XII

UN FRÈRE GÉNÉREUX

Une crispation nerveuse agita Honoré. Pour la seconde fois, il se trouvait entre les mains de ce domestique blafard, dont l'audacieux cynisme égalait, s'il ne surpassait, le sien.

—Si monsieur le marquis n'a pas d'intérêt à connaître ce que j'ai appris, poursuivait Guépin avec une ironie imperturbable, madame la marquise sera, je pense, fort heureuse de l'entendre… Je crois même qu'elle me récompenserait si généreusement que je pourrais finir très honnêtement mes jours…

—Taisez-vous donc, Guépin! interrompit brusquement Honoré, vous savez que si je récompense bien les services rendus, je ne crains pas le chantage!

—Oh! le vilain mot, monsieur le marquis!… Mais aussi, on ne menace pas un homme comme moi avec de vieux comptes… J'espère que monsieur le marquis les brûlera?

—Soit! Je vous le promets…

—Et me rendra toute sa confiance?

—Cela dépendra.

—Permettez-moi de vous parler avec respect, monsieur, mais très franchement.—Quand je suis entré dans cette maison, attaché à M. Jean de Villepreux, j'ai bien vite deviné qu'il n'y avait rien à faire auprès de lui…

—Qu'augmenter un peu vos gages, par des moyens…

—Dangereux, monsieur le marquis, je le reconnais. Mais j'espérais être attaché un jour à vous, que j'estimais bien autrement que votre frère, devenir non pas votre valet de chambre, mais votre homme de confiance…

—Mon… intendant, peut-être? fit Honoré dédaigneux.

—J'avoue que c'est mon ambition. Si vous la réalisez, monsieur, je ne vous volerai pas. Vous me payerez bien, j'en suis certain, et je ne veux pas autre chose. Et je vous affirme que je vous servirai bien.

—Nous verrons!… Maintenant, veuillez continuer votre récit.

Honoré cédait, tout en gardant ses allures de maître.

—M. Jean Berthier, reprit Guépin ironiquement, avait donc loué une chambre dans une maison meublée du boulevard Saint-Michel; mais je n'ai pas besoin de vous dire qu'il n'y venait que très rarement. Quant à la… jeune fille, elle n'y est venue que deux fois: la première, à un rendez-vous donné par son amant, il y a environ un mois et demi; la seconde… il y a seulement quelques jours…

Honoré tressaillit.

—Cette fois, continua Guépin, ce n'était pas à un rendez-vous, et pour une bonne raison. Je n'insisterai pas sur les détails que m'a donnés le garçon de l'hôtel, et qu'il m'a donnés tout bêtement, sans même se douter que cela m'intéressât si vivement. Monsieur peut être tranquille: je n'ai pas commis la moindre imprudence. Cette jeune fille croyait que Jean Berthier habitait réellement là; elle a interrogé le garçon, a compris qu'on l'avait trompée; elle a été assez énergique pour retenir ses larmes jusqu'au moment où elle est remontée en voiture; mais elle n'a pas eu la force de donner elle-même son adresse au cocher; elle a dû la dire au garçon de l'hôtel, qui l'a répétée au cocher…

—Et cette adresse? interrogea fébrilement Honoré.

—Place des Vosges, monsieur le marquis.

—C'est bien le quartier, murmura Honoré.

Il réfléchit assez longuement; puis:

—Est-ce tout ce que vous avez découvert?

—Non, monsieur, j'ai pris la liberté de pousser plus loin mes investigations. La place des Vosges n'est pas si grande qu'on ne puisse l'explorer en une heure. M. de Brettecourt et M. Florimont parlent toujours si haut que je n'ai pas eu beaucoup de peine à apprendre que la jeune fille que nous cherchons est ouvrière en lingerie et habite avec sa grand'mère…

—C'est exact. Après?

—Il y a plusieurs ouvrières qui habitent place des Vosges, dans les combles de ces vieux hôtels. J'en ai même trouvé deux, habitant l'une et l'autre avec leur grand'mère; mais il n'y en a qu'une qui soit ouvrière en lingerie.. Que monsieur n'ait pas la moindre crainte! Je sais faire bavarder les gens sans jamais me compromettre…

Il prenait plaisir à prolonger son récit, il buvait l'anxiété peinte sur le visage d'Honoré.

—Et je sais son nom. Si ce nom coïncide avec celui que monsieur le marquis ne peut manquer d'avoir découvert dans ses recherches à la Bibliothèque…

—Achevez donc, sacrebleu! maître Guépin…

—Cette jeune fille s'appelle Marie Renaud! Elle était courtisée par un jeune homme qui a disparu depuis quelques semaines… tout d'un coup… et qui, depuis, n'a jamais donné de ses nouvelles. La jeune fille et sa grand'mère sont plongées dans un abominable désespoir… Maintenant, monsieur, c'est bien tout ce que je sais.

—Bien, Guépin. Retirez-vous; nous recauserons de tout cela. Et comptez sur moi, désormais. Vous êtes un fidèle serviteur.

Et lui-même se coucha aussitôt; il ne voulait plus réfléchir à rien. Il avait besoin d'un bon repos avant d'engager la dernière bataille.

Le lendemain, de très bonne heure, il faisait faire chez un papetier d'un quartier excentrique des cartes au nom de JEAN BERTHIER. Sur l'une d'elles, il écrivit ces mots, en se rapprochant autant que possible de l'écriture de son frère:

«Prière de remettre à la personne qui vous portera ce mot les livres et objets que j'ai laissés dans la chambre que j'avais louée boulevard Saint-Michel, numéro 42. Cette personne réglera en même temps ce que je puis devoir encore pour la location.»

Muni de ce mot, Honoré se présenta tranquillement à l'hôtel du boulevard Saint-Michel. Le propriétaire trouva la chose fort naturelle; et Honoré put enlever, sans la moindre difficulté, tout ce que renfermait la chambre de son frère; le propriétaire profita seulement de la circonstance pour s'embrouiller dans ses comptes et demander un mois de plus qu'il ne lui était dû. Honoré paya sans vérifier. Pendant les quelques minutes que dura cette négociation, il eut soin de se tenir à contre-jour. Et d'ailleurs le propriétaire était plus attentif à compter son argent qu'à examiner le visage de son interlocuteur.

—Et si l'on demandait encore M. Jean Berthier, interrogea le propriétaire, que faudrait-il répondre?

—Rien.

—Compris, monsieur.

—D'ailleurs, il est peu probable que le cas se présente.

—Mais… la jeune personne?

—Elle est avertie.

Honoré, revenu chez lui, feuilleta soigneusement les quelques livres de droit que son frère avait achetés pour donner à sa chambre une allure de chambre d'étudiant. Sous la couverture de l'un d'eux, il trouva trois lettres de Marie, trois lettres pleines de l'amour le plus tendre, le plus exquis. Jean les avait laissées là parce qu'il croyait avoir moins d'indiscrétions à redouter dans cette petite chambre que dans son hôtel. Honoré les lut rapidement, haussa les épaules.

—Et dire que mon imbécile de frère se laissait prendre à cette littérature de grisette!

Puis il brûla les trois lettres en s'écriant:

—A nous deux, maintenant, mademoiselle Renaud!

L'après-midi, il se rendait à la place des Vosges; et il se promena très longtemps sous les arcades et dans le jardin. Il hésitait, non pas qu'il reculât devant l'infamie de l'action qu'il allait commettre; il hésitait… tout bonnement sur le genre de mensonge qu'il débiterait. Il avait préparé deux sortes de comédie. Laquelle réussirait le mieux?

—Mais bah! fit-il, je ne pourrai décider ce que je dois lui dire que lorsque je l'aurai vue: ne change-t-on pas toujours ses plans au moment de l'action?

Ce fut sur cette phrase qu'après bien des tergiversations, il se décida enfin à pénétrer dans la maison de Marie Renaud.

Arrivé au quatrième étage, il eut un dernier trouble, avant de frapper à la porte, ce trouble du duelliste qui voit le terrain où il va tuer ou être tué. Il frappa. La grand'mère vint ouvrir.

—Madame Renaud? demanda-t-il d'une voix légèrement émue.

—C'est bien ici, monsieur.

Il s'avança et aperçut Marie, qui travaillait à sa table et qui n'avait pas encore levé la tête. Il la jugea aussitôt; noble et fière, intelligente, redoutable adversaire. Il ne devait pas avouer la mort de Jean: elle demanderait à aller prier sur sa tombe… Et alors, tout serait perdu.

Il la salua gravement.

—Mademoiselle Marie, je pense?

Elle se dressa brusquement, et elle crut comprendre: cet homme en deuil ressemblait à son bien-aimé…

—Jean est mort! s'écria-t-elle d'une voix poignante.

—Non, mademoiselle… Si vous me voyez en deuil… c'est que… c'est que nous avons perdu notre mère!

—Pauvre Jean! mon pauvre Jean! murmura la jeune fille en éclatant en sanglots.

Dans son adorable bonté, elle ne songeait d'abord qu'à lui. Elle retomba sur sa chaise, pleurant lamentablement, le visage dans les mains. Honoré l'étudiait avec acuité et comprenait enfin la passion de son frère.

La grand'mère était demeurée à quelques pas, comme sur la défensive. Les traits d'Honoré lui avaient produit une désastreuse impression. Et elle ne devinait que trop ce que le cadet venait faire chez elles, puisque l'aîné n'avait pas osé venir. Cependant, Marie s'était dominée. Et ses nerfs se détendaient un peu: elle allait avoir des nouvelles de Jean! Elle montra un siège à Honoré.

—Si vous venez ici, monsieur, prononça-t-elle avec une réelle noblesse, c'est que vous connaissez l'amour qui m'unit à votre frère…

—Oui, mademoiselle.—Je n'ignore rien—il appuya sur le mot—rien de ce qui s'est passé entre vous; et c'est ce qui rend bien pénible la mission dont il m'a chargé.

Il procédait par coups brutaux, recourant à la plus abominable ruse: une invention diabolique dont l'effet devait être d'autant plus sûr qu'il allait s'adresser aux sentiments les plus généreux de la jeune fille.

—De votre côté, mademoiselle, vous n'ignorez pas le profond respect dont mon frère et moi entourions notre mère…

—Tout vos préambules sont inutiles, dit Marie avec beaucoup de hauteur. Parlez franchement! J'ai hâte de savoir le sort qui m'est réservé. Pourquoi mon fiancé n'est-il pas venu lui-même? Pourquoi ne m'a-t-il pas écrit?…

—Parce que ce nom de fiancé… vous n'avez plus le droit de le lui donner, mademoiselle! Mon frère…

Il fut violemment interrompu par maman Renaud:

—Votre frère est un lâche!…

—Grand'mère, je te prie de dominer ta colère. Permets-moi de répondre seule à M. Berthier, puisqu'il ne s'agit que de moi. Veuillez vous expliquer, monsieur, et ne craignez pas de le faire catégoriquement!

—Mademoiselle, mon frère avait prévenu notre mère de ses intentions à votre égard; mais elle y était formellement opposée. Et, à son lit de mort, elle lui a fait jurer solennellement non seulement qu'il ne vous épouserait pas, mais qu'il épouserait une jeune fille que, depuis bien des années, elle lui destinait. Mon frère a obéi, en fils respectueux; et, devant le lit de sa mère mourante, il a engagé sa foi à cette jeune fille.

—Il n'en avait pas le droit, puisqu'il me l'avait engagée, à moi; mais… continuez!

—Mon frère vous aimait: il est abominablement malheureux; cependant, il ne vous reverra jamais, jamais!

Marie eut un imperceptible tremblement des lèvres; puis elle dit simplement:

—Après, monsieur?

—Il m'a chargé d'implorer auprès de vous son pardon…

—Vraiment?

—Et de réparer, dans la mesure du possible, le mal qu'il vous a fait.

—Le mal qu'il m'a fait est irréparable, il m'accompagnera toute ma vie.

—Mais il peut être adouci, mademoiselle: vous serez mère, vous aurez le bonheur dans votre enfant…

Marie eut un regard de suprême dédain:

—Je devrais vous interdire, monsieur, de parler d'un enfant que vous contribuez à chasser de sa famille!

—Je vous en supplie, mademoiselle, demeurons calmes. Vous serez bientôt mère, et vous verrez alors à quel point la femme doit s'effacer devant la mère…

—De telles paroles me surprennent, monsieur, dans votre bouche!

Honoré reçut tranquillement l'apostrophe; il sentait la victoire. Il prit une enveloppe assez volumineuse dans sa poche et la déposa sur la table.

—Mon frère est riche; il possède environ deux cent mille francs. En voici cinquante mille, c'est tout ce que nos règlements de famille lui ont permis de réunir en quelques jours.

Marie ne sourcilla pas; ne regarda même pas l'enveloppe.

Honoré continuait:

—Dans quelques jours, il vous fera parvenir une somme égale: il vous donne la moitié de sa fortune. Et, pour lever les scrupules, qu'une aussi noble jeune fille que vous pourrait avoir à cet égard, j'ajouterai que c'est avec le consentement formel de sa future femme qu'il vous fait cette donation.

Marie se rejeta en arrière, comme si on venait de la souffleter.

—Est-ce tout ce que vous avez à me dire de la part de votre frère?

—Non, mademoiselle; il est forcé de mettre à cette donation deux conditions: c'est que vous n'essayerez jamais de le revoir et que vous quitterez immédiatement Paris.

Honoré se tut. Marie s'était levée, toute blême… et si majestueuse dans son indignation qu'Honoré trembla.

—Une simple question, dit-elle. Cette enveloppe… renferme-t-elle autre chose que de l'argent… une lettre, un mot d'adieu?

—Non, mademoiselle.

—Alors, reprenez-la! Je n'en veux pas…

—Mademoiselle, de grâce, n'obéissez pas à la colère… Au nom de votre enfant… Vous vous repentirez plus tard!

—Il n'y aucune colère en moi, monsieur! Je ne veux pas de cet argent, voilà tout! Ma grand'mère, qui m'a élevée, m'a appris à ne jamais recevoir d'aumône… Mais reprenez donc cet argent, vous dis-je, si vous ne voulez pas que je vous le jette au visage, puisque je n'ai plus personne au monde pour me défendre, pour vous souffleter, vous et votre frère!

En même temps, elle saisit Honoré par le bras et le força à ramasser son enveloppe.

—Et maintenant, puisque je ne dois plus revoir votre honnête homme de frère, écoutez bien ce que vous aurez à lui dire en mon nom!—J'ai eu, grâce à lui, quelques mois du bonheur le plus pur que puisse rêver une femme! Je l'ai aimé follement, j'étais à lui, je le respectais, j'aurais été sa servante, je l'adorais comme le bon Dieu! Et j'aimerai toujours le bien-aimé que j'ai connu! Quant à ce nouveau Jean Berthier que vous venez de me faire connaître, à ce lâche, cet hypocrite, ce menteur… je ne lui ferai même pas l'honneur de le haïr: je le méprise, voilà tout! Et je l'excuse! Il veut son pardon, je le lui donne…

—Tais-toi! tais-toi! s'écria maman Renaud, un tel lâche ne mérite que notre malédiction!

—Non, grand'mère, dit Marie, avec une sérénité grandiose, je lui pardonne, et tu lui pardonnes comme moi! Il n'est pas le vrai coupable. Le vrai coupable, c'est cet homme que tu vois devant toi. Jamais Jean ne nous avait parlé de son frère; c'est qu'il le jugeait indigne de lui. Celui que je maudis, monsieur, c'est vous, le mauvais frère, l'homme dont les détestables conseils m'ont changé mon bien-aimé, l'homme qui n'a pas craint de se charger d'une aussi honteuse mission! Mon cœur a deviné qui vous étiez, dès que je vous ai vu. Oui, soyez maudit à jamais! Quant à votre frère, j'oublie en cette minute le mal qu'il m'a fait. Je veux aimer toute ma vie le père de mon enfant! Je veux même qu'il soit heureux dans son union avec cette jeune fille, qui ne craint pas de me prendre ma place! Je ne veux pas que des remords troublent sa joie quand il la conduira à l'autel! Je lui rends sa parole. Jean Berthier n'est plus tenu à rien envers moi. Qu'il soit heureux loin de moi! Désormais, il est mort pour moi.

La loyauté a tant de puissance qu'Honoré courba la tête. Et ce fut bien timidement qu'il proposa:

—Mademoiselle, je vous en supplie, gardez cet argent, placez-le jusqu'à la majorité de votre enfant; votre enfant jugera alors s'il doit le refuser ou l'accepter…

Marie le chassa violemment:

—Partez, monsieur, partez! Ah! vous êtes bien tel que je vous ai deviné, vous qui ne savez parler que d'argent, quand il s'agit d'affection et d'honneur! Je ne voulais de Jean que son nom, que j'aurais été si fière de porter, son amour qu'il m'avait donné. Il me retire cela, je ne veux plus rien de lui. Mais rassurez-le bien: il n'aura jamais rien à craindre de moi. Je me considère comme sa femme, et je lui obéis. Dès demain, je prendrai mes dispositions pour quitter Paris; je n'y reviendrai que lorsque mon enfant sera né. Jean pourra, sans aucune appréhension, venir faire son voyage de noces à Paris: il n'aura pas à redouter de trouver en face de lui, lorsqu'il se promènera au bras de sa femme, la pauvre mère séduite et abandonnée par lui… C'est, je pense, ce qui lui faisait peur, ainsi qu'à vous? Et c'est pour cela que vous vouliez m'éloigner à tout prix de ce Paris… que votre frère habite même, peut-être? Car ce domicile qu'il s'était donné au quartier Latin, c'était encore une tromperie… Adieu, monsieur! Dites bien à votre frère qu'il me connaissait bien mal s'il a eu la crainte d'un scandale venant de moi… Je vais aller me cacher bien loin; et nous ne rentrerons à Paris, ma pauvre grand'mère et moi, que lorsque nous serons habituées à ma honte… Adieu!

Honoré se reculait, humble, tremblant, écrasé par tant de noblesse. Quand il se trouva dans l'escalier, il fut secoué d'un grand frisson et murmura en lui-même:

—Quelle fière marquise de Villepreux elle aurait fait!