LES MYTHES

A MARCEL COLLIÈRE.

L'AVENTURIER

A Charles Andler.

Là-haut, temple ou palais dressé sur la colline,

Un amoncellement de blocs prodigieux

Monte: des chiens de bronze aux yeux de cornaline

Hurlent aux quatre vents, la gueule vers les cieux.

Les murs massifs, coupes de portes métalliques,

Sont écaillés de cuivre et peints de vermillon;

Au faîte, le soleil frappe de feux obliques

Un étendard taillé dans la peau d'un lion.

Pacifiques, devant la demeure farouche,

Des rosiers rouges et des lys parent le bois

Où passe, inoffensive aux roses qu'elle touche,

L'enfant belle à dompter les héros et les rois.

Le calme lumineux du jour mourant caresse

L'enfant grave: elle glisse entre les nobles fleurs

Avec des gestes lents d'idole ou de prêtresse

Qui n'a jamais connu le rire ni les pleurs.

Elle va, contemplant de ses larges prunelles

Les vagues de forêts qui ferment l'horizon

Et le val où le soir vêt d'ombres solennelles

Le maître hérissé d'une horrible toison.

C'est son père, tueur de bœufs, ployeur de chênes;

Embusqué tel qu'un fauve aux aguets, il attend

Les voyageurs qui vont vers les cités prochaines

Et fait craquer leurs os en ses doigts de Titan.

Puis il revient, tranquille, après chaque tuerie,

Courbé sous le butin comme un roi triomphant,

Et tandis que les morts saignent dans la prairie

Suspend de lourds colliers au cou de son enfant.

Maintenant une nuit de lune, froide et claire,

Découpe le profil des monts sur les chemins;

Le meurtrier fatal, sans haine et sans colère,

Ecoute s'approcher un bruit de pas humains.

Et voici qu'au détour de la route moussue

Apparaît, radieux sous l'armure qui luit,

Un guerrier casqué d'or qui porte une massue

Et dont le manteau rouge illumine la nuit.

Le Tueur, allongé dans la broussaille, épie

Le Héros dédaigneux en marche vers la mort;

Mais celui-ci, clamant vers la muraille impie,

Réveille les échos de la forêt qui dort:

«Je suis venu; hors du repaire, ô vainqueur d'hommes!

Si tu fuis devant moi je dirai que tu mens;

Mais tu mériteras le nom dont tu te nommes

Si tu peux m'étouffer dans tes embrassements.»

—«Soit! ta bouche saura la saveur de la terre.»

Et l'antique lutteur se dresse avec ennui

Pour écraser d'un coup de poing et faire taire

L'éphèbe injurieux qui parla devant lui.

Ils se prennent, poitrine unie et chair mêlée,

Groupe tumultueux de râles et de cris:

L'enfant calme regarde, au fond de la vallée,

Le meurtre habituel du haut des monts fleuris.

Elle voit seulement se mouvoir dans la plaine

L'ombre du double corps et des torses jumeaux

Et sûre du vainqueur, s'enivre avec l'haleine

Des parfums langoureux épars sous les rameaux.

Mais tout à coup, après une clameur sauvage,

Ses impassibles yeux se ferment de terreur:

Comme un bœuf abattu dans le natal herbage,

L'invincible est couché sous le jeune lutteur.

Et le guerrier sanglant, par les pentes ardues,

Monte vers le jardin: «Vous serez apaisés,

O morts, je vengerai vos âmes éperdues

Et la victime est belle et vierge de baisers.

O morts, je vais tuer dans la Fille maudite

Les exécrables fils qui naîtraient de ses flancs.»

Il dit et vient, hagard du meurtre qu'il médite

Et l'Enfant parle aux fleurs et tend ses bras tremblants:

«L'Homme vous briserait avec ses mains brutales,

Roses que je laissais fleurir et défleurir;

Un arome puissant monte de vos pétales,

Vos parfums sont trop doux pour que j'aime à mourir.

Ma chair frissonne; sauvez-moi, fleurs protectrices.

O lys, lys glorieux que je n'ai pas cueillis,

Je voudrais me cacher dans vos étroits calices

Et refermer sur nous le voile des taillis.

Au moins, versez en moi vos senteurs: que j'emporte

Dans le morne pays vos baumes précieux,

O fleurs qui renaîtrez lorsque je serai morte,

Fleurs, éternelles fleurs, fleurs égales aux dieux!»

Elle murmure encor des mots et des prières

Mais le vainqueur, surgi des âpres escaliers,

Traîne par les cheveux l'Enfant dans les clairières

Et fait boire son sang aux roses des halliers.

«J'ai tué le Brigand et la Magicienne,

L'œuvre est bonne: luisez sur ma route, astres purs!»

Et l'Ephèbe drapé dans la pourpre ancienne,

Se hâte dans la nuit vers les monstres futurs.

LE BOIS SACRÉ

A Lucien Lévy

I

Resplendissante, au pied du mont mystérieux,

La troupe formidable et blonde des guerrières

Gardait, la lance au poing, les farouches clairières

Et la forêt terrible où sommeillent les dieux.

Et tous venaient vers la ténébreuse vallée

Sous les casques de bronze et les boucliers ronds,

Vêtus de fer et d'or par de bons forgerons,

Tous les héros épris de gloire inviolée.

Frappant le ciel muet de sauvages clameurs,

Tous par les nuits, par les matins, par les vesprées,

Ils venaient au galop des licornes cabrées:

«Nous verrons votre face, exécrables semeurs

Des désirs, des baisers et des larmes humaines;

O voyageurs hagards qui hurlez dans le vent,

Nos bras étoufferont votre souffle vivant

Et nous tuerons en vous nos amours et nos haines.

Si vous ne craignez pas nos glaives, approchez:

Votre rire cruel insulte à nos misères.

O vautours, nous irons vous prendre dans vos aires,

O loups, nous forcerons vos repaires cachés!»

Tous se ruaient: là-haut, sous les sombres ramures,

Les calmes dieux semblaient immobiles et sourds.

Mais brandis par les mains des guerrières, toujours

Les javelots stridents vibraient sur les armures.

Et les héros, vainqueurs de monstres, les tueurs

Des dragons enflammés, des hydres et des stryges

Roulaient honteusement broyés sous les quadriges.

Leurs yeux mi-clos rougis de mourantes lueurs

Convoitaient les seins nus des prêtresses complices

Qui, méprisant leurs cris et leurs râles derniers,

Joyeuses, bondissaient sur les rauques charniers

Et tendaient vers le ciel leurs mains triomphatrices.

II

Or le tumulte des batailles, ce jour-là,

Se tut comme la mer pendant les accalmies.

Sur les corps mutilés et sur les chairs blêmies

Le flot d'une ineffable aurore s'étala.

Un grave chant porté par le souffle des brises

Montait de l'Orient lumineux et charmait,

Épars autour des bois et du divin sommet,

Le cœur moins furieux des guerrières surprises:

Et l'Aède parut couronné de cyprès;

Sa lyre se voilait de tristes asphodèles

Et douloureusement les cordes immortelles

Pleuraient un chant d'amour, de deuil et de regrets.

«M'entends-tu dans le noir abîme, ô chère morte,

Irrévocable fleur qu'un vent cruel emporte?

O lumière, comme une étoile qui s'enfuit,

Ne briseras-tu pas les chaînes de la nuit?

O sœur des soirs taillés dans de larges opales,

Où sont tes cheveux d'ombre, où sont tes lèvres pâles?

Vous qui l'avez ravie, ô dieux, je viens à vous,

Rendez l'épouse absente aux baisers de l'époux.

Je vous ai célébrés dans mes strophes pieuses,

O maîtres qui siégez aux cimes merveilleuses:

Mais les rhythmes naissaient de ses rires: rouvrez

Les sources de l'amour et des hymnes sacrés.»

Les guerrières des dieux écoutaient comme en rêve

Le doux profanateur en marche vers les bois,

Il passa; les chevaux s'écartaient à sa voix

Et sa chair dédaignait la morsure du glaive.

Autour de lui, le vol des flèches susurrait

Comme un essaim vaincu d'abeilles bienveillantes

Et sans ouïr les cris des vierges effrayantes

L'Aède pacifique entra dans la forêt.

III

Éperdument, par les silencieuses sentes,

Il allait; ses regards épiaient les fourrés

Taciturnes: sous les rameaux enchevêtrés,

Nulle apparition de chairs éblouissantes.

L'ombre informe, le noir silence, des parfums

Sauvages d'herbe fraîche et de fleurs surannées

Et, confondue avec les sèves déchaînées,

L'innombrable senteur des automnes défunts.

Il allait; nulle voix effroyable ou charmante

Ne répondait, nul bruit de fête ou de combats:

Seul, dans les antres, sous le ciel, ici, là-bas,

Le frisson fauve de la terre qui fermente.

Semblables au monceau des feuilles sous ses pas,

Ses rêves, ses douleurs, ses pensées

Tombaient en tournoyant dans les bises glacées

Et l'Aède comprit que les dieux n'étaient pas.

Il perdit, se vouant aux stupides épées,

L'orgueil d'être vaincu par un maître inclément,

Comme les héros morts frappés en blasphémant

Ivres d'un puissant vin de gloire et d'épopées.

Et dépouillé du fier rêve des dieux jaloux,

Il brisa pour jamais les cordes tutélaires

Et descendit vers les clameurs et les colères,

Ainsi qu'un chasseur las se livre aux crocs des loups.

IV

L'homme fut déchiré par les vierges sanglantes;

La bouche d'où sortaient les paroles de miel

Se tut. La nuit sereine enveloppa le ciel

Et recouvrit les morts d'ombres indifférentes,

Tandis que défendant le mont mystérieux

La troupe formidable et blonde des guerrières

Gardait, la lance au poing, les farouches clairières

Où triomphe toujours le mensonge des dieux.

LES CAPTIFS

A Leconte de Lisle.

I

Un sage, descendant de cimes inconnues,

S'en allait autrefois par le pays d'Assour,

Et la mystérieuse aurore d'un grand jour

Empourprait, à sa voix, le jardin blanc des nues.

Les peuples le suivaient et ne comprenaient pas

Quels dieux, accompagnant la marche du prophète,

Candidement semaient dans les villes en fête

Des lys miraculeux et calmes sous ses pas.

Mais tous buvaient le miel divin de ses paroles,

Le miel fait de parfums et de baumes puissants,

Forts comme la senteur éparse de l'encens,

Doux comme la senteur éparse des corolles.

Pour s'enivrer des mots que sa bouche versait,

Les laboureurs quittaient le manche des charrues,

Et parmi la clameur des foules accourues

Le Voyant pacifique et sublime passait.

Désormais, dédaigneux des apparences brèves

Et des illusions passagères, fermant

Leurs yeux purifiés à la clarté qui ment,

Les hommes ouvraient l'âme à la splendeur des rêves.

II

Le roi, las des lions traqués dans les filets,

Las des buffles saignant sous la grêle des flèches,

Las des femmes aux chairs odorantes et fraîches

Fit amener vers lui cet homme en son palais:

«Vieillard, évocateur des merveilles du songe,

«Jongleur qui fais surgir devant les yeux humains,

«Dans la poussière impure et vile des chemins,

«Des visions de paix, de gloire et de mensonge,

«Vieillard, évocateur des merveilles du ciel,

«Toi qui règnes, là-bas, au pays du mystère,

«Mon cœur royal déçu par l'horreur de la terre

«Aspire à la beauté du monde essentiel.

«Tel que le cri plaintif des tigres dans les fosses

«Vient à nous à travers les cloisons de la nuit,

«J'entends sourdre en moi-même un lamentable bruit

«Malgré le mur d'airain des apparences fausses.

«O vieillard, fais tomber les mauvaises cloisons,

«Montre-moi la campagne et les arbres des plaines

«Et les fleuves d'azur roulant à vagues pleines

«Vers le gouffre sans fin des vierges horizons.»

Mais l'homme d'une voix tranquille: «Que t'importe,

«O roi des rois, seigneur des mondes, fils des dieux,

«Qui marches revêtu de pourpre et radieux,

«La rumeur entendue au delà de la porte?

«O maître, que veux-tu de la terre et des cieux?

«Si je t'ouvre la source antique de la vie,

«Je n'apaiserai pas ta soif inassouvie,

«Et ton esprit d'orgueil n'en croira point tes yeux!»

—«Voilà beaucoup de mots inutiles, prends garde:

«Ta tête pourrait choir d'un coup prématuré.»

Et l'homme répondit: «C'est bien. J'obéirai:

«Roi qui veux voir le fond de l'abîme, regarde.»

Hors du temps, hors du lieu, faite de pur granit,

Enserrant l'univers de ses noires murailles,

Rauque d'un monstrueux râle de funérailles,

Une immense prison montait dans l'infini.

Au milieu de la geôle effroyable, les villes

S'étageaient sous le deuil des cieux; un flamboiement

D'astres sombres luisait épouvantablement

Sur les rois, sur les dieux, sur les foules serviles.

Mais une lueur d'aube emperlait l'Orient

De magiques rayons et d'étincelles blondes:

Les hommes nés depuis la naissance des mondes

Se ruaient vers l'espoir du soleil, en criant.

Ils allaient, éperdus et fauves; les armées

Se heurtaient sous le vol sinistre des vautours;

Et les blocs de rochers pleuvaient des hautes tours,

Et les ailes du feu nageaient dans les fumées.

Les chefs vainqueurs, avant le rouge lendemain,

Offraient aux dieux d'en-haut les victimes tuées

Et dressaient vers la cime errante des nuées

Des palais effrayants tendus de cuir humain.

Sourds aux tumultes, sourds aux luttes, mains unies,

Regards ravis d'extase et d'éblouissements,

Des couples enlacés de femmes et d'amants

Passaient, dans un concert de tendres harmonies:

Des pétales de fleurs apportés par le vent

Tourbillonnaient vers eux dans l'ombre des yeuses:

Et tous, couples d'amour et hordes furieuses,

Marchaient, marchaient toujours vers le soleil levant.

Mais l'aube désirée et les futures gloires

De clartés décevaient leurs risibles efforts,

Et mourant vainement pour renaître, les morts

Poursuivaient à nouveau les astres illusoires.

La même nuit baignait l'éternel horizon,

Et de ceux qui vaguaient dans la geôle des choses

Et tâchaient à s'enfuir de leurs cavernes closes,

Aucun ne s'évadait de la morne prison.

Seuls, les sages tuaient la volonté de vivre.

Aveugles aux lueurs que nul ne peut saisir,

Ils gagnaient, affranchis des chaînes du désir,

Le néant ineffable et la mort qui délivre.

Bienheureux qui savaient la fatigue des pas,

Bienheureux qui savaient le mirage des astres,

Bienheureux qui savaient la vie et les désastres:

Ils s'endormaient un jour et ne renaissaient pas.

III

«La vision, vieillard, est morne et ridicule:

«Tu mourras.» Et le roi Nabou-Koudour-Oussour,

Très juste, fit clouer au faîte d'une tour

La tête qui saignait dans l'or du crépuscule.

LES YEUX D'HÉLÈNE

A Marcel Proust.

Qualis maternis Helene jam digna palestris,

Inter amyclaeos reptabat candida fratres.

(P. Statius.)

La native blancheur du cygne paternel.

Vêt de neige le corps adorable d'Hélène,

Et l'eau du fleuve bleu qui glisse dans la plaine

Baigne ses yeux d'enfant profonds comme le ciel.

Elle va: ses regards de déesse ingénue

Que jamais la tristesse impure n'a troublés

Errent nonchalamment sur les flots blonds des blés,

Et les hommes pensifs tremblent à sa venue.

Elle évoque l'horreur future des destins

Et verse le frisson des luttes fatidiques

Aux guerriers à venir assis sous les portiques,

Dont les yeux éblouis suivent ses pas lointains.

L'effroi religieux issu de ses prunelles

Ardentes d'incendie et de fauves clartés

Saisit étrangement les cœurs épouvantés

Et pleins de visions sombres et solennelles.

Passe, vierge terrible au col souple et nerveux:

L'inexpiable sang pour les siècles macule

Ton front clair comme un jour d'été sans crépuscule

Et la mort des héros surgit de tes cheveux.

Passe, reine d'amour, semeuse de désastres,

Dans ta robe de gloire et de sérénité,

Et vois fleurir les deuils autour de ta beauté,

Sous tes regards pareils aux rayons froids des astres.

Tu brilles dans la nuit des âges révolus

Et les derniers amants des formes triomphales

Contemplent au delà de l'ombre et des rafales

Tes yeux dont la splendeur ne s'abolira plus.

SCHAOUL

A Rodolphe Darzens.

I

En ces jours, Elohim lui refusant son ombre,

Schaoul, enfant de Qisch, était semblable au mort

Délaissé, que la dent des bêtes fauves mord,

Et les esprits du mal rongeaient son âme sombre.

Il errait à travers les routes d'Israël

Poursuivi sans repos par la meute tenace

Et d'âpres aboiements de haine et de menace

Hurlaient autour de lui dans l'abîme du ciel.

Rien ne transfigurait ses mornes destinées.

Nulle trêve: ni les paroles des nabis

Ni la chair des béliers ni la chair des brebis

N'écartaient de son cœur les gueules forcenées.

Et même dans la fête héroïque du sang,

Quand les vaincus, après les sauvages victoires,

Montaient vers le Très-Haut en feux expiatoires,

Les crocs inassouvis lui déchiraient le flanc.

Alors on fit venir vers le roi taciturne

David de Bethléem, le joueur de kinnor,

Dont l'incantation charmait les astres d'or

Tandis que ses troupeaux paissaient l'herbe nocturne,

Et comme les chacals rentrent aux creux des monts

Quand le veneur paraît sur les rocs granitiques,

Mêlant sa voix d'enfant aux cordes prophétiques

David, plein d'Iahveh, chassa les noirs démons.

II

Homme, Schaoul des temps infinis, saigne et pleure:

Les carnassiers hideux suivent sur ton chemin

La trace de tes pas, hier, aujourd'hui, demain,

Toujours: le changement de la forme et de l'heure

N'écartera jamais la horde des ennuis

Et tu te traîneras dans l'horreur sans limite

Sans ouïr le Kinnor et le Bethléémite

Qui te ferait des jours pareils aux belles nuits.

RESSOUVENIR

A Mario de la Tour de Saint-Ygest.

Cet homme était venu vers le Maître des pleurs

Oubliant pour le Christ les lyres et les roses,

Comme un vendangeur las qui de ses mains décloses

Laisse choir les raisins et les grappes de fleurs.

Il avait délaissé pour les routes d'épines

Les portiques de marbre auprès des flots marins.

Sous le cilice dur qui lui mordait les reins,

Il marchait loin du jour vers les ombres divines.

Or il vivait au fond des bois mystérieux,

Suivi par un troupeau de bêtes familières,

Et des oiseaux volaient autour de ses prières

Et des rêves de ciel illuminaient ses yeux.

Mais toujours, tel qu'un vol blond d'abeilles essaime

Et retourne en vibrant aux ruches d'autrefois,

Par les soirs langoureux chargés des douces voix

Et des parfums charnels que le Mauvais y sème,

Son âme s'envolait vers les jours révolus:

L'ancien verbe d'amour caché dans l'Évangile

Faisait fleurir au bois les nymphes de Virgile

Et des faunes lascifs montraient leurs fronts velus.

GOETTERDAEMMERUNG

A la comtesse Jane.

Heil siegendes Licht.

Siegfried, astre évadé des ombres transitoires,

Soleil épanoui dans l'azur de la mort,

Avec ta chair, la gloire humaine de l'effort,

S'abîmait dans le deuil des suprêmes victoires.

Mais tels que le granit usé des promontoires,

Que l'assaut de la mer tempétueuse mord,

Les dieux irradiant dans les glaces du Nord

Attendaient lâchement les jours expiatoires.

Le héros, sur les fleurs sanglantes du bûcher,

Semblait sortir des couchants mornes et marcher

Dans l'auréole d'or des flammes triomphales.

Tandis qu'en un torrent de splendeur et de bruit,

Flagellé par le vol sinistre des rafales,

Le Palais merveilleux s'écroulait dans la nuit.

LA FILLE AUX MAINS COUPÉES

MYSTÈRE

A Maurice Peyrol.

PERSONNAGES

L'action se passe n'importe où et plutôt au moyen âge.

Dans la chambre silencieuse, où flotte par les vitraux glauques la soie resplendissante de l'aurore, LA JEUNE FILLE est agenouillée et prie en sa blancheur adorable de lys.

Le large bliaud damassé, broché de calices d'argent, qui neige sur sa poitrine et l'étoile, est à peine agité par le souffle du corps pâle sculpté dans un marbre vivant.

Elle lit dans le lourd missel incrusté de joailleries, mais d'une voix si basse qu'elle semble un frôlement somptueux d'étoffes que froissent dans l'éther des princesses lointaines.

Elle laisse tomber le livre et les yeux tournés vers un Christ exsangue sur un ciel ensanglanté, elle clôt ses lèvres entr'ouvertes et se prend à prier des rêves sans paroles.

O Jésus, écartez les griffes du Malin.

Les anges de saphir dorment dans le vélin;

Les graves lettres d'or pèsent aux ailes blanches;

La colombe du ciel s'englue après les branches,

Et la prière est prise au piège des versets.

O livre, le parfum sacré que tu versais

Vaut moins, pour le Sauveur et pour ses mains percées,

Que l'inappréciable encens de mes pensées.

Mon bien-aimé, mêlés à vos élus divins,

Mes rêves purs, avec le chœur des Séraphins,

Allégés du fardeau des paroles antiques,

Mes rêves ont chanté plus haut que les cantiques;

Et quand mon âme, un jour, s'évadera du corps,

Je volerai dans les Splendeurs et les Accords

Faits de flamme subtile et de claire harmonie,

Et je rayonnerai dans la gloire infinie,

Autour du front terrible et charmant de l'Époux.

O monde, ô vie, ô sens, évanouissez-vous!

Car, là-haut, par delà les ténèbres premières,

Dans l'éclat des concerts et la voix des lumières,

Impérissable, dans le nimbe de l'Amant,

La chair immaculée arde éternellement.

Baignée d'une musique surhumaine, elle entend comme en elle-même:

UN CHŒUR D'ANGES

Enfant, les cieux songés, blancs de lys et de vierges

Plus blêmes que la cire odorante des cierges,

Et les jardins semés d'étoiles, les sommets

D'hermine chaste et de candeurs impolluées

Mirés aux lacs où vont les cygnes des nuées,

Enfant, les cieux songés seraient clos à jamais.

Arrière, le troupeau neigeux d'immaculées!

Vers l'amoncellement des glaces reculées,

Les rouges Kéroubim vous repoussent du seuil

Eblouissant: les crins de votre âpre cilice

Vous sont une moelleuse et royale pelisse:

Votre virginité n'est ivre que d'orgueil.

Arrière! le blé mur épars des Madeleines,

Epars sur les pieds nus avec les urnes pleines,

Brûle seul dans la sainte auréole de feu.

Dans le brasier de Christ, avivé de colères,

Vous fondriez, ô froides fleurs des soirs polaires,

Qui ne parfumez pas les hommes avant Dieu.

Lorsque le Rédempteur eut brisé les statues

D'autrefois, parmi les colonnes abattues,

Il laissa reverdir, seul d'entre les Maudits,

Erôs, et lui donna pour royaume la Terre:

Immortelle, la soif des lèvres vous altère,

Et l'enfer des baisers vaut notre paradis.

Va! l'Olympe aboli revit dans votre race;

La meute des désirs vous poursuit à la trace,

Et vous n'évitez pas les flèches de l'Archer.

Prends garde d'oublier les cieux songés, ô vierge:

L'amour à l'horizon de ta jeunesse émerge;

J'ai vu, dans l'Orient, l'invincible marcher.

LA JEUNE FILLE éperdue des paroles ouies et béante d'horreur mystique invoque, en balbutiant, Madame Marie qui sourit, doucement couronnée d'astres, au fond d'une fresque byzantine, et des cimes de l'azur tend les mains vers un vol d'âmes en peine: VENITE AD ME DILECTÆ MEÆ.

Je ne sais plus si c'est mon rêve que j'écoute,

Ou si la source en moi s'infiltre goutte à goutte

Qui ruisselle des luths et des psaltérions,

Et si j'entends le Diable ou les Anges. Prions.

Tueuse du serpent. Reine du bleu stellaire,

Le dérobeur d'épis maraude autour de l'aire:

Le voleur d'âmes vient des abîmes et fuit:

Chassez le tentateur et le rôdeur de nuit.

Tandis que s'égrènent les litanies, un fracas assourdi d'armures irradiées glisse lentement, entre les tentures héroïques où s'enchevêtrent de furieuses mêlées.

LA JEUNE FILLE, éveillée en sursaut des prières, se lève frissonnante vers SON PÈRE et le guerrier convulsif brûle ses mains de caresses, de caresses incestueuses et brutales.

Et l'enfant hurlante s'arrache des baisers sacrilèges. Elle va jusqu'à la grand salle où LE SERVITEUR courbé fourbit les larges glaives et les panoplies.

LA JEUNE FILLE

Vieillard, j'ai ma pensée entière. Prends l'épée

De justice, l'épée infaillible, trempée

Sept fois dans le Saint-Chrême et le feu baptismal

Et que ne souille pas, comme l'homme, le Mal

Originel. Saisis la Purificatrice

—Si ton bras est rongé d'ulcères, qu'il périsse!

A dit le Maître dont m'attendent les hymens;—

Et lave aux flots d'acier rougi, tranche mes mains!

LE SERVITEUR

O ma fille, vos mains sont des corolles fines;

Vos mains sont un bouquet de jeunes aubépines;

L'haleine du printemps souffle de votre chair:

Je ne moissonne pas les fleurs avec le fer.

Vous délirez.

LA JEUNE FILLE

Tais-toi; l'ulcère des caresses

Inexpiables, mord ma chair et fond mes graisses.

Obéis, sans l'horreur mortelle des aveux:

L'effroi te briserait les oreilles.

La main levée en un geste terrible:

Je veux.

Et la volontaire martyre pose sans trembler ses mains jaillissant des manches sur une table de porphyre aux mosaïques de chimères.

Ses yeux fixes ne clignent pas à l'éclat bleu du glaive brusque s'abattant, qui verse aux bêtes héraldiques des gouttes soudaines de pourpre.

Et, brandissant dans la pénombre les deux torches jumelles des bras mutilés, elle fait prendre une aiguière de cristal enchemisé d'or.

Epouvantable et radieux, un double nénuphar aux tiges d'écarlate flotte dans une écume rose de grappes d'Orient foulées.

Oh! le vase lustral où l'âme se lava!

Va-t'en porter l'aiguière à mon bon père. Va.

II

Maintenant une foule confuse bruit près de la mer flagellée par le vent du Nord. Dans une frêle nef, sans rames ni voilure, LE PÈRE a fait étendre LA JEUNE FILLE surnaturelle, enveloppée dans un linceul de lin grossier. Elle regarde obstinément le ciel d'orage.

LE PÈRE

Ma fille, vos péchés, commis dans ma maison,

Ont fait s'enfuir les tourterelles du blason.

Endormis dans la nuit tombale, clos en elle,

Les morts ont tressailli de votre ardeur charnelle.

Donc je dois, réprimant pleurs lâches et sanglots,

Vous confier, vivante, à la douceur des flots.

Nous prierons, gens des bourgs et manants de campagne,

Afin que la bonté de Dieu vous accompagne.

Allez! au nom de la Très Sainte Trinité,

Et que Jésus vous prenne en votre éternité.

Mais la barque n'est pas engloutie par les gueules fauves de l'abîme. Elle s'efface, poussée par les haleines pacificatrices d'invisibles archanges.

Les gerbes fauchées des houles vertes dorment sous un soleil d'accalmie, et LA JEUNE FILLE, affranchie par l'extase, contemple des visions vagues et des formes.

Dans le lilas de leurs rosaces vespérales,

Je vois s'épanouir, là-haut, des cathédrales.

Une poussière d'astre irise les parvis

Et les arceaux sortent des dalles de rubis.

Dans l'espace des nefs sans limites, lamées

D'azur, des encensoirs effeuillent des fumées.

Dans le frisson de leurs échos multipliés,

Des sons inentendus ébranlent les piliers.

Le voile rejeté d'un fulgurant coup d'aile,

Le Tabernacle inaccessible se révèle.

Et lorsque l'Ostensoir éphémère me luit,

La robe du soleil semble teinte de nuit.

Seigneur Dieu, l'appétit des vagues me réclame,

L'aumône de mon corps est faite. Cueillez l'âme.

Dans son ravissement mystique, LA JEUNE FILLE se croit morte. Serait-ce que la barque aborde aux rives vertigineuses du Paradis, où des couples célestes glissent dans une aube d'opales fluides?

Elle regarde émerveillée, sous une étoffe de la lumière, au lieu des tronçons effroyables, la fraîcheur blonde de ses mains ressuscitées et d'où s'exhale une senteur de ruches prochaines et de miel.

Des enfants, vêtus de tuniques multicolores et légères, lui font un triomphal cortège et, prise dans des rets de charmes surhumains, elle marche au milieu des hymnes étranges. Hymen! Hymenaee!

Hymen! Hymen! Hymenaee! Au faîte des monts d'hyacinthe un palais de prodige monte, marmoréen, vers les nuages violets. Elle gravit les escaliers, gardés par des sphinges immobiles.

Hymen! Hymen! Hymenaee! Au seuil glorieux des demeures, souriant idéalement dans l'ombre dénouée de sa chevelure, LE POÈTE-ROI vient vers elle sous son manteau de pourpre lyrique.

Et les enfants ont disparu; dans une salle de féerie, portée par des cariatides, sur l'or roux, des lions tués, LA JEUNE FILLE s'abandonne à la volupté des caresses. Hymen! O hymen!

LA JEUNE FILLE

Doux initiateur de l'âme en quelle sphère

Plus lointaine, Jésus, l'Esprit, et Dieu le Père,

Dans leur unité triple, infinis et sereins,

Attendent-ils le chœur des élus, pèlerins

Joyeux et jamais las d'un Temple que j'ignore,

Qui s'envolent de l'ombre ancienne vers l'Aurore.

Emmène-moi par les Edens et les Sions,

Toi qui sais les chemins de constellations.

LE POÈTE-ROI saisit la grande Lyre et, sous le plectre, les cordes de brebis vibrent dans l'écaille de tortue transparente.

Avant la Terre, avant les Jours et les années,

L'Immuable a pétri nos chairs prédestinées.

J'ai trompé mon ennui par la lyre, et j'attends

Tes seins qui m'appelaient de l'abîme des temps,

Et mes yeux, emperlés d'une angoisse inconnue,

Mes yeux cherchaient tes yeux nocturnes dans la nue.

Parfois, dans le brouillard chantant de la forêt,

Une fée illusoire éclôt et disparaît:

Dis-moi que tu n'es pas l'ombre vaine d'un rêve,

O fille de la mer et de l'écume brève.

Dis-moi qu'avant la tombe et nos corps révolus,

Le flot de tes baisers ne se tarira plus.

Je ferai vivre par delà les étendues

Ton nom sanctifié dans les cordes tendues.

Et tu vaincras par la gloire de tes beautés

Les nymphes de l'Hellas et les Divinités.

Parle, et tu chasseras, de la mémoire humaine

La Vénus Italique et l'Anadyomène.

Je traquerai leurs souvenirs tels que des loups,

Et Christ reconnaissant se penchera vers nous.

LA JEUNE FILLE

O Chanteur, je ne sais quel décevant mystère

Me rappelle du ciel entrevu vers la terre.

Ton regard me repousse et m'attire. Va-t'en,

Car je me damnerais peut-être en t'écoutant.

Dans son indicible douleur, LE POÈTE-ROI jette la Lyre qui se brise en un lamentable sanglot et le cri des fibres est si déchirant que LA JEUNE FILLE tremblante d'effroi et d'amour revient vers le royal Désespéré, comme résignée aux flammes d'une imminente géhenne. Pendant qu'ils sont enlacés, UN CHŒUR D'ANGES, entendu jadis, effleure leurs oreilles extasiées.

Ecarte le conseil de tes mauvaises craintes.

Le Seigneur t'a rendu des mains pour les étreintes,

Fais à l'amant royal le don de ton orgueil.

Va! laisse le troupeau neigeux d'immaculées;

Vers l'amoncellement des glaces reculées,

Les rouges Kéroubim les repoussent du seuil.

Aimez-vous! le blé mûr épars des Madeleines,

Epars sur les pieds nus avec les urnes pleines,

Brûle seul dans la sainte auréole de feu.

Dans le brasier de Christ, avivé de colères,

Vous fondriez, ô froides fleurs des soirs polaires,

Qui ne parfumez pas les hommes avant Dieu.

Lorsque le Rédempteur eut brisé les statues

D'autrefois, parmi les colonnes abattues,

Il laissa reverdir, seul d'entre les Maudits,

Erôs, et lui donna pour royaume la Terre:

Immortelle, la soif des lèvres vous altère,

Et l'enfer des baisers vaut notre paradis.

LA PEUR D'AIMER

A José-Maria de Heredia.

La Bête monstrueuse et le bon Chevalier

Ont lutté tout le jour: le dragon mort distille

Un suprême venin sur le sable infertile,

Et le triomphateur entre dans le hallier.

Il va, les yeux hagards d'un songe familier:

Là-bas, le palais d'or miraculeux rutile

Et la princesse rêve, en sa grâce inutile,

A l'amant inconnu qui la doit éveiller.

Mais lorsque le vainqueur de l'hydre et des licornes

Vit, après le bois sombre et les escaliers mornes,

La vierge aux cheveux blonds comme un soleil d'Avril

Dans la jeune splendeur de sa puberté mûre,

L'angoisse de l'amour mordit son cœur viril

Et sa chair de héros trembla, sous son armure.

LE PRINCE D'AVALON

A Henri de Régnier.

Et le prince vivait dans l'île d'Avalon.

Des parterres de fleurs caressaient ses prunelles;

Les calices des lys s'ouvraient en ce vallon

Éperdument, vers les étoiles fraternelles;

Les paons constellés d'yeux luisaient sous les halliers

Or mobile, tremblant saphir, vivante flamme

Et les fruits mûrs pendus aux vastes espaliers

Versaient un opulent arôme de cinname,

Tandis que, dans le parc peuplé par des sylvains

Et des faunes bordant les larges avenues,

Le clair de lune épars sur les marbres divins

Faisait étinceler la chair des nymphes nues.

Et le prince sur la terrasse du palais

Inclinait vers le sol ses doigts chargés de bagues

Et regardait, là-bas, sous les cieux violets,

Fuir des vaisseaux fleuris par la houle des vagues.

«Passez, je vous envie, ô frères ignorés,

Que les vents furieux emportent sur le gouffre;

Je ne la connais plus et vous la reverrez

La terre désirable où l'homme pleure et souffre.

Je suis venu vers les rivages interdits

Pour obéir aux voix des blanches fiancées

Et mon âme succombe au poids des paradis

Ainsi que les joyaux chargent mes mains lassées.

Pour éveiller en moi d'immortelles douleurs

Dont la mémoire accrût mes extases futures,

J'ai déchaîné des sangliers parmi les fleurs;

Mais les fleurs renaissaient plus belles et plus pures.

J'ai voulu renverser le palais merveilleux

Et je l'ai revêtu de rouges incendies,

Mais des colonnes d'or surgissaient à mes yeux

Et portaient jusqu'au ciel les voûtes agrandies.

Et lorsque j'ai tué la vierge que j'aimais,

Espérant rompre enfin les ineffables charmes,

L'enfant ressuscitée a vaincu pour jamais

Par des baisers plus doux ma tristesse et mes larmes.

Pour moi, le flot des jours s'écoule vainement;

Vainement le soir tombe et l'aurore rougeoie:

Enveloppé de rêve et d'éblouissement

Je suis le prisonnier de l'immuable joie.»

Ainsi par cette nuit d'étoiles, il parlait:

Les fourrés frissonnants brillaient de lucioles

Et le souffle embaumé de la brise mêlait

Les chansons de la mer à la voix des violes.

CELLE QU'ON FOULE

A Georges Duflot.

C'était parmi la nuit muette, la clameur

De la Terre, clameur lamentable et farouche

De géante en travail qui se tord sur sa couche,

Rejette l'embryon sanglant, rugit et meurt.

La formidable voix hurlait: cris d'épouvante,

Gémissements plaintifs des automnes, sanglots

Rauques de la forêt hivernale et des flots,

Rire amer et confus de la foule vivante,

Frémissement de l'herbe et murmure des nids,

Hymne démesuré du torrent et du gouffre,

Tout ce qui parle, tout ce qui palpite et souffre

S'unissait et montait vers les cieux infinis.

Or voici l'anathème effréné que la Terre

Jetait à travers l'ombre aux fils des nations:

«Que le troupeau vengeur des exécrations

Suive à la trace l'homme ennemi du mystère.

Les peuples d'autrefois inclinaient leur orgueil

Devant la majesté féconde de l'ancêtre

D'où jaillit la semence et la source de l'Être

Et qui rouvre ses flancs paisibles au cercueil.

Partout, toujours, dans les déserts hantés d'hyènes,

Dans les plaines de neige où, par soudains élans,

Bondissent des troupeaux de rennes et d'élans,

Près du pôle et dans les cryptes égyptiennes,

Les hommes adoraient la Terre, qui porta

Dans son sein maternel, des millions d'années,

Le germe à peine éclos de vos races damnées

Et priaient à genoux Kybèle, Isis, Airtha.

Alors au bruit des sistres d'or et des crotales,

Sereine, à travers les chemins et les cités,

De temple en temple, au pas de mes lions domptés,

J'allais les seins voilés de pourpre orientale.

Les vierges de Hellas ployaient leur cou de lait

Au passage de la déesse vénérable

Et, telles qu'au printemps les grappes de l'érable,

Me versaient des parfums où le feu se mêlait.

Les austères guerriers des campagnes romaines

Chantaient pieusement la nourrice Rhéa

Qui mit en eux la sève antique et les créa

Pour l'asservissement des nations humaines;

Et les chasseurs lointains des cerfs et des aurochs,

Les braves aux yeux bleus, chevelus d'or, les Mâles

Érigeaient mes autels en face des cieux pâles

Dans les forêts tempêtueuses, sur les rocs.

Quand la procession de mes prêtresses blanches

Précédait au printemps par les sentiers herbeux

Mon attelage lent et traîné par des bœufs

Vers les villages et les toits couverts de branches,

Les hommes tatoués de fauve vermillon

Se courbaient et baisaient ma trace, et les épées

Rouges encore du sang et des têtes coupées

Saluaient d'un éclair la Mère du Sillon.

O temps ancien de la Germanie et de Rome,

O temple universel des plaines et des blés

Où mon mystique époux des siècles écoulés,

Le laboureur était un prêtre auguste à l'homme:

Le culte vénéré sombre aux flots de l'oubli:

Nul printemps, nul été, ne luit et ne ramène

Les incantations de la prière humaine

Vers les autels de mon sanctuaire aboli:

O races chaque jour plus impures et viles,

Qui ne connaissez plus mes mystères, troupeaux

Plus barbares que vos pères vêtus de peaux,

Troupeaux qui pullulez dans vos enclos de villes,

Vous qui fouillez avec mépris mes flancs gercés

Par les maternités innombrables; ô foule

Immonde dont le pas sacrilège me foule;

Vous qui priez des dieux que je n'ai pas bercés

Au chant de mes forêts de bouleaux et de chênes,

Dans des lits d'herbe fraîche et des langes de fleurs,

Voici venir enfin la horde des malheurs

Fatidiques et des calamités prochaines.

Dans un bref avenir une aube jaillira,

Ensanglantant les noirs espaces des nuées

Et par-dessus le bruit féroce des huées

Le clairon des combats ultimes sonnera;

Sous l'œil indifférent des sphères fraternelles,

L'horrible mer de vos haines, sinistrement

Débordera sur vous et l'épouvantement

Élargira le vol funèbre de ses ailes;

Et les hommes saisis d'un délire fatal,

Déchaînés se rueront aux suprêmes tueries;

De l'équateur torride aux blanches Sibéries,

Ma face saignera comme un immense étal.

O fureur indicible et sans répit! batailles

Qui durerez de l'aube au soir, pendant dix ans,

Comme le cri des flots qui heurtent les brisants,

J'entends déjà clamer les corps sous les entailles.

Un souffle meurtrier et pestilentiel

S'exhale de la mort et des chairs refroidies

Sans linceul, tandis qu'aux lueurs des incendies

De vastes lacs de sang pourrissent sous le ciel,

De vastes lacs de sang où, rigides et vertes,

Vont des flottes de morts convulsifs par milliers,

Où s'acharnent sans peur, repus et familiers,

Les vautours réjouis des cervelles ouvertes.

La fièvre fait claquer les dents des survivants,

Témoins terrifiés des heures vengeresses,

Qui dans l'affolement des suprêmes détresses

Voudraient perpétuer leur race en des enfants;

Mais ces accouplements de spectres épuisés

Ne repeupleront pas les villes et les plaines.

Mêlez-vous, unissez les corps et les haleines!

Les siècles ont tari la source des baisers.

Les temps sont écoulés, les heures sont venues

Et nul glas solennel et lent ne tintera

Lorsque le vent indifférent emportera

Le dernier râlement de l'homme vers les nues.

Sa mort n'éveillera ni gaîté ni regret

Dans le monde impassible et dans l'âme des choses

Qui ne s'occupent pas en leurs métamorphoses

De ce qui naît, grandit, s'efface et disparaît.

Rien ne tressaillera dans la Nature, et seule,

Seule de toutes les étoiles, je saurai

Que mon lait a nourri jadis l'être exécré,

Le mauvais fils, l'enfant contempteur de l'aïeule!

Comme avant l'homme impie et ses rébellions,

Libre de sa présence et de sa marche impure,

Je pourrai dénouer au vent ma chevelure

De profondes forêts où rôdent les lions;

Et quand l'aube luira dans la fraîche rosée

Je plongerai mon corps que ses pas ont flétri.

—Et ma force renaît, ma beauté refleurit,

Et ma chair a des tons d'églantine rosée.

O gloire des cactus de pourpre et des lys blancs,

Hautaine majesté des palmes triomphales

Que faisait onduler le souffle des rafales

Sur la virginité première de mes flancs,

Surgissez et parez ma nouvelle jeunesse

Pour l'hymen radieux et rouge du soleil;

Tissez et déployez votre manteau vermeil

Sur ma gorge superbe et mes seins de faunesse!

Montez dans le limpide éther, ô chants d'oiseaux:

Voici l'amour et les caresses nuptiales;

J'entends hennir au loin les cavales royales

Et des nuages fins neigent de leurs naseaux.

Le Dieu descend du char céleste et sur ma bouche

Frissonnante, je sens sa bouche, et ses baisers

S'infiltrent lentement dans mes flancs embrasés,

Jusqu'à l'heure où le jour resplendissant se couche

Et remonte vers le palais mystérieux,

Cependant que la main pacifique des ombres

Étale dans le ciel obscur ses voiles sombres

Et clôt divinement mes lèvres et mes yeux.»

LA VOIX IMPÉRISSABLE

A Catulle Mendès.

Abandonné depuis des siècles fabuleux,

Un grand temple dressait sur le mont solitaire

Ses portiques de marbre et ses escaliers bleus.

Pourpre traînant en ombre errante sur la terre,

Jardins ensanglantés de glorieuses fleurs,

Vasques d'or où l'ibis sacré se désaltère,

Et près des bois, gemmés par la rosée en pleurs

Du collier merveilleux que l'aube sainte égrène,

Des oiseaux ignorant les rets des oiseleurs:

Tout un monde de rêve espérait une reine

Ou le retour tardif des héros et des dieux

Disparus dans la nuit formidable et sereine.

Fils de la neige pure et du ciel radieux,

Des cygnes indolents glissaient dans la vallée

Sur un fleuve que les lotus étoilaient d'yeux;

Leurs corps majestueux fendait l'eau refoulée

Et parfois leur plumage illustre secouait

Autour d'eux des flocons de lumière envolée,

Tandis qu'en un appel de deuil ou de souhait

Le cri des beaux nageurs aux ailes éployées

Montait éperdument vers le temple muet.

Mais nul dieu revenu n'écartait les feuillées

Et nulle reine avec des rires enfantins,

Ne réveillait l'écho des verdures mouillées.

Le vieux temple érigeait ses portiques hautains

Ainsi qu'un fier écueil d'indestructible roche

Qui défiait les flots des soirs et des matins.

Or, flux tumultueux qui roule et qui s'accroche

En écume de flamme aux marbres effrités,

La sombre mer des jours suprêmes était proche

Ruine des moissons et terreur des cités.

Fauves ivres du sang versé dans les cratères,

Des hordes s'en venaient vers les bois enchantés.

Les têtes des vaincus sur la peau des panthères

Pendaient horriblement comme des raisins mûrs

Et les carquois sonnaient aux dos des sagittaires.

Les frondeurs brandissaient leurs bras noueux et durs

Et des cavaliers nus au galop des cavales

Entrèrent en hurlant par les brèches des murs.

Des torches consumaient de leurs pourpres rivales

Les voiles rouges et les blocs de marbre roux.

Et des gerbes de feu fusaient par intervalles.

L'absence de vivants attisait le courroux

Des barbares frustrés de la chair des prêtresses,

Et les images d'or se brisaient sous leurs coups.

Tel le Temple, parmi les clameurs vengeresses,

S'abîmait dans les flots de bronze incandescent

Qui couronnaient les monts de monstrueuses tresses.

Seuls, les cygnes épars dans le val frémissant

Regardaient la lueur rouge de l'incendie

Comme un morne soleil qui meurt et qui descend;

Et, vers l'astre nouveau d'où la flamme irradie,

Désespérant des dieux qui les ont oubliés,

Ils tournaient tristement leur prunelle agrandie,

Mais les barbares las, jetant leurs boucliers,

Firent pleuvoir, avec les pierres de leurs frondes,

Les flèches qui sifflaient entre les peupliers.

Pointes de fer, silex aigus et balles rondes

Trouaient l'eau frissonnante avec un bruit strident

Et le sang des oiseaux tachait les claires ondes.

Alors un chant funèbre emplit le ciel ardent:

Un concert douloureux d'ineffable harmonie

Montait vers les tueurs surgis de l'occident.

La voix des chanteurs blancs pleurant leur agonie

Poursuivait les guerriers jusque-là sans remords

Dont la chair palpitait d'une angoisse infinie;

Et tandis qu'autour d'eux l'âme des cygnes morts

Semait un hymne amer de vengeance éternelle,

Les barbares, au vol de leurs chevaux sans mors,

S'enfonçaient, affolés, dans l'ombre solennelle.