MAYA

A BERNARD LAZARE

THAÏS

A Henri de Manneville.

I

Alexandros, l'épique enfant de Zeus Ammon,

Mange et boit et s'enivre après la ville prise

Dans le palais taillé dans le marbre et le mont;

Et les hommes-lions, sculptés de pierre grise,

Inutiles gardiens des murs et du trésor,

Regardent le héros boire aux coupes qu'il brise,

Cependant que la fauve avalanche de l'or

Splendidement s'abat sur la massive table

Comme un grand oiseau roux au fulgurant essor,

La rauque orgie et la clameur épouvantable

Hurlent et le troupeau des Hellènes vainqueurs

Mugit: tels les taureaux dans la nocturne étable;

Et parmi les péans discordants et les chœurs,

Et les parfums de la Sabée et le cinname,

Et la vapeur des vins et des chaudes liqueurs,

La torche en main, Thaïs, la bacchante qui clame,

La courtisane blanche et droite comme un lys

Revêt de pourpre ardente et couronne de flamme

La ville antique aux toits d'argent, Persépolis.

II

O ville, amas ancien de rêve et de superbe,

Dressée en moi sur tes inébranlables fûts,

Qui te rabaissera jusqu'au niveau de l'herbe?

Monceau de souvenirs étranges et confus,

Peuple mystérieux de muettes images,

Qui donc rendra la plaine au chant des bois touffus?

Qui chassera de moi les rites et les mages

Et sur les noirs débris du temple renversé

Fera monter des cris d'oiseaux et de ramages?

Quelle torche, ô mon cœur, sur ton marbre glacé

Etendra des lueurs sanglantes et sur l'âme

Lâchement assoupie et sur l'esprit lassé

Dardera la splendeur de ses langues de flamme?

JUDEX

A Marcel Collière.

Par le prétorial silence de la nuit

Où sonnent seulement des horloges funèbres

J'attends venir vers moi le Juge des ténèbres

Qui scrute les péchés des hommes et s'enfuit.

Sans toge, sans licteurs ni haches enlacées,

Sans chants impérieux et tristes de buccins,

N'écoutant que la voix des remords en nos seins

Le Juge intérieur passe dans nos pensées.

Les spectres dont le jour avait tué les cris,

Les spectres dont le jour avait clos les prunelles,

Surgissent maintenant des tombes éternelles

Et redressent leurs fronts livides et flétris.

O baisers reniés, mémoire des caresses,

Rêves que j'avais crus emmurés pour jamais,

O cadavres divins que j'aime et que je hais,

Regards accusateurs et bouches vengeresses,

Que voulez-vous de moi? spectres, ayez pitié;

N'appelez pas ainsi l'incorruptible juge;

Vous savez qu'il n'est point d'église de refuge

Pour le coupable en pleurs et le crucifié.

Mais l'âpre justicier se lève dans mon âme

Chaque soir: il prononce irrévocablement

La sentence de deuil, de honte et de tourment

Et fait couler en moi des rivières de flamme.

Puis il remonte au ciel lointain dont il descend

Et d'où j'espère en vain le Rédempteur à naître,

Tandis que dans l'obscur abîme de mon être

Un enfer de douleur hurle en le maudissant.

CHAMBRE D'AMOUR

La nuit tiède est clémente à la ville qui dort;

Des lys impérieux triomphent dans la chambre

Et cependant nos cœurs sont froids comme Décembre

Et nos baisers d'amours amers comme la mort.

Ta douce bouche s'ouvre à des chansons mièvres

Et tes seins bienveillants accueillent mon front las;

Mais, ô ma douloureuse enfant, je ne sais pas

Pourquoi les dieux mauvais empoisonnent nos lèvres.

Qu'importe? viens vers moi, triste sœur; aimons-nous,

Sans craindre la saveur glorieuse des larmes,

Tels des héros blessés avec leurs propres armes

Et dont le glaive d'or a rompu les genoux.

Viens! nous aurons l'orgueil des âmes taciturnes

En cette chambre morne et veuve de flambeaux,

Où, semblable à l'odeur des antiques tombeaux,

Un parfum sépulcral monte des lys nocturnes.

PRINTEMPS D'AUTOMNE

La pourpre automnale ensanglante

Les feuilles sèches des halliers

Et transforme en floraison lente

Les rayons d'Avrils oubliés.

D'insensibles métamorphoses

Changent les clartés d'autrefois

En d'artificielles roses

Qui parent les jours gris et froids,

Et sous le ciel tendu de brume

Et les nuages palpitants

Leur odeur mourante parfume

Un mélancolique printemps.

Très Chère, c'est aussi l'Automne

Ténébreux pour nos cœurs lassés;

Mais en notre chair qui s'étonne

Refleurissent les jours passés,

Et la ressouvenance lente

Nous revêt, comme les halliers,

D'un manteau de pourpre sanglante

Faite des baisers oubliés.

LIEDER

Ich, ein tolles Kind, ich singe

Jetzo in der Dunkelheit;

Klingt das Lied auch nicht ergötzlich,

Hat es mich doch vor Angst befreit.

(Heinrich Heine, Die Heimkehr.)

I

Des mots doux comme des hautbois

Et des harpes surnaturelles,

Des sons légers de chanterelles

Et dans les bois, des voix, des voix.

Des couples blancs de tourterelles,

Des oiseaux bleus couleur du temps;

Des ailes d'or sur les étangs,

Dans le ciel des ailes, des ailes.

Je ne sais où: je vois, j'entends.

Voici venir la très aimée

Et sa cheville parfumée

Foule des tapis éclatants;

Sa robe candide est lamée

De l'or du paradis natal;

Des feux de myrrhe et de çantal

L'entourent de blonde fumée.

Plus rien, plus rien! le deuil brutal,

Le silence et l'ombre. Serait-ce

Que la perfide enchanteresse

A forgé ce mur de métal

Et clos dans la nuit vengeresse,

Sans ailes d'or et sans hautbois,

Les mots doux comme une caresse,

Et les colombes, sœurs des voix?

II

Ni tes fiertés, ni tes paresses

Ni l'espoir menteur des caresses,

Ni ta chair de vierge, j'aimais

La splendeur de ma propre idée,

O maîtresse non possédée

Qui ne me trahiras jamais

Je garde en mon âme hautaine

Le rêve frais de la fontaine

Et des nénufars ingénus;

Je laisse aux lèvres sans extase

L'eau noire et, grouillant dans la vase,

Tous les reptiles inconnus,

Loin de l'hivernale vallée

L'aile des fleurs s'est envolée

Et le murmure des nids verts

Cherche, avec le vol des pétales,

Dans les aubes orientales

L'éternel printemps de mes vers.

C'est l'heure que j'ensevelisse

La blancheur du dernier calice

Avec les souvenirs défunts:

O nuptiale Galatée,

Rends-moi la corolle empruntée,

Rends-moi le songe des parfums,

Pour que je tisse avec mes strophes

Un linceul de riches étoffes

Embaumé de myrrhe et de nard

Et que je jette sur mon rêve

De jeunesse et de gloire brève

La pourpre antique de Schinnar.

III

Pour moi seul tes cheveux de saule

Se déroulent sur ton épaule

Comme les feuilles dans le vent,

Et, tel que sur la neige vierge

Frémit un frisson d'or mouvant,

De l'aube de ta chair émerge

Une fleur de soleil levant.

Car seul je connais les paroles,

Sœurs des feuilles et des corolles,

Qui puissent dire ta beauté;

Je sais les phrases rituelles

Par qui, dans le bois enchanté,

L'ombre des amantes cruelles

Revive pour l'éternité.

Rires et larmes infinies!

Si je chantais tes litanies

Et le miel de tes seins rosés

Je ferais voler dans les brises,

Au delà des jours épuisés,

L'abeille des lèvres éprises

Vers la ruche de tes baisers.

Mais je tais avec jalousie

Les chers mots dont je m'extasie:

Les hommes passent et s'en vont;

Le bruit des foules abhorrées

Roule et le miel divin se fond

En perles de gouttes dorées

Dans l'urne de mon cœur profond.

IV

Ta voix, ta même voix de colombe blessée

Sonne plaintivement dans ta gorge lassée.

J'entends encor l'écho des paroles d'antan

Lorsque les mots ailés s'envolent en chantant.

Mais je ne comprends plus les syllabes; j'oublie

Ce qui fait leur langueur et leur mélancolie.

Je crois t'ouïr parler un langage inconnu

Sur des airs dont mon cœur s'est en vain souvenu,

Et je perçois parmi la musique rhythmée

La voix d'une étrangère ou d'une morte aimée.

V

Reine du magique palais,

En ce jeu cruel que tu joues,

Comme tes sœurs, tu te complais

Aux larmes roulant sur nos joues.

Quand tu presses le vin des cœurs

L'étoile de tes yeux rutile,

L'étoile de tes yeux vainqueurs

Rit de la lâcheté virile.

Tandis que, dans la paix du soir,

Les désirs—tels de mauvais anges—

Portent aux meules du pressoir

Les grappes des rouges vendanges.

Soit! en tes rêves assassins

Grise-toi des pourpres foulées

Et noue au-dessous de tes seins

Des peaux fauves et tavelées.

Sois la bacchante que les dieux

Lâchent sur la terre; promène

L'orgueil de tes flancs radieux

Au milieu de la vigne humaine.

Va! que les héros asservis

Et les poètes que tu crées

Se courbent hurlants et ravis

Devant tes colères sacrées:

Tes triomphes sont imparfaits,

Ta gloire sanglante est un leurre;

Tu n'as pas su que je t'aimais

Et tu ne sais pas que je pleure.

VI

Les moires vertes des feuillées

Attendent le Prince Charmant

Et sous les gemmes de rosée

L'aubépine est une épousée

D'où s'exhale amoureusement

L'âcre parfum des fleurs mouillées.

Des lèvres que nul ne connaît

Ont bu les gemmes disparues:

Pourquoi le Prince viendrait-il,

O forêt? le parfum subtil

Meurt dans les poussières accrues

Sur l'aubépine et le genêt.

La plainte lente des ramures

Geint sinistrement et déjà

Les nains méchants des avenues

Font saigner sur les branches nues

Que leur caprice ravagea

La chair automnale des mûres.

VII

Plus quam femina virgo

(P. Ovidius Naso)

(Métamorphoses, Livre XIII.)

Plus claires dans le sombre azur des nuits sans lune

Les étoiles doraient les ajoncs et la dune,

Mais je n'ai pas souci de leur ruissellement

Et dans mes yeux fleuris de visions plus belles,

Baignant les cieux futurs de leurs splendeurs nouvelles,

Les astres à venir montent éperdument.

Tu glissais à pas lents dans les ajoncs stellaires

Et sourde à la rumeur humaine des colères

Tu regardais surgir les astres apaisés;

Mais dans mon cœur fleuri de voluptés plus calmes,

J'évoque au chant lointain des sources et des palmes

Les vierges à venir et les futurs baisers.

VIII

La fleur énorme de la mer

Éclose avec l'aurore sainte

Renaissait dans le gouffre amer

De tes prunelles d'hyacinthe.

Dans tes cheveux d'or j'adorais,

Sous l'or caduc de leur couronne,

Les impériales forêts

Et leur laticlave d'automne.

Les peupliers glauques et blancs

Et la mollesse des prairies

Revivaient dans les gestes lents

De tes mains douces et fleuries.

Mais aujourd'hui que tu n'es plus

La prêtresse et l'évocatrice,

Il faut les bois et les reflux

Pour que ta grâce refleurisse

Et les colchiques du matin

Ressuscitent dans ma pensée

Ta pâleur morne de satin,

O mensongère Fiancée.

IX

Tout à l'heure, un essaim de mauves s'envolait,

Majestueux, au ras des vagues aurorales:

Les oiseaux fendaient l'air de leurs ailes égales

Et nageaient dans l'azur vers l'horizon de lait.

Ils allaient: le soleil semait sur les prairies

Marines des fleurs d'or et de chrysobéril

Et l'on eût cru là-bas des papillons d'avril

Sur un champ constellé de rares pierreries.

Ils allaient: maintenant que dans le clair matin

La blancheur de leur vol splendide s'est fondue,

Je cherche obstinément au fond de l'étendue

Le souvenir neigeux de leur essor lointain.

Nul des flocons perdus dans les brumes d'opale

N'argente plus la plaine immobile des flots

Et la seule clameur des antiques sanglots

Monte plus tristement vers le lac du ciel pâle.

O Chère, ô pâle ciel d'amour qui te mirais

Dans la mer somptueuse et calme de mes rêves

Quels abîmes d'azur et d'Océans sans grèves

Ont englouti le vol de mes désirs secrets?

Je ne sais: le regard a lassé ma prunelle,

La solitude morne emplit mon cœur, j'entends

Dans le double infini de l'espace et du temps

Monter le râle amer de l'angoisse éternelle.

X

Je ne veux pas courber la tête sous tes pas

Ni baisser devant toi mes yeux; je ne suis pas

Un mendiant d'amour et d'aumônes charnelles

Et la honte des pleurs souillerait mes prunelles.

Mais dans la nuit semblable à mon cœur sombre et fier

J'irai dire mon mal aux vagues de la mer:

Elle me bercera la mer consolatrice

Avec des rhythmes lents et des chants de nourrice.

J'écouterai sa voix et je m'endormirai:

Comme un enfant, tandis qu'en un jardin sacré

Surgira, bleu de rêve et parfumé de menthe,

Le magique palais où tu seras clémente.

POUR UNE ABSENTE

Je veux m'enfermer seul avec mon souvenir,

Immobile, oublieux des rafales d'automne

Qui font les frondaisons se rouiller et jaunir

Et de la mer roulant sa plainte monotone;

Je veux m'enfermer seul avec mon souvenir.

Le demi-jour filtrant des étoffes tendues

Sera doux et propice à mon cœur nonchalant,

Quand je l'évoquerai du fond des étendues,

Et sa voix emplira d'un hymne grave et lent

Le demi-jour filtrant des étoffes tendues.

J'aurai la vision chère devant les yeux:

Le souffle parfumé de l'ineffable Absente

Flottera pour moi seul dans l'air silencieux,

Subtil comme une odeur de fraise dans la sente;

J'aurai la vision chère devant les yeux.

Et je dirai tout bas ma tendresse latente;

O cœur lâche, tremblant et révolté, je veux

Que ton intime amour se révèle et la tente:

Tu te résigneras à l'effroi des aveux

Et je dirai tout bas ma tendresse latente.

JOUVENCE

Tu parles tristement des campagnes lointaines

D'une voix si dolente et lourde de regrets

Que je deviens jaloux des fleurs et des forêts

Et des saules d'argent penchés vers les fontaines.

Souvenirs! jours anciens! comme vous enserrez

Notre âme prisonnière en d'invincibles chaînes:

Tu veux, comme autrefois, baigner les sombres chênes

Au clair de lune blond de tes cheveux cendrés.

Soit! l'été revenu parmi les hautes herbes,

Nous marcherons, frôlés par les ailes de l'air,

Au murmure divin des choses et ta chair

Mêlera des parfums de Chypre aux foins en gerbes,

Et peut-être qu'un soir entre de rudes draps

Embaumés de lavande et dans un lit d'auberge

Tu me rendras ta chair et tes lèvres de vierge,

Pour quelque amour d'enfant dont tu te souviendras.

LA MORT INUTILE

A Grégoire Le Roy.

Curæ non ipsa in morte relinquunt.

(Publius Vergilius Maro.)

Triste comme la mer et la chanson des syrtes,

Le vent lourd de sanglots pleure dans la forêt;

Un troupeau d'ombres va, paraît, et disparaît

Par les bois souterrains et les bosquets de myrtes.

Défaillant dans l'horreur d'un ciel ensanglanté,

Le soleil infernal baigne le pâle espace;

Un troupeau d'ombres vient, revient, passe et repasse

En sa mélancolique et tremblante clarté;

Et ce sont à travers les routes d'asphodèle

Les fantômes hagards, pleins de larmes et lents

Dont les glaives d'amour ont déchiré les flancs:

La mort n'a point fermé leur blessure immortelle,

Le sommeil sépulcral a leurré leurs yeux las

Et l'âpre souvenir survivant à la tombe

Tel qu'un vin corrosif, goutte par goutte, tombe

Dans leur cœur ulcéré qui ne guérira pas.

L'AME SEULE

A A.-Ferdinand Herold.

La bienfaisante nuit couvre la ville immense

D'où montaient vers le ciel des sanglots et des chants

Et la grande cité semble un lac de silence

Frôlé par la rumeur pacifique des champs.

Mer des vivants, mer furieuse qui te rues

Emportant dans tes plis les deuils et les baisers,

Tu roules tout le jour sur le pavé des rues,

Mais le soir calme endort tes râles apaisés;

Et les rêveurs amis des nécropoles saintes,

Délivrés de la joie, affranchis du remords,

Errent par les soirs clairs et fleuris d'hyacinthes

Comme des immortels dans la maison des morts.

Hommes, laissez passer dans la nuit solitaire

Ceux qui foulent toujours des chemins non frayés:

Les exilés divins ont repeuplé la terre

Et je me sens plus seul quand vous vous réveillez.

Quels démons ont pétri de leur mains ironiques

Vos faces de mensonge et de stupidité,

Je ne sais, mais le mal suinte de vos tuniques

Et votre rire impur attente à la beauté.

Le matin revenu, soyez tels que vous êtes.

Moi cuirassé d'orgueil et de mépris serein

Entre mon cœur farouche et vos clameurs de bêtes

Je laisserai tomber une herse d'airain.

Je m'en irai là-bas vers la forêt clémente:

Les arbres fraternels m'appellent doucement;

L'herbe bruit, l'eau des fontaines se lamente

Et rit comme une nymphe avec son jeune amant.

La forêt a gardé pour mon oreille seule

Les chants anciens et les fleurs nobles d'autrefois

Parfument à jamais sa mémoire d'aïeule

Et tous les rhythmes morts revivent dans sa voix.

Les chênes musculeux portent de verts portiques,

Où pareils à des rois mes rêves passeront

Et près des dieux nouveaux, fils des taillis antiques,

Je plierai les genoux et courberai le front.

Mais retrouveras-tu la jeunesse première,

O parleur orgueilleux, ivre d'un vin mauvais?

Et si dans la splendeur de la pure lumière

Ton rêve était moins beau que tu ne le rêvais?

Ainsi qu'un porteur las délivre ses épaules

Tu voudrais rejeter les souvenirs humains

Et suivre le ruisseau qui court entre les saules

Et marcher tout le jour au hasard des chemins.

Va! tu n'entendrais plus les voix surnaturelles

Qui t'invitent la nuit, vers les magiques bois;

Dans les halliers saignant de mûres et d'airelles

Tu serais poursuivi par les mauvaises voix.

Reste jusqu'à la mort baigné de crépuscule

Avec l'âpre regret des astres radieux:

Tu n'es pas assez grand pour le manteau d'Hercule

Et pour te revêtir de la pourpre des dieux.

PETITS PAYSAGES

A Urbain Derbanne.

I

Une écume de fleurs, blanche et rose, s'étale

Sur la mer onduleuse et mouvante des prés

Où ruisselle le flot des trèfles empourprés,

Tandis que montent vers le nue orientale

Le meuglement des bœufs et la rumeur des blés.

II

Le souffle langoureux des brises musicales

Chante dans les sainfoins en fleurs un hymne lent

Et grave et sous les rais du soleil aveuglant

Une fuite éperdue et grise de cigales

S'enlève et vibre, au ras de l'herbe, en sautelant.

III

L'équipe de pêcheurs tire la grande senne

A basse mer, avant les vagues et le flux;

Et nul des rudes gars n'est manchot ni perclus,

Mais l'effort fait saillir et gonfler leur chair saine

Et les veines des bras musculeux et velus.

IV

Le soleil tombe et des grappes de lilas sombre

Fleurissent la forêt marine où Téthys dort

Sous un voile de pourpre aux filigranes d'or

Que trempe dans le sang de la clarté qui sombre

L'invisible ouvrier du fabuleux décor.

V

Le ciel est gris comme une aile de tourterelle

Que teinterait un peu de rose veiné d'or;

Là-bas, le cap lointain dont la mâchoire mord

L'horizon sombre est las de sa longue querelle

Et la brume a brisé les dents du monstre mort.

EN MORVAN

A Jacques Derbanne.

L'ombre s'enroule aux flancs des collines farouches

Et pèse sur les bois et les versants herbeux

Où dorment lourdement les immobiles bœufs;

Elle fait grimacer les arbres et les souches

Des saules noirs pareils à des jeteurs de sorts,

Tandis que par les vaux mystérieux et morts

Le monotone appel des hulottes réplique

Au sifflement du vent dans le houx métallique

Qui vibre hostilement comme une armure et luit

Et l'eau sauvage hurle entre les roches grises,

Ainsi que défaillant de hautes entreprises

Une guerrière blanche en fuite dans la nuit.

L'EAU MORTE

A Charles Bourgault Ducoudray.

L'étang mystérieux dort parmi les bois sombres,

Eau de solitude, eau de silence, eau de songe,

Que le flot rose et blanc des bruyères prolonge;

Parfois des oiseaux noirs glissent comme des ombres

Entre les joncs tendus hors des sinistres ondes

Tels que des glaives d'or aux mains de reines blondes;

Et sous l'âpre soleil épars en rayons mornes

Les nymphéas chassés des limpides fontaines

Où boivent, à la nuit, les cerfs aux belles cornes,

Attendent tristement les étoiles lointaines.

RÊVE D'ÉTALONS

A Edmond Haraucourt.

Une lourde vapeur rôde sur les prairies;

La plaine calme dort au chant prochain des eaux

Et le vol pacifique et lent des grands oiseaux

Traîne des filets d'ombre aux flots d'herbes fleuries.

L'or brusque du soleil déborde dans l'azur

Et jaillit de la neige ardente des nuées;

Puis le ciel morne enclôt les splendeurs refluées

Dans ses digues de fer éblouissant et dur.

Des cris surnaturels et des glaives d'archanges

Bruissent dans l'éther magiquement: des voix

Rauques sonnent l'appel d'invisibles tournois

Où se heurtent des dieux et des guerriers étranges.

Les étalons vautrés dans le tiède gazon

Comme au ressouvenir épique des mêlées,

Eperdument, de leurs prunelles affolées

Parcourent l'étendue immense et l'horizon,

Et par delà le sable héroïque des grèves

Regardent, les naseaux gonflés d'un souffle amer,

Sur la montagne bleue et verte de la mer

Blanchir en galop fou les cavales des rêves.

Convulsifs et dressés sur leurs jarrets tremblants,

Le col tendu vers les chimériques crinières

Ils sentent comme aux jours des fièvres printanières

Les désirs infinis aiguillonner leurs flancs.

Mais leur chair glorieuse en proie aux frissons vagues

Dédaigne désormais les vieilles voluptés

Et le vain désespoir de leurs cœurs indomptés

Hennit lugubrement vers le troupeau des vagues.

MARBRE

A Ernest Christophe.

Les bois religieux se taisent; les oiseaux

Ont quitté la forêt où meurt le bruit des eaux.

Seule en sa nudité de vierge et de guerrière

La déesse de marbre habite la clairière

Et son corps impollu fait de rêve et d'amour

Monte, lys immortel, parmi les fleurs d'un jour.

Ni flûtes de bergers ni chansons de cigales:

Sauf le frissonnement des herbes amicales

Dont le flot souple ondule autour d'elle, nul bruit.

Parfois dans les fourrés un chevreuil brusque fuit

Farouche d'avoir vu briller la chair sans voiles

Et l'arc impérieux tendu vers les étoiles.

CRISTAL

A Emile Gallé.

Noire sur le cristal pâle et gris comme un ciel

D'hiver, la libellule énigmatique éploie

Les ailes dans l'air lourd et pestilentiel.

Ses immobiles yeux sans tristesse et sans joie

Cherchent sinistrement une invisible proie

Et planant sur l'eau verte et morte des marais,

Vers vos calices d'or, de pourpre et de ténèbres,

Elle vole vers vos calices à jamais,

Glauques fleurs qui nagez sur des étangs funèbres

Où se mire le deuil des pins et des cyprès.

CRÉPON

A Judith Gautier.

Des oiseaux merveilleux onglés de griffes d'or

Tracent dans le ciel calme un candide sillage

Et la migration d'un éternel voyage

Tend vers des pics lointains leur immuable essor.

Le caprice du peintre ouvrant les ailes vaines

Fige ironiquement loin des vierges sommets

Leur vol: blancs exilés, vous n'atteindrez jamais

Les cimes que le soir vêt de pâles verveines.

Mais le rêve des monts vous donne leur fierté,

L'eau des lacs inconnus frémit dans vos prunelles

Et l'héroïque amour des neiges fraternelles

Illumine vos yeux de gloire et de clarté:

Telle malgré l'horreur des ténèbres accrues

Mon âme vole vers la pourpre des printemps

Et loin des monts neigeux et des lacs où je tends

Rêve au parfum royal des roses disparues.

L'IMPÉRATRICE

A Mlle Gabrielle Herold.

Les dieux d'un riche crépuscule

Parent d'or fauve et de joyaux

Les cactus, les lys sans macule

Et les chrysanthèmes royaux;

La pourpre du jour tombe et glisse

Sur les terrasses du jardin;

Le soleil meurt, l'Impératrice

Frôle les fleurs avec dédain

Et songe, loin des soirs illustres,

Au lac blanc sous l'aube d'avril

Où les frêles herbes palustres

Semblaient des reines en exil.

L'ASCÈTE

A Benjamin Constant.

Après le jour de flamme et le labeur amer,

L'ascète hiératique accroupi sur la grève

Entendait résonner une harpe de rêve

Et son maigre lion dormait près de la mer.

Ni voix ni glissement des barques ou des ailes

Ne troublaient le silence effrayant et la paix

Du morne crépuscule épars dans l'air épais,

Et la bête songeait aux viandes des gazelles.

Mais l'homme dédaignant la tristesse du soir,

Consumé d'une soif que rien ne désaltère

Et que n'apaisent pas les coupes de la terre,

Regardait le soleil rougir l'horizon noir.

Et voyait, en un ciel de pourpre et d'hyacinthe,

Les pieds cloués, la chair tachant l'horrible croix,

Le Seigneur Jésus-Christ, fils de Dieu, Roi des rois,

Sinistrement saigner sur la montagne sainte.

MESSE DES MORTS

A Bernard Lazare.

LES ORGUES

Requiem æternam dona eis, Domine.

Seigneur, ces pèlerins des routes de la vie

Ont peiné tout le jour vers le terme divin:

Au lieu des puits d'eau vive et des outres de vin,

Ils se désaltéraient aux calices d'envie.

Desséchés par le hâle et brûlé par le ciel

Torride, haletant de la soif infinie,

Ils ont bu, comme Christ en sa lente agonie,

La mauvaise liqueur de vinaigre et de fiel.

Sous les savantes mains d'atroces sagittaires,

Des flèches s'envolaient vers eux d'arcs inconnus

Et d'invisibles fouets mordaient leurs torses nus

Et du métal ardent coulait dans leurs artères.

Ils marchaient pesamment sous le faix de leurs croix

Avec le seul espoir de ta bonté future;

Mais les loups de l'enfer guettent la créature

Et happent en chemin l'âme que tu mécrois;

L'inextinguible feu hurle dans la géhenne

Et les damnés jetés aux abîmes grondants

N'apaisent point la faim terrible de ses dents

Et son gosier féroce est avivé de haines;

N'écarte pas de toi les fidèles troupeaux;

Le soir descend; après les heures sans prairies,

Voici l'instant rêvé des calmes bergeries:

Ouvre, ô Pasteur des morts, le bercail de repos.

LES VIOLONS

Et lux perpetua luceat eis.

Seigneur, ces exilés de la seule patrie

Criaient vers toi du fond des gouffres ténébreux;

Pitié, fais ruisseler des nuages sur eux

La source de splendeur promise en Samarie.

Que la mort leur devienne un baptême: revêts

Leurs flancs martyrisés de robes de lumière

Et donne leur essor dans la gloire première

Aux cygnes échappés aux pièges du Mauvais.

Magnifiques et purs, après la lutte rude,

Ils voleront vers les parterres triomphaux

Où des lys, méprisant la morsure des faux,

Fleurissent dans la joie et la béatitude,

Tandis que le soleil d'un ineffable été

Inonde d'or brûlant les roses et dilate

Les parfums épandus des coupes d'écarlate

Et que l'éther subtil chante l'éternité.

Rappelle au nid fermé les frissonnantes âmes

Et les ailes d'amour monteront vers l'Amant

A travers l'harmonie et l'éblouissement

Des musiques, des voix, des splendeurs et des flammes,

Et les siècles futurs et ceux qui ne sont plus

Tressailleront en toi d'une même allégresse

En oyant tel qu'un chant et tel qu'une caresse

Frémir au ciel nouveau le vol blanc des élus.

LES VIVANTS

Agnus Dei qui tollis peccata mundi

dona eis requiem.

Seigneur, Seigneur, Seigneur, impitoyable maître,

Nous sommes las des jours et des soleils maudits:

Epargne aux délivrés l'horreur du paradis,

Laisse les morts dormir en paix et ne plus être.

Tant de clous ont percé leurs membres ici-bas

Que nul flot baptismal rédempteur de leurs peines

Ne laverait les maux et les douleurs humaines

Et que ton repentir ne leur suffirait pas.

Ils entendraient, au lieu des sublimes cantiques

Flottant parmi l'encens des lys épanouis,

Monter de l'Océan tumultueux des nuits

Le râle inexpié des souffrances antiques;

Rumeur d'airain, sanglot cruel d'un tympanon

Dont une main haineuse a secoué les cordes,

Le souvenir rirait de tes miséricordes,

La voix de tes élus blasphémerait ton nom.

Roi du ciel, reste seul dans ta gloire exécrée

Formidable, sereine et libre de remords;

O bourreau des vivants, ne touche pas aux morts,

Et quand viendra pour nous la suprême vesprée,

Quand les vers rongeront les os de nos genoux,

Accorde à notre chair en tardive clémence

Non les vaines clartés, mais l'ombre, le silence,

Le sommeil et l'oubli de toi-même et de nous.