LES VAINES IMAGES

A HENRI DE RÉGNIER

PSYCHÉ

Petite âme, Psyché mélancolique, dors,

Lys d'aurore surgi des heures ténébreuses,

Tes bras souples et frais et tes lèvres heureuses

Ont rajeuni mon cœur et réjoui mon corps.

Et tu m'as cru, petite âme blanche et farouche,

Tel que ton désir vierge encore me voulait

Pendant tes longs baisers de miel pur et de lait,

Tant que l'ombre a menti comme mentait ma bouche.

Nulle parole et nulle étreinte et nul baiser

N'ont trahi la douleur secrète du cilice;

Mais éveillée avec l'aube révélatrice

Tu frémissais, Psyché fragile, à te briser,

Si le jour désillant ta paupière sereine

Au lieu du doux vainqueur que rêvait ton émoi

Te décelait mes poings crispés même vers toi

Et mes yeux éperdus de colère et de haine;

Car je te hais de tout ton amour, ô Psyché,

Pour les jours à venir et les futures heures

Et les perfides flots de larmes et de leurres

Qui jailliront un jour de ton être caché.

Mais avant que la nuit divine m'abandonne,

Avec le dur métal des gouffres sidéraux

Je forgerai le masque amoureux d'un héros,

Rieur comme l'Avril, grave comme l'automne;

Mort vivant sur les lèvres mortes d'un vivant,

Le masque couvrira ma face convulsée;

Et maintenant que l'aube éclate! O fiancée

Chez qui la femme, hélas! va survivre à l'enfant.

Eveille-toi, rouvre ta bouche qui s'est tue,

Tu n'entendras de moi que paroles d'orgueil

Et je me dresse sous les morsures du deuil

Lauré d'or et pareil à ma propre statue.

ÉLIANE

I

Des jours et puis des jours ont fui. Je me souviens

De cette joie ainsi que de quelque étrangère

Et c'est une féerie encor que j'exagère

De tout le deuil enclos dans les plaisirs anciens.

Mais nos baisers furent les fruits des Hespérides

Dont nous avons mâché la cendre, seulement

La cendre! le verger solitaire et charmant

N'a pas calmé la soif de nos lèvres arides.

D'autres sont revenus semblables à des dieux

De l'île où par orgueil nous nous aventurâmes;

Les guirlandes d'amour alourdissaient leurs rames

Et la galère en fleurs émerveillait les yeux.

Je ne jalouse pas leurs fanfares de gloire

Ni les pavois ni les étendards éployés

Dont l'ombre rouge flotte auprès des boucliers:

Leur songe était moins beau que notre ivresse noire,

Et j'erre en ce jardin fouetté du vent brutal,

Plus fier que les héros aux soirs d'apothéoses,

Tandis qu'autour de moi les nostalgiques roses

S'effeuillent vainement vers l'Orient natal.

II

Je t'aimais et les dieux ont dénoué nos bras,

Et nous vivons à la dérive au cours des heures;

Et je ne t'entends plus quand tu ris ou tu pleures:

Mais je viendrai vers toi quand tu m'appelleras.

A la dérive! des palais au bord des fleuves,

D'impérieuses voix m'invitent, dans la nuit

Et par les aubes; mais qu'importe? l'eau s'enfuit

Et je ferme mes yeux aux chevelures veuves.

Je sais: l'hôtellerie est pleine de buveurs:

Au mur rit la lambrusque et la rose trémière

Et les raisins gonflés d'aurore et de lumière

Versent les vieux soleils dans les cerveaux rêveurs.

Les sveltes baladins, les joueuses de lyre

Et les masques d'amour y glissent dans le soir

Et la terrasse est vide où je pourrais m'asseoir:

Je n'aborderai pas aux perrons de porphyre;

Nulle reine en manteau de pourpre et d'argent clair

Ne tendra sur le seuil ses lèvres vers ma bouche;

Voile noire, carène noire, ombre farouche,

La nef sans gouvernail s'en va jusqu'à la mer

Et je m'endormirai parmi les vagues vertes,

Parmi les mornes flots sans borne, à moins qu'un soir,

Sur une rive heureuse, au sommet de la tour

Dominant la vallée et les terres désertes,

Tu ne paraisses dans ta robe de soleil

Et tu ne m'offres en un geste qui pardonne

Tes cheveux éployés plus riches que l'automne

Et les baisers anciens plus doux que le sommeil.

III

Je ne sais plus dans quels chemins ni sous quels cieux

La reine de mon cœur, la reine de mes yeux,

La souveraine de mes larmes ignorées,

Qui tord en ses cheveux l'or fauve des vesprées,

Passa sans un regard vers mon front en exil

Comme un soleil d'hiver oublieux de l'avril.

Hélas! les lys sont morts; les roses sont fanées;

L'impitoyable deuil défleurit les années.

Elle ne connaît plus les choses d'autrefois;

Son oreille infidèle a désappris ma voix,

Ma voix tremblante et les paroles murmurées

Et le frissonnement des étreintes sacrées.

Et maintenant, et maintenant! je veux en vain

M'interdire les jours et le passé divin.

Ma lèvre qu'elle sut délicate naguères

Est chaude d'une bouche et de baisers vulgaires

Et j'ai bu pour marcher dans l'ombre de la mort

Le vin des matelots et des hommes du port.

Mais cette ivresse est triste, ô reine, et je t'implore.

Reviens, fais resplendir la gloire de l'aurore.

Jette sur les bois nus un manteau de printemps

Et pare les sentiers des roses que j'attends.

Sois bienveillante; ou si les beaux jardins des rêves

Sont clos pour jamais, soit! les heures seront brèves

Où je vivrai dans la lumière et dans le bruit,

Et je descendrai seul les marches de la nuit.

IV

Par quelle cruauté des implacables dieux?

Si loin des jours royaux et pavoisés de joie,

Un soleil tel que les anciens soleils flamboie

Et tes cheveux en fleur épouvantent mes yeux.

Parmi le deuil hélas! et les ombres tombales,

Que me veux-tu, sourire impérieux encor

Qui fais se réveiller avec un sursaut d'or

Le prestige menteur des aubes triomphales?

Oui: tes lèvres m'étaient douces près de la mer

Et sur la fauve grève où dormaient les carènes

Gonflaient d'un chant si pur les conques des Sirènes

Que des oiseaux neigeaient autour de toi dans l'air

Et que le souvenir des ailes éployées

Palpite en mes regards éblouis. O rayons

Eteints! vols disparus d'aigles et d'alcyons!

Voix morte désormais sur des lèvres souillées!

Voix morte et pour moi seul vivante: je voudrais

Ne plus l'entendre et que la terre devînt noire

Et que la nuit sereine engloutît la mémoire

De ta beauté semblable aux roses des forêts.

Mais l'ombre décevante est encore hantée

Par les dieux importuns qui défendent l'oubli

Et la poignante fleur au calice pâli

Sollicite toujours ma bouche ensanglantée.

HYMNIS

Pour Bernard Lazare.

I

Face d'ombre, je viens à toi; la nuit m'emporte.

Poussière évanouie aux plis blancs d'un linceul,

Pâle vierge oubliée et que j'honore seul

D'une fleur morte hélas! moins que ta grâce morte,

Je viens à toi qui dors au fond des siècles lourds

Et dont le pur tombeau fait les lèvres fidèles:

Je n'ai pas entendu les mots qui naissaient d'elles

Ni goûté la douceur de tes tristes amours:

Mais je pleure ton corps et son charme équivoque

Et les baisers trop lents qui l'auraient effleuré,

Chair de jadis, désir dont je me suis leurré

Parce qu'un même appel de buccins nous évoque

Vers les mêmes cyprès noirs et silencieux…

Vain appel, vaine ombre et menteuses fanfares:

Jamais je ne clorai de mes lèvres avares

Tes yeux désenchantés qui connurent les dieux.

Sommeille loin de moi près de la mer antique

Sous un ciel insulté par de confuses voix

Où la vague qui chante encor comme autrefois

Entrechoque les mâts du port aromatique:

Toujours l'âpre soleil et la foule et l'embrun,

Loin de moi, troubleront ta poussière ignorée

Et l'inutile fleur que je t'ai consacrée

Ne réjouira pas ta cendre d'un parfum.

II

Viens respirer l'odeur des vignes et des fruits.

Ce soir te sera doux comme tes longues nuits,

Hymnis, enfant qui dors depuis deux mille années,

Et par le souffle lent des sentes où je fuis

Les roses du tombeau ne seront point fanées.

Je te dédie, enfant, la mourante forêt.

Elle se pare encor malgré son mal secret:

Tu te reconnaîtras à sa noble agonie,

Vierge dont le front pâle et fiévreux se paraît

D'or royal attristé par la blême ancolie.

L'automne funéraire embaume les halliers.

Hymnis! Hymnis! Hymnis! tes cheveux déliés

Libres du bandeau strict où tu les emprisonnes

Ont frôlé des santals et des girofliers

Et se sont enivrés de cruelles automnes.

De plus calmes parfums, ce soir, te charmeront.

Pour que ton corps sacré retourne sans affront

De la forêt qui meurt aux ténèbres divines

Je veux entrelacer à l'entour de ton front

Le thyrse noir du lierre aux suprêmes glycines.

CHRYSARION

Sur cette mer toujours déserte où nos yeux vains

S'égaraient dans l'ennui des solitudes mornes,

Le navire, aux clameurs des conques et des cornes,

Fleurit avec l'aurore éclatante; et tu vins,

Apportant le parfum des terres étrangères,

Le reflet des soleils morts parmi tes cheveux

Et pour les cœurs lassés, graves et dédaigneux

L'enchantement de quelques heures plus légères.

Trop de désirs déçus et d'espoirs abusés

Hantent notre mémoire et sanglotent en elle:

Nous n'avons pas tendu vers ta chair fraternelle

Nos lèvres dès longtemps déprises des baisers.

Mais les heures passaient douces comme la soie

En vêtements tramés de soleil et de nuit,

Danseuse au collier d'or qui fulgure et s'enfuit,

Amante triste et grave en marche vers la joie,

Et vous qui regardiez des astres abolis,

Visages inquiets ivres du vieux mensonge,

O faces de stupeur, d'extases et de songe

Sur qui l'ombre clémente est tombée à longs plis;

Puis la dernière; et ce fut toi-même, inclinée

A la poupe et semant des roses dans le soir

Afin que la galère et le sillage noir

S'illustrassent encor d'une pourpre fanée

Et que la sombre mer sourît à nos yeux vains.