VII

LA MARQUISE DE VILLEPREUX

Le château d'Angoville est situé, non loin de Saint-Lô, dans un des plus ravissants paysages de cette presqu'île du Cotentin, qu'on a assez justement comparée à la Suisse. Il se compose de deux constructions bien distinctes qui, avec l'immense parc qui les entoure, occupent un vaste coteau qui domine la Vire. Il ne reste du vieux château d'Angoville, bâti au moyen âge, qu'une salle remarquable du douzième siècle, soutenue par d'énormes piliers, et un donjon octogonal du quinzième siècle, très élevé, d'où l'on aperçoit non seulement la vallée de la Vire, mais celles de ses affluents, la Dolée et le Torteron. Une porte garnie de mâchicoulis, et surmontée d'un énorme écusson des Villepreux, semble soutenir le donjon et s'appuie elle-même sur une enceinte d'épaisses murailles qui décrit un léger circuit, puis s'arrête net en un monceau de grosses pierres. Tous ces vieux restes se seraient depuis longtemps écroulés, s'ils n'étaient liés entre eux par une solide couche de lierre qui les enserre plus sûrement dans ses griffes de bois tordu que des anneaux de fer. Seule, la salle du douzième siècle se tient bien debout, comme si jamais les années ne devaient avoir raison de ces constructions massives qui semblent avoir été faites par des géants. Elle a toujours servi d'écurie, ainsi que le prouvent des dispositions spéciales prises dès sa fondation; et il a suffi d'y jeter un peu de lumière et d'y apporter les aménagements nouveaux qu'exige le sport, pour en faire une parfaite écurie moderne.

Lorsque le vieux château, fatigué par les nombreux sièges que lui firent subir les Anglais, commença de tomber en ruine, Jean VIII de Villepreux dépensa presque toute sa fortune pour faire construire la superbe habitation qui s'élève à une légère distance du donjon, et qui est un des plus admirables souvenirs que nous ait laissés l'architecture du dix-septième siècle.

C'est de là que la marquise avait écrit à son fils la lettre qu'il avait reçue en arrivant à son cercle.

Le lendemain, à l'heure même où le jeune marquis s'éteignait, dans la seigneuriale demeure de la rue Saint-Dominique, sa mère se promenait, en s'appuyant affectueusement sur le bras de Juliette de Persant, dans la large avenue qui mène du nouveau château aux ruines de l'ancien.

Depuis deux jours qu'elle était arrivée à Angoville, elle avait tout vu, tout disposé pour recevoir son fils. Et, en ce moment, elle allait elle-même jeter un dernier coup d'œil sur son écurie.

—Il aime donc bien les chevaux? interrogeait Juliette, les yeux levés vers ceux de la marquise.

—Ma petite, répondait la douairière, quand tu n'auras plus sur les joues ce joli duvet qui te fait ressembler à un fruit vert, c'est-à-dire quand tu commenceras à connaître un peu la vie, tu sauras que les hommes ne nous aiment qu'à la condition que nous flattions toutes leurs manies, toutes leurs faiblesses. Jean adore les chevaux; moi je les aime bien, comme de bonnes bêtes qui nous rendent service, mais enfin je ne les adore pas. Cependant, je vais visiter l'écurie pour être bien certaine que rien ne manque aux chevaux de mon fils, que l'avoine est belle, que les boxes sont bien nettoyés, que les cuivres, les harnais, les selles sont parfaitement entretenus. Tu verras que la première visite de Jean—lorsqu'il nous aura embrassées, car il daignera nous embrasser d'abord—eh bien, sa première visite sera pour ses chevaux. Et, comme il sera satisfait, il me dira:

«Vraiment, ma mère, c'est plaisir, après une absence, de retrouver une écurie aussi bien entretenue.»

Et ce sera ma récompense.

La marquise douairière de Villepreux était encore très belle. Elle touchait à la cinquantaine et paraissait à peine avoir quarante ans, sans recourir d'ailleurs à aucun artifice de toilette; elle n'avait jamais essayé de rester jeune femme. Son mari mort, elle avait dédaigné toute coquetterie.

Elle ne voulait plus être que mère, mais une mère jeune, aimante, gracieuse. Et peut-être est-il inexact de dire qu'il n'y avait plus la moindre coquetterie en elle; car elle avait celle de vouloir effacer dans l'imagination de son fils toutes les jeunes femmes qu'il courtisait.

Elle n'était décidée à abdiquer que devant la femme qu'elle lui avait choisie, devant Juliette de Persant. Et alors, elle deviendrait grand'mère.

Quand elle parlait de Jean, ses yeux noirs prenaient un éclat extraordinaire, une légère rougeur montait à ses joues habituellement assez pâles. Et elle semblait vraiment toute jeune.

Elle n'avait presque pas de rides, ses cheveux étaient toujours d'un noir de jais. Elle avait encore la taille mince, malgré un léger embonpoint qu'elle appelait en riant de la vieille graisse; et elle était très vigoureuse.

Si elle s'appuyait sur le bras de Juliette, c'était pour mieux sentir ce jeune cœur, qu'elle savait battre à son unisson.

Juliette de Persant méritait bien l'affection si tendre que lui portait la douairière. Son visage long, ovale, naïf, éclairé par de grands yeux bleus, ressemblait à celui de ces vierges qu'on voit sur les vitraux des vieilles églises; ses cheveux séparés sur son front pur en deux bandeaux étaient d'un brun délicat, nuancés d'or aux tempes et à la nuque; son nez, d'une finesse exquise, paraissait fragile comme une mince feuille de porcelaine; ses lèvres gracieuses, bien ouvertes, pleines de sang, indiquaient la bonté.

Son portrait moral ressemblait à celui de la marquise, comme un reflet ressemble à la lumière. Et toutes ses pensées, toutes ses aspirations se résumaient en une unique chose: elle admirait Jean de Villepreux.

Elles étaient arrivées à la vieille salle romane et passaient devant les boxes.

—Voici Lutin, son favori, dit fièrement la marquise…

Et bravement, elle pénétrait dans le box et caressait la croupe du cheval.

—Quelle noble bête! s'écria Juliette.

—Jean en choisira une pour toi, mais bien douce, une haquenée comme celles que montaient les dames de jadis; il la dressera lui-même, et vous irez faire de longues promenades…

—Ah! mère, murmura Juliette,—elle avait toujours appelé la marquise ainsi,—mère, vous me faites rêver!…

Elle avait baissé les yeux et rougissait.

En ce moment, elles entendirent des pas. Et une voix d'enfant demanda:

—Est-ce que madame la marquise est là?

—Oui, répondit un palefrenier. Pourquoi donc?

—J'ai couru pour lui remettre cette dépêche qu'on vient d'apporter au château.

Une dépêche! La marquise sourit:

—Je devine: Jean a reçu ma lettre ce matin, il me télégraphie qu'il arrive.

Puis elle sortit vivement, prit le papier bleu et l'ouvrit, tandis qu'une expression de triomphe se répandait sur son visage. Mais à peine avait-elle jeté les yeux sur les quelques mots rédigés par Honoré que ses traits se contractaient affreusement.

—J'étais trop heureuse! murmura-t-elle.

Et elle s'évanouit dans les bras de Juliette. La jeune fille parcourut rapidement la dépêche; elle aussi faillit tomber; mais elle puisa, dans son amour pour la marquise, la force de résister à sa douleur. Et ce fut elle qui, tout en s'empressant auprès de Mme de Villepreux, donna les ordres nécessaires pour préparer le départ, et cela avec un calme, une énergie dont elle ne se serait pas crue elle-même capable.

—Qu'on attelle immédiatement pour nous mener à Saint-Lô; nous avons le temps de prendre le dernier train qui rejoint la ligne de Paris…

Quand la marquise revint à elle, elle voulut parler; mais Juliette l'entoura de ses bras:

—Mère, ne vous occupez de rien; laissez-moi, dans notre malheur, la consolation de vous gâter.

Et elle la reconduisit au château, où la marquise demeura une heure immobile dans son fauteuil du grand salon, les yeux aveuglés de larmes, vaguement fixés sur le fauteuil où son mari passait autrefois les soirées en face d'elle, et où son fils aîné l'avait remplacé. Ceux qu'elle aimait devaient-ils ainsi partir avant elle? Car elle devinait la vérité tout entière dans la dépêche d'Honoré: son fils Jean était mourant, peut-être mort… et on n'avait pas osé le lui annoncer brutalement.

Mort, lui, son orgueil, toute sa vie! Sans doute quelque sotte querelle, suivie d'un duel?… ou un accident?… Peut-être une chute de cheval?… L'incertitude l'aurait brisé si, de temps en temps, Juliette n'était venue l'embrasser. Elles mélangeaient leurs larmes.

—Ma chérie, murmurait la marquise, il faut que tu aies du courage pour moi!

Juliette avait fait préparer à la hâte la malle de Mme de Villepreux et la sienne. La dépêche était arrivée un peu avant cinq heures: à six heures, la voiture se rangeait devant le perron du château, les malles étaient chargées.

—Ma mère, nous n'avons plus qu'à partir.

Et Juliette entraînait la marquise. Les domestiques s'étaient placés auprès de la voiture. Tous pleuraient. Dans cette minute d'adieu à ces gens qui la révéraient, la marquise eut la force de prononcer en se redressant:

—Merci, mes amis! Et priez pour lui!

Et les deux femmes, serrées l'une contre l'autre, eurent de nouveaux sanglots, qui redoublèrent encore lorsque la voiture quitta l'avenue qui menait de la grande route au château. C'était là qu'elles avaient rêvé le bonheur; leurs espérances étaient à jamais brisées.

Elles arrivèrent à Saint-Lô quelques secondes avant sept heures et demie: elles purent prendre le train, qui les amena à Lison à huit heures. Et, à Lison, elles attendirent l'express de Cherbourg à Paris qui passe à huit heures vingt-deux. Quand elles furent montées dans l'express, Mme de Villepreux força doucement Juliette à s'étendre. Et la jeune fille écrasée par la fatigue et l'émotion s'endormit au bout d'une heure. La marquise ne ferma pas l'œil de la nuit, il lui semblait qu'elle voyait son fils étendu sur son lit, n'attendant plus que de l'avoir embrassée pour rendre le dernier soupir.

—O mon Dieu! murmurait-elle parfois, faites que je le revoie, que je puisse recevoir sa dernière pensée!

Elles arrivèrent à Paris un peu après quatre heures du matin. Personne ne les attendait à la gare. Ce premier isolement causa une atroce impression à la marquise. Elle ne réfléchit pas que son fils ne l'attendait sans doute que plus tard.

—Honoré n'est pas venu au-devant de nous, dit-elle, c'est que tout espoir est perdu.

Elle était cependant plus calme. Cette longue nuit passée dans l'anxiété la plus poignante, l'avait préparée à la résignation.

Quand une voiture de place les eut amenées devant l'hôtel de la rue Saint-Dominique, elles demeurèrent, quelques secondes, hésitantes. Par un sentiment presque inconscient, elles voulaient retarder la minute où elles sauraient la vérité. Ce fut Juliette qui sonna. Et lorsque le concierge eut ouvert, la marquise, avant de faire un pas, prononça:

—Mon… mon fils?

Le bonhomme n'eut pas le courage de répondre; d'un geste embarrassé, il montra le ciel. La malheureuse mère se précipita alors; et, à l'entrée du vestibule, elle trouva son fils cadet. Honoré avait vite deviné que sa mère seule pouvait arriver à cette heure. Il avait eu un instant de trouble… Que sa mère fût arrivée une demi-heure plus tôt, et elle l'aurait surpris brûlant la lettre de son frère… Mais il s'était remis promptement, se composait un visage désolé. Et, lorsque sa mère lui tendit ses bras, il dit avec gravité:

—Courage, ma mère, vous n'avez plus qu'un fils!

Et il essayait de la retenir, de lui prodiguer ses consolations. Elle ne l'écoutait plus, elle gravissait l'escalier, comme folle, criant d'une voix désespérée:

—Jean!… mon fils… mon chéri!

Elle ne s'arrêta qu'à l'entrée de la chambre du mort. Là, ses sanglots cessèrent; elle contemplait, d'un œil stupide, ce beau corps étendu qui, dans la mort, semblait un beau marbre couché.

Elle avait vu ainsi son mari.

Et ces deux visions suprêmes, ces deux douleurs aiguës se confondaient dans son esprit. Elle perdait une seconde fois le bonheur.

Juliette demeura quelques instants près d'elle, immobile, retenant ses larmes devant la douleur muette de la mère. Puis la marquise se jeta en avant et vint tomber comme prosternée au pied du lit, murmurant:

—Pourquoi me l'avez-vous pris, mon Dieu? Ne pouviez-vous me frapper, moi, vieille, moi qui ne sers plus à rien sur cette terre?…

Elle ne songeait pas encore à demander comment, pourquoi il était mort. La blessure ayant été très soigneusement lavée, puis dissimulée autant que possible, elle n'avait vu que ce visage tout blanchi, sévère, et d'une beauté sublime.

Juliette était tombée à genoux à ses côtés, épiant ses moindres mouvements, prête à l'entourer de sa tendresse. Honoré, un peu en arrière, les contemplait d'un œil sec: on ne le regardait pas, il n'avait pas besoin de jouer la douleur. Il avait même la force de raisonner, de se dire: «Si elles savaient que mon frère laisse un enfant, elles seraient parfaitement capables d'aller le chercher!…»

Cependant, l'énergie de la marquise était si grande qu'elle reprit bientôt possession d'elle-même. Elle se releva et ouvrant ses bras, y attira Juliette et Honoré et les tint longuement embrassés dans la même étreinte; puis elle les renvoya.

—Laissez-moi seule avec lui, mes enfants!

Honoré, tenant Juliette par la main, eut l'air de se retirer; mais, sur le seuil de la porte, il s'arrêta. Il voulait annoncer à sa mère comment son frère était mort…

—Il a été blessé à l'œil par M. de…

Sa mère l'interrompit brusquement:

—Je ne veux pas savoir encore le nom de celui qui me l'a tué!… Je ne veux pas que des pensées de haine emplissent mon esprit, au moment où je vais prier une dernière fois pour lui!

Honoré n'insista pas; les dispositions de sa mère le rassuraient pleinement sur l'accueil qui serait fait à Brettecourt, s'il osait se présenter à elle. Et, tenant toujours Juliette par la main, il la mena jusqu'à l'appartement qu'il lui avait fait préparer.

Ce n'était pas sans une légère appréhension que Juliette se laissait entraîner par Honoré. Ainsi que Jean, elle avait eu souvent à souffrir du caractère jaloux, haineux, du second fils de la marquise; il lui avait souvent montré qu'il la considérait comme une intruse; un jour même, elle l'avait entendu qui disait à la marquise, dans un moment de violence:

—Cette petite me vole votre affection!

Et, tout d'un coup, elle songeait aux changements qui pouvaient se produire dans son existence, maintenant que le fils cadet était devenu l'aîné, le chef de la maison. Sans doute, la marquise voudrait la conserver auprès d'elle; mais pourrait-elle accepter cette situation, si elle était détestée par le chef de la famille?

Aussi fut-elle très heureusement surprise quand Honoré lui dit d'un ton de bien sincère amitié:

—Ma chère Juliette, excusez-moi si vous ne trouvez pas, dès votre arrivée ici, une installation complète. Je suis si troublé depuis hier! J'ai pensé seulement que ma mère serait bien heureuse de vous avoir auprès d'elle…

Il ouvrit la porte de l'appartement.

—Vous voici chez vous. J'ai donné quelques ordres, à la hâte, pour que vous n'ayez pas trop à souffrir d'une première installation. Dans quelques jours, vous me direz tout ce qui peut vous manquer. Je n'ai pas, hélas! la prétention de croire que j'occuperai dans votre cœur la place qu'y occupait mon frère bien-aimé; mais je tâcherai que le vide qu'il laisse dans cette maison ne vous semble pas trop grand.

Il avait débité ses deux tirades d'un air parfaitement ému. Juliette le remercia avec attendrissement. Jeune âme qui croyait à peine que le mal existât!

Honoré s'était déjà retiré; il alla embrasser sa mère qui priait devant le lit du mort. Puis, fidèle au programme qu'il s'était tracé, il prit toutes les dispositions nécessaires pour l'enterrement; il donnait tous les ordres dans l'hôtel, et avec une douceur, une mesure qui surprenaient. On s'attendait à avoir en lui un maître irascible, orgueilleux, et on le voyait aussi bon, aussi indulgent que l'avait été son frère.

Au milieu de la journée, sa mère, qui n'avait pas quitté la chambre de Jean, essaya de lui poser quelques questions sur ce qui avait été fait, sur ce qui était à faire encore. Il la serra dans ses bras, avec un véritable élan de tendresse, et répondit:

—Ma mère, une seule chose peut me consoler dans ma douleur, c'est que vous me permettrez d'être pour vous ce qu'était mon frère. Il dirigeait tout et vous évitait les moindres soucis dans la vie usuelle; permettez-moi de vous les éviter dans une circonstance aussi cruelle. Vous et Juliette, pleurez! Tout ce qui est pénible, tout ce qui rend un deuil plus douloureux, me regarde.

En ce moment, Guépin interrompit l'entretien de la mère et du fils. Le valet de chambre avait été placé dans le vestibule de l'hôtel pour recevoir les personnes qui venaient s'inscrire; et, depuis le matin, c'était un défilé de tout ce que Paris compte de noble et d'illustre.

—Pardon, monsieur le marquis, fit Guépin à voix basse.

—Qu'y a-t-il donc?

—C'est… deux messieurs, prononça Guépin comme embarrassé, qui demandent à être reçus par Mme la marquise.

—Ne vous ai-je pas dit que ma mère ne recevrait absolument personne aujourd'hui?

—En effet, monsieur; mais ces personnes sont…

—Qui donc?

—M. le baron de Vauchelles… et M. le comte de… de Brettecourt!

A ce nom, la marquise eut un long tressaillement.

—Henri… murmura-t-elle; il est donc à Paris?… Oui… oui… cela me fera du bien de l'embrasser… Il aimait tant mon fils!

Guépin s'éloignait, très lentement.

—Attendez, ordonna Honoré.

Et s'adressant à sa mère, avec une grande solennité:

—Ce matin, ma mère, vous nous avez donné une belle leçon de générosité: devant votre fils mort, vous avez dit que vous ne vouliez pas connaître le nom de celui qui l'avait frappé; je vous ai admirée. Mais, ce nom, il m'est impossible de vous le taire plus longtemps… C'est Henri de Brettecourt!

[Illustration:—Pourquoi me l'avez-vous pris, mon Dieu? Ne pouviez-vous me frapper, moi, vieille, moi qui ne sers plus à rien sur cette terre?… (Voir page 69.)]

—-Lui!… Henri!… Henri se serait battu en duel avec ton frère?…
C'est impossible!

—Non, ma mère, Henri ne s'est pas battu en duel avec mon frère; et nous ne pouvons accuser que la fatalité. Henri revenait d'Afrique; sa première visite a été naturellement pour nous. Il a passé la journée avec Jean; ils ont fait des armes ensemble, et, dans le feu de l'assaut, l'épée démouchetée d'Henri a traversé le masque de Jean et pénétré dans la tête par l'œil droit. La mort n'a pas été instantanée, mais Jean est mort sans avoir repris connaissance…

—Henri, balbutia la marquise, Henri que j'aimais comme mon enfant,
Henri m'a tué mon bien-aimé fils? Oh! mon Dieu! c'est trop, cela!…
C'est trop!

Elle poussa un soupir lamentable et se renversa en arrière: Honoré la reçut dans ses bras, à demi évanouie.

—Pauvre mère! Comme tu es frappée! dit-il en la serrant tendrement contre lui.

Revenant à elle, elle murmura:

—Je n'aurais pas aujourd'hui la force de le voir…

Honoré fit un signe à Guépin:

—Allez dire à ces messieurs que ma mère les prie de l'excuser. Il lui serait impossible de les recevoir en ce moment.

[Illustration: Elle l'attira contre son sein. Oh! qu'elle était touchée des soins dont il l'entourait depuis son arrivée! (voir page 74.)]