tumulaires:

Nul astre en qui survive un espoir d'aubes claires,

Un espoir de matin crevant son œuf de cygne.

Les soleils d'autrefois fermentent dans la vigne.

Maintenant au pas sourd de noires haquenées,

Sans faire gémir l'herbe ou résonner la roche,

Tel qu'une chevauchée impitoyable, approche

Le troupeau saccageur des suprêmes journées.

Un parfum triste vient des grappes condamnées.

Demain l'or et le sang des étoiles sublimes

Seront déshonorés par la soif de la horde;

Mais voici qu'une pluie invisible déborde

Et tombe lentement des sinistres abîmes.

Serait-ce pas les Dieux qui pleurent leurs vieux crimes?

O Dieux, je ne sais pas quel Léthé vous enivre

De poisons plus amers que le fiel des Lémures:

Que vous importe à vous, la mort des grappes mûres

Et le viol raillé par le bruit vil du cuivre?

Les pampres desséchés ne veulent pas revivre.

SOLITUDE

A Grégoire le Roy.

C'est un grand silence après le chant du cor,

Comme dans les villes mortes

Où les chats peuvent encor

Rêver sur le seuil des portes.

Sous le dais noir de la nuit

Les rois radieux, les belles chevauchées

Foulaient dans l'or et le bruit

Le sang des roses fauchées.

Des femmes embaumaient l'air

Parmi le velours des porches;

Nous voyions couler la résine des torches

Sur les gantelets de fer.

Mais les heures sont passées

De la joie et du décor

Et dans nos âmes lassées

C'est un grand silence après le chant du cor.

PAROLES SUR LA TERRASSE

A Puvis de Chavannes.

Des reines blanches inclinées

Aux balustrades d'améthystes

Pour fleurir la mort des journées

Effeuillent des glycines tristes.

Fleurs plus brèves que les plus brèves,

Vains thyrses que le vent spolie,

Les noirs flots sans rives ni grèves

Emportent leur cendre pâlie;

Et c'est le deuil d'un double automne,

Soir du jour et soir des feuillées,

Qui dévaste l'ombre et frissonne

Dans les ramilles dépouillées.

Des pas glissent sur la terrasse;

Une étoffe roide s'y froisse;

Les voix que la nuit blême efface

Tremblent d'adieux, meurent d'angoisse,

Et cygnes chassés de tout fleuve,

S'en vont fébriles et blessées,

Sans que la ténèbre s'émeuve

Aux cris des âmes délaissées.

L'AUTOMNE A DÉNUDÉ…

L'automne a dénudé les glèbes et le soir,

Un soir d'exil et de mains désunies,

S'approche à l'horizon des plaines infinies,

Roi dévêtu de pourpre et spolié d'espoir.

O marcheur aux pieds nus et las qui viens t'asseoir

Sans compagnon, parmi les landes défleuries,

Près des eaux mornes, quelles mêmes agonies

Alourdissent ton front vers ce triste miroir?

Je le sais, tout se meurt dans ton âme d'automne.

Laisse la nuit prendre les fleurs qu'elle moissonne

Et l'amour défaillant d'un cœur ensanglanté,

Pour qu'après le sommeil et les ombres fidèles

Les clairons triomphaux de l'aube et de l'été

Fassent surgir enfin les roses immortelles.