XIII
LE TRIOMPHE DU MAL
Mais le marquis avait à peine disparu que Marie tombait, toute raide, sur le parquet. Sa grand'mère n'eut pas une minute de faiblesse; elle était si bien habituée au malheur! Elle prit son enfant dans ses bras et eut la force de la porter jusque sur son lit.
[Illustration: Mais reprenez donc cet argent, vous dis-je, si vous ne voulez pas que je vous le jette au visage! (Voir page 130.)]
Et, tandis qu'elle la dégrafait, qu'elle lui mouillait les tempes avec un peu d'eau de Cologne, qu'elle la ramenait à la vie, un sentiment presque égoïste se faisait jour en elle: elle reprenait possession de son enfant, de sa chérie, à qui elle n'avait même pas eu la pensée de reprocher sa faute, tellement elle la croyait innocente. Ce rêve d'amour, dont elle, avait joui autant que sa petite-fille en la voyant heureuse, ce rêve était fini! Elles redevenaient deux pauvres femmes, seules en ce monde, abandonnées; et, désormais, elles s'aimeraient jalousement, elles ne feraient plus qu'un, comme jadis, mais avec un nouveau lien entre elles: l'enfant qui allait naître.
[Illustration: En ce moment, un individu qui se promenait sous les arcades en fumant un gros cigare, prononça gouailleusement: Ça y est! (Voir page 136.)]
Quand Marie rouvrit les yeux, elle les fixa sur sa grand'mère avec une reconnaissance infinie et murmura:
—Pauvre maman Renaud! Je suis bien coupable: j'aurai empoisonné ta vieillesse…
Coupable! Elle? Son enfant adorée qu'elle était prête à servir à genoux?
—Mais, chérie, je t'aimerais encore davantage si cela était possible!…
—Maman! maman! fit la jeune fille en étendant ses bras, Viens!
Elle la serra contre elle; et elles pleurèrent ensemble.
—Maman, balbutiait Marie, à partir d'aujourd'hui, je ne veux plus être qu'une toute petite fille… Je t'obéirai en tout… Tu ordonneras… Règle notre vie, pourvu que nous partions bien vite, que je ne revoie plus ni ce méchant frère, ni Jean s'il essayait de venir… Allons-nous-en!… Et bien loin!… Je serais toujours tentée de repasser devant ce petit logement où nous avons été si heureuses!
Et maman Renaud approuvait. Certes, oui, il fallait partir, quitter cette maison où la situation de son enfant causerait un scandale.
Le soir même, le congé était donné. Le propriétaire l'accepta sans regret: il déclara à la pauvre femme que pendant longtemps il n'avait eu qu'à se féliciter de les avoir pour locataires, mais que, depuis quelques mois, on avait remarqué des allées et venues d'amoureux, qui ne lui convenaient qu'à moitié. Maman Renaud ne répondit point. A quoi bon discuter, défendre la réputation de sa fille? Est-ce qu'on les reverrait jamais?
—Où irons-nous, maman Renaud?
—Tu verras, tu verras.
Elle songeait à la bien gâter, à lui faire la surprise d'un joli pays, où la température est douce, même l'hiver, un coin de verdure dont elle avait gardé de délicieux souvenirs d'enfance, au bord de la mer. Mais c'était loin, il fallait de l'argent; et elles n'en avaient guère.
—Je mentirai pour en avoir. Il n'y a plus que des menteurs en ce monde, j'ai bien le droit de mentir pour le bonheur de ma fille.
Et elle alla chez Mme Welher rapporter les derniers travaux de Marie.
—Marie n'est pas malade, j'espère? demanda la lingère.
—Non; mais elle a été forcée de quitter Paris; nous avons une vieille parente qui se meurt en province; il y a un petit héritage à recueillir. Et Marie ne rentrera à Paris que lorsque tout sera fini.
—Ah! que c'est fâcheux! s'écria Mme Welher. Moi qui avais de grosses commandes à lui donner!
—Elle vous fera l'ouvrage en province, répliqua tranquillement maman
Renaud.
Elle mentait très bravement, mais en était bien honteuse au fond.
—C'est que, dit Mme Welher, cela marchait vite quand vous étiez toutes deux. N'irez-vous pas la rejoindre?
—J'irais bien, madame; mais j'ai quelques dettes dans mon quartier, un terme en retard. Il me faudrait un billet de cinq cents francs pour pouvoir quitter Paris.
—Eh! je vous l'avancerai, parbleu! s'écria Mme Welher, qui était une femme toute ronde en affaires. Mais que Marie m'écrive! Je l'aime beaucoup, cette enfant, déclara la fabricante de lingerie. Et qu'elle ne se fatigue pas trop, auprès de sa vieille parente!… Vous l'embrasserez pour moi… Ah! qu'elle fasse bien attention aux deux robes de baptême, aux entre-deux en point d'Angleterre!…
Maman Renaud riait en dessous. Son mensonge avait si bien réussi qu'elle n'en avait plus honte; et puis, se disait-elle, on avouerait plus tard la vérité à cette bonne Mme Welher.
Et pendant quelques jours, elle travailla avec une fébrile activité, la vieille grand'mère, empêchant Marie de l'aider.
—Toi, tu n'as plus qu'à te reposer, disait-elle.
Leurs modestes meubles furent bientôt emballés; elle les envoya à la gare et les expédia par petite vitesse.
—Où, maman Renaud?
—Tu verras. Tu es une petite fille: tu n'as pas de questions à me poser.
Et elles partirent le surlendemain sans laisser aucune adresse à la concierge. Quand la voiture qui les emportait arriva au coin de la rue de Birague, Marie fit arrêter. Elle se pencha quelques instants à la portière et contempla les fenêtres de leur logement, celle surtout contre laquelle se trouvait sa table de travail: c'était de là qu'elle apercevait Jean traversant la place des Vosges… Deux grosses larmes roulèrent sur ses joues. Puis elle dit très courageusement:
—Partons, maman Renaud!
En ce moment, un individu, qui se promenait sous les arcades en fumant un gros cigare, prononça gouailleusement:
—Ça y est!
Et Guépin, car c'était le misérable, sauta dans une voiture, pour les suivre, tout en tirant joyeusement des bouffées de son cigare. Et il s'écriait:
—Filées!… comme de grandes bécasses!… Ah! si ç'avait été d'autres femmes, des femmes à comprendre mes conseils, quel coup j'aurais monté! Mais des femmes d'honneur! Il n'y avait rien à faire avec elles…
Le soir, il annonçait la nouvelle en ces termes à son maître:
—Monsieur le marquis a rudement bien joué: la partie est gagnée.
—Envolées?
—Oui, monsieur… par la gare d'Orléans…
—Mais… pour quel pays?
—Ça, monsieur, je n'ai pas pu le découvrir: j'ai bien été jusqu'à la gare; mais il y avait tant de foule au guichet, que je n'ai rien entendu lorsque la vieille a demandé les billets. Seulement, d'après la somme que je lui vu aligner, ce doit être à l'autre bout de la France.
—Peu importe, après tout, pourvu que je sois débarrassé d'elles.
* * * * *
Dès lors, les jours succédèrent aux jours, les semaines aux semaines, sans rien amener de nouveau dans l'hôtel Villepreux. L'insuccès absolu des recherches faites jusqu'alors n'avait diminué en rien les espérances de la marquise et de Juliette. Elles travaillaient toujours à la layette de cet enfant qu'elles aimaient d'avance. Tout était prêt pour le recevoir, ainsi que sa mère.
Le bruit s'était répandu dans le Faubourg que la marquise recherchait une maîtresse de son fils et s'apprêtait à l'accueillir comme la veuve légitime de ce fils. Quelques vieilles amies étaient venues la voir, et ne lui avaient pas caché que sa conduite était trouvée folle, absurde, extravagante… Elle répondait avec une inaltérable tranquillité:
—Je fais ce que bon me semble… Les personnes qui désapprouveront ma conduite n'auront qu'à ne plus se présenter chez moi.
Par exemple, on comprenait bien l'acharnement que mettait Brettecourt à ses recherches. Tout les membres du cercle de l'Union s'y intéressaient; et Vauchelles accompagnait souvent le malheureux Henri dans ses laborieuses et patientes courses à travers les plus vastes quartiers de Paris.
Florimont avait terminé l'exploration des arrondissements que lui avait confiés Honoré. Et, comme il n'avait rien trouvé, il disait:
—Nous devons attendre la date que j'ai fixée pour la naissance de l'enfant.
Honoré continuait sa comédie. Il semblait le plus fiévreux, à présent, le plus acharné; il remontait le courage de sa mère, quand l'éternelle réponse qu'elle recevait chaque jour: «Rien! toujours rien!» paraissait l'abattre.
Plus de quatre mois s'étaient écoulés depuis la mort du marquis de Villepreux. On touchait à la fin du mois d'août. Malgré les chaleurs, la marquise n'avait pas quitté Paris un seul jour, et Juliette avait refusé d'aller se reposer un peu à la campagne.
Le jour vint où Brettecourt, désespéré, anéanti, fut obligé d'avouer sa défaite. Il avait accompli sa mission avec un courage inouï, ne se rebutant jamais, recommençant tous les matins ses recherches avec une énergie nouvelle.
Honoré annonça que, de son côté, il était à bout d'efforts.
—Nous n'avons plus qu'à attendre la fin du mois de septembre, répéta Florimont. Et, pour cela, je prierai monsieur le marquis de me laisser la direction de nos recherches. Tout enfant venant au monde doit être déclaré, à la mairie de l'arrondissement où il est né, dans les trois jours qui suivent sa naissance. J'obtiendrai facilement que la liste des naissances me soit communiquée, jour par jour; nous y prendrons les noms de tous les enfants naturels déclarés de «père inconnu». Et alors, nous serons absolument certains du succès: parmi ces enfants, nous trouverons immanquablement celui du marquis Jean de Villepreux.
Tout le mois de septembre s'écoula. Le mois d'octobre commençait. La marquise était maintenant dans un état d'énervement qui causait à Juliette les plus grandes appréhensions. Chaque jour Honoré partait de bonne heure. Accompagné par Florimont et par Brettecourt, il accomplissait avec un sang-froid imperturbable ce nouveau genre de recherches. Et le soir, sa mère n'avait pas la patience d'attendre qu'il se rendît auprès d'elle; elle courait au-devant de lui dès qu'elle entendait le bruit de sa voiture. Elle l'interrogeait du regard avant même qu'il eût atteint le perron de l'hôtel; et son allure désolée répondait régulièrement que, ce jour-là encore, les recherches avaient été vaines. Et quinze jours s'écoulèrent dans cette dernière attente. La date fixée par Florimont était largement dépassée… Les trois hommes n'espéraient plus… Ils ne continuaient leurs démarches que par pitié pour la marquise.
Enfin, un soir, quand elle vit encore son fils revenir sans nouvelles, elle tomba sur le perron, brisée, vaincue.
Le lendemain elle fit prier Brettecourt et Florimont de se rendre chez elle. Elle les reçut un peu solennellement, dans son grand salon. Honoré, pâle, très froid, était à sa droite; et, à sa gauche, se tenait Juliette, le visage meurtri par les pleurs.
—Messieurs, dit la marquise, j'ai voulu vous remercier, une dernière fois du dévouement si entier, si absolu que vous avez montré envers nous. Si vous n'avez pas réussi, c'est que la victoire étant impossible. Résignons-nous! Inclinons-nous devant la volonté de Dieu; nous ne devons plus espérer qu'en lui.
—Ah! s'écria Brettecourt, faisons une dernière tentative! Encore quelques jours…
—Non, non, Henri, tout serait désormais inutile! Je ne veux pas accepter un plus long sacrifice ni de vous ni de Florimont. Mon cher Florimont, vous avez acquis une grande place dans mon cœur, je vous garderai à jamais une reconnaissance infinie de ce que vous avez fait; car vous avez sacrifié à ma famille le bonheur, la tranquillité de votre première année de mariage: je vous demande l'honneur d'être la marraine de votre premier enfant. Quant à vous, Henri, rejoignez votre régiment! Calmez votre désespoir, n'exposez pas follement votre vie… Vous aurez une noble et belle carrière, et je saurai m'en réjouir… comme s'en serait réjoui mon fils bien-aimé. Adieu, mes braves amis, adieu!
Elle leur tendit ses mains. Brettecourt se mit à genoux devant elle et murmura:
—Merci, merci!… En quelque jour, en quelque lieu que vous ayez besoin de moi, ma vie est à vous!
Florimont balbutia quelques mots sur l'honneur que lui faisait le marquise. Déjà Honoré les reconduisait. Malgré la parfaite réussite de sa trahison, il ne pouvait se défendre d'un instinctif sentiment de terreur, chaque fois qu'il se trouvait en face de Brettecourt; et il respira plus tranquillement quand l'officier se fut enfin éloigné avec le notaire; et il l'accompagna de ce souhait:
—Va donc te faire casser la tête chez les Kabyles!
Mais, il s'occupa des préparatifs de voyage: sa mère voulait se rendre à Angoville et y porter éternellement le deuil de son fils.
A la fin d'octobre, la marquise, Juliette et Honoré étaient installés dans la vieille demeure des Villepreux, pour y passer l'hiver. Tous les jours, la marquise, au bras de Juliette, parcourait le pays, retrouvant partout des souvenirs de son fils, souvenirs d'enfant, souvenirs de jeune homme…
—Que de fois nous nous sommes assis sur ce banc, sur cette pierre, sous ces arbres! disait-elle à Juliette. Il était doux, bon; j'aimais en lui mon fils et son père… Mais je suis cruelle de te répéter tout cela!
—Non, mère, non! C'est si bon de parler de lui!
Et souvent, c'était Juliette qui proposait ces buts de promenade, auxquels elles allaient comme à de pieux pèlerinages.
Quant à Honoré, il se mettait au courant de l'exploitation des fermes, de même qu'il s'était mis à Paris au courant de leur fortune mobilière. Il projetait des changements, songeait déjà à renvoyer de vieux serviteurs, de vieux fermiers qui l'agaçaient en lui parlant de son frère… mais plus tard, lorsqu'il ne craindrait plus de choquer sa mère. En ce moment, il était d'une douceur, d'une bonté parfaites. Il copiait son frère. Et non seulement envers sa mère, mais envers Juliette. Il déployait vis-à-vis de la jeune fille l'habileté la plus consommée, lui répétant à tous propos:
—Que deviendrait ma mère, si vous la quittiez?
—Juliette, dit un jour la douairière, je suis égoïste de te garder dans les larmes et le deuil. L'hiver prochain, nous reviendrons à Paris: mes amies te conduiront dans le monde… Tu te marieras… Et je reviendrai ensuite ici vivre avec ma douleur…
—Mère, ne me parlez pas de vous quitter jamais, jamais…
—Tu ne peux cependant pas rester vieille fille!
—Ne puis-je demeurer toujours auprès de vous… et ne pas rester vieille fille? murmura tendrement Juliette.
La marquise tressaillit; et attirant Juliette sur son sein:
—Tu aimerais Honoré?
Juliette rougit et balbutia:
—Je ne l'aime peut-être pas comme j'aurais aimé son frère… Jamais je n'aurai pour un autre homme l'amour presque divin que j'avais voué à Jean; mais j'aime Honoré de la plus tendre affection, et il est votre fils!
—Ma fille! ma fille! balbutia la marquise. Que tu es bonne! Oui, tu aimeras Honoré, et tu vaincras à jamais ce qu'il y avait de mauvais dans sa nature. D'ailleurs, il a tant changé depuis la mort de son frère! C'est peut-être à toi que je dois cela. Mais lui, lui… t'aime-t-il?
—Je l'ignore, mère. Nous n'avons jamais échangé que des paroles qu'auraient pu se dire un frère et une sœur.
La marquise lutta toute une semaine contre son cœur; elle se disait sans cesse: «N'ai-je pas tort de céder à l'égoïste amour que j'éprouve pour Juliette?… Il me semble que je ne pourrais plus vivre sans elle… Mais Honoré est-il digne d'elle?»
Elle se décida enfin à dévoiler à son fils les pensées de la jeune fille. Honoré joua très bien l'attendrissement:
—Jamais, dit-il, je n'aurais osé, ma mère, vous demander la main de Juliette: je sens que je suis si indigne de cette adorable enfant! Mais, si vous voulez me la donner, ma mère, je l'aimerai toute ma vie à genoux!
La marquise ne résista plus. Elle dit à Juliette:
—Je te donne mon fils.
Et à Honoré:
—Je te donne une enfant que j'aime aujourd'hui comme si elle était réellement ma fille.
Et, les serrant tous les deux sur sa poitrine, elle ajouta:
—Aimez-vous bien tous les deux, pour l'amour de celui qui n'est plus!
* * * * *
Tandis que ces mélancoliques fiançailles mettaient un peu de baume au cœur de la pauvre mère… il y avait, à l'autre bout de la France, deux simples femmes, frappées par le même malheur et que l'espoir de l'avenir, consolait aussi.
[Illustration: Tous les jours, la marquise, au bras de Juliette, parcourait le pays.(Voir page 139.)]
Les habitants du joli village de Banyuls avaient vu arriver ces deux femmes, une vieille et une toute jeune, plusieurs mois auparavant.
D'où venaient-elles? On ne l'avait su que par les étiquettes collées sur leurs bagages; car elles n'avaient raconté leur histoire à personne. Elles venaient de Paris.
Elles étaient très tristes; et, sans avoir de questions à poser, les habitants de Banyuls connurent facilement le motif de leur tristesse: la jeune femme allait bientôt être mère; il n'y avait pas d'époux auprès d'elle; elle ne portait pas le voile des veuves… Il n'était que trop aisé de deviner qu'elle avait été séduite et abandonnée.
Les deux femmes louèrent une toute petite maison, dont l'installation fut vite faite; et, dès le lendemain, on les vit, par une fenêtre, devant une table chargée de lingerie. Elles travaillaient, très courageusement, presque sans mot dire. Et, toutes les semaines, elles envoyaient leur travail à Paris. De même, chaque semaine, on leur expédiait leur besogne.
Des dames, s'étant aperçu que les objets qu'elles confectionnaient étaient fins et jolis, vinrent leur offrir de leur en acheter. La vieille répondit qu'elle n'avait rien à vendre. Mais, dans la visite qu'on leur fît, on vit une layette étendue bien en ordre sur le lit de la jeune femme. Et, selon l'expression des dames qui purent l'examiner, cette layette était une merveille, comme si elle avait dû servir à un petit prince.
L'enfant vint au monde à la fin du mois de septembre. Ce fut un garçon.
—Un rude gaillard! déclara le médecin qui le reçut à son entrée dans la vie.
Quand on demanda à la mère quel nom elle voulait lui donner, elle pleura un peu; puis, elle dit, avec une sorte d'extase dans les yeux:
—Jean!
—Et… le père?
—Inconnu! répondit-elle très simplement.
Ce fut le seul moment où la vieille parut sombre; car, depuis la naissance de l'enfant, elle était tout heureuse, guillerette, rajeunie. Elle soignait le petit, disaient les voisines, et elle l'admirait comme un bon Dieu! La mère, qui avait semblé délicate, se releva bientôt, forte et fraîche. La maternité l'avait embellie. Et alors, chaque jour, les deux femmes allèrent se promener sur le bord de la mer bleue, se disputant la joie de porter l'enfant.
On ne remarquait plus de tristesse sur leur visage. La vieille chantait gaiement de vieux airs pour endormir l'enfant. Et la mère semblait si fière, si heureuse, qu'on se demandait si elle était réellement abandonnée et si bientôt le père n'apparaîtrait pas pour chercher sa femme et son fils. Un si bel enfant!
—Un enfant de l'amour! s'écriait avec enthousiasme le médecin.
Les deux femmes se promenaient un jour, par un temps splendide, oubliant de regarder le superbe paysage qui les environnait. Un seul tableau les intéressait, celui de ce petit être qui dormait dans les bras de sa mère. Rien n'était beau pour elles que cet adoré, toute leur vie désormais.
Elles s'arrêtèrent parce qu'il s'éveillait et demandait le sein. La mère s'assit sous un oranger et nourrit son enfant. Et l'enfant, heureux, eut un sourire que guettaient les deux femmes.
La vieille le contempla longtemps; et, tout d'un coup, le visage assombri, les poings fermés, elle murmura:
—Est-il possible que cet amour soit le fils d'un menteur?
La jeune femme ne cessa pas de regarder son fils; sa figure demeura calme et sereine. Et, d'une voix bien douce, bien tendre, elle dit:
—Maman Renaud, maman Renaud, encore?… Je croyais que tu m'avais promis de pardonner, toi aussi!
Et, baisant son fils, elle ajouta:
—Jean!… mon Jean bien-aimé!… mon fils!… mon adoré!
Car cet enfant était le fils qu'avait entrevu Jean de Villepreux au moment de sa mort…
* * * * *
L'épisode suivant a pour titre: