XI

RECHERCHES EN PARTIE DOUBLE

Malgré l'épouvantable catastrophe qui avait si soudainement frappé la famille de Villepreux, l'hôtel de la rue Saint-Dominique avait promptement perdu cette allure morne, navrée, de deuil irréparable, qu'il avait les premiers jours. Sans doute, le deuil était porté rigoureusement; sans doute, dans toute la vaste habitation, on n'aurait pas entendu un éclat de rire, une parole légère. Mais il n'y régnait pas ce silence désolé des maisons frappées par la mort. Tout le jour, c'était des chuchotements, des conversations à voix basse, fiévreusement animées, des mots que les domestiques avaient surpris en pénétrant au salon, ou lorsque le marquis Honoré de Villepreux reconduisait Florimont ou Brettecourt, des lambeaux de phrase entendus par la femme de chambre de la marquise tandis que la pauvre mère s'entretenait avec Juliette… Et tout cela était répété, commenté, avec de longs développements. Et la douleur s'effaçait presque, pour faire place à l'espoir qui couvait sourdement, cet espoir de retrouver l'enfant du maître si respectueusement aimé.

On guettait avec impatience la venue du notaire, de Brettecourt; on espérait qu'un jour ils arriveraient, le visage triomphant, qu'ils auraient enfin trouvé. On avait renoncé à rien lire sur le visage d'Honoré lorsque lui aussi revenait de ses recherches. Ce visage n'exprimait rien que le calme le plus glacial. Et comme, autour de lui; tous les visages étaient éclairés par l'espérance et que le sien était resté morne, froid, c'est lui qui semblait le plus profondément désolé de la mort, de son frère. Tout le monde s'y était laissé prendre, même Florimont et Brettecourt. Et ils se disaient qu'il jalousait son frère… mais qu'il l'aimait.

Il les avait forcés, d'ailleurs, dès leur première entrevue, à revenir sur l'opinion qu'ils s'étaient faite de lui. Il leur avait joué, avec une habileté consommée, la comédie de l'amour fraternel. Et c'est avec des sanglots qu'il avait répété et répété:

—L'enfant de mon frère sera mon enfant!…

Et Florimont et Brettecourt, surpris, très heureusement, n'avaient plus hésité à confier à Honoré tout ce qu'ils tenaient de Jean de Villepreux. Le traître prenait des notes. Et, quand ils eurent terminé, il les remercia et leur fixa un rendez-vous pour le lendemain.

—Demain, leur dit-il, nous diviserons nos recherches pour mieux aboutir.

Il passa toute la nuit à méditer. Guépin vint rôder dans sa chambre, s'attendant à quelque confidence; mais son maître le renvoya brusquement.

—Je n'ai pas oublié ce que je vous ai promis, lui dit-il; et dans quelques jours…

—Ce n'est pas un sentiment d'intérêt qui m'amenait chez monsieur le marquis; j'espérais seulement pouvoir donner à monsieur le marquis de nouvelles preuves de mon dévouement.

—Plus tard, Guépin, plus tard. J'aurai sans doute besoin de vous; mais le moment n'est pas venu.

Il sentait bien que, dans l'entreprise où il se lançait, il aurait besoin d'un auxiliaire subalterne; mais cette complicité lui répugnait, et il espérait bien la réduire au strict nécessaire.

Il passa la nuit à examiner point par point tout ce que lui avaient raconté Brettecourt et Florimont, se disant:

—Rien, dans tout cela, n'indique le quartier habité par la demoiselle… Rien… Moi seul le sais…

Et il formait lentement son plan, avec le plus tranquille cynisme.

—Je les lancerai dans tout Paris, excepté dans le Marais: ils perdront leur temps et ne trouveront naturellement rien. Cela occupera le congé de M. de Brettecourt, les loisirs que le notariat laisse à M. Florimont, et les fera beaucoup marcher, chose excellente au point de vue hygiénique.—Moi, je saurai avant longtemps le nom de la jeune fille; Guépin me découvrira alors très facilement son adresse. Et je me charge du reste… Ma mère aura la fièvre jusqu'à l'époque présumée de la naissance de son petit-fils; et, comme j'aurai soin que ce petit-fils vienne au monde tout autre part qu'à Paris, on ne trouvera rien de plus dans six mois que maintenant. Il y aura des crises de larmes, on s'attendrira beaucoup… Je pleurerai moi aussi… Juliette est très sensible aux crises de larmes… Parbleu, je suis bien maître de l'avenir!

Le lendemain, lorsque Florimont et Brettecourt se présentèrent chez lui, ils le trouvèrent fiévreusement penché sur un plan de Paris.

—Messieurs, leur dit-il, après les premières salutations, j'étais en train de préparer la besogne pour chacun de nous. Je me serais chargé de tout avec bonheur; mais… puisque vous voulez votre part dans nos recherches?…

—Certes! interrompit Brettecourt.

—Eh bien, reprit Honoré, nous ne savons qu'une chose sur cette jeune fille: c'est qu'elle vit avec sa grand'mère…

—Et qu'elle est ouvrière en lingerie…

—Parfaitement. Mais… auriez-vous, l'un ou l'autre, le moindre renseignement sur le quartier qu'elle habite?

—Aucun, hélas! dirent les deux hommes.

—Il faut donc que nous la retrouvions munis de ces deux seuls renseignements. C'est peu; mais, avec du courage, nous réussirons…

—Surtout avec de la patience, dit Florimont.

—En effet, car il nous faudra visiter les quartiers, rue par rue, maison par maison.

—Je me suis présenté ce matin chez le ministre de la Guerre, dit Brettecourt; je lui ai exposé l'affreuse situation dans laquelle je me trouvais, ma volonté de réparer dans toute la mesure du possible le malheur que j'ai causé: il prolongera mon congé, sous prétexte de convalescence, aussi longtemps que je le désirerai.

—Merci, Brettecourt! fit Honoré avec un geste de reconnaissance. Mais vous, Florimont, pourrez-vous, au milieu de tous vos travaux, vous occuper de…?

—Monsieur le marquis, je vous donnerai la moitié de mon temps.

—Merci, merci!—Nous devons procéder méthodiquement alors, et nous partager Paris par arrondissements…

Vous, Florimont, qui aurez le moins de temps libre, vous ferez les arrondissements qui vous entourent: le Ve, le VIe et le VIIe.

—Soit! dit le notaire.

—Moi, reprit Honoré, forcé de m'occuper beaucoup de ma mère, j'aurai plus de temps que vous, mais moins que Brettecourt; je me chargerai des arrondissements compris entre la Seine et les grands boulevards.

Il les montrait du doigt sur le plan de Paris:

—Du Ier au IVe, du VIIIe au XIe.

—-Et à moi tout le reste? s'écria avec élan Brettecourt.

—Oui, à vous la plus lourde tâche!

—Merci! s'écria simplement Brettecourt. J'espère l'accomplir plus vite encore que vous n'aurez rempli la vôtre.

Les deux hommes se retirèrent et, le jour même, commencèrent leurs recherches. Quant à Honoré, il commença les siennes, mais d'une façon quelque peu différente.

* * * * *

La marquise et Juliette ne pleuraient plus; elles vivaient dans l'espérance du succès. Tous les deux jours, Brettecourt et Florimont venaient rendre exactement compte à Honoré de ce qu'ils avaient fait. Florimont avait fourni à Brettecourt des moyens pratiques: il lui donnait des lettres de recommandation pour les personnes qu'il connaissait dans les divers quartiers de Paris. Et, dans chaque rue visitée par eux, ils étaient parvenus à établir une liste exacte des locataires de tous les immeubles.

Ils n'avaient encore fait aucune découverte intéressante; mais ils commençaient à peine, et ils étaient formellement décidés à aller jusqu'au bout sans se décourager. Quant aux frais nécessités par ces recherches, l'un et l'autre aurait voulu les supporter; mais Honoré, au nom de sa mère, leur avait déclaré que c'était à la famille de Villepreux seule qu'appartenait ce droit.

La marquise était la plus impatiente. Elle redoutait les fatigues qui devaient forcément accabler la maîtresse de son fils… Elle redoutait surtout le chagrin qu'elle avait du éprouver en se croyant abandonnée!

—Mais nous la soignerons si bien, disait Juliette, quand on l'aura retrouvée!

Et la jeune fille avait proposé la première:

—Mère, si nous préparions sa layette?

—Comment te récompenser de tant d'abnégation? avait répondu la marquise.

Et elles s'étaient mises à composer une magnifique layette pour l'enfant tant désiré. Honoré avait commandé un berceau qui serait une petite merveille. Et elles passaient leurs soirées à travailler. Elles étaient un peu maladroites; mais elles ne voulaient pas se contenter d'avoir acheté de ces objets délicieux, mignons, qui ravissent les mères; elles voulaient, de leurs doigts, avoir travaillé, cousu elles-mêmes… Juliette assemblait d'étroites bandes de fine mousseline, séparées par des vieilles dentelles que lui donnait la marquise. Ce serait pour le devant de sa robe de baptême.

Honoré passait presque toutes ses soirées auprès d'elles; et il s'intéressait à leurs travaux de l'air le plus attendri.

—Ah! je vous promets que nous réussirons, leur disait-il. J'ai même comme un pressentiment que c'est moi qui trouverai cette pauvre jeune fille; je serais presque jaloux que ce soit un autre!

Depuis qu'il était devenu le chef de la famille, il ne se donnait pas une minute de repos. Le matin, il se consacrait entièrement à l'administration de sa fortune. Sa mère ne voulait pas entendre parler de questions d'intérêt, elle lui donnait simplement sa signature quand il la lui demandait, et il s'emparait peu à peu de tout, bien décidé à annihiler la marquise dans l'avenir. Il s'était promptement mis au courant de toutes leurs sources de revenus, ne les trouvait pas suffisantes et se promettait de leur faire produire prochainement davantage. Il examinait aussi les titres de la fortune de Juliette, fortune confiée depuis longtemps à la direction de Me Genty et maintenant de Florimont. Comme les intérêts s'en étaient accumulés, elle avait doublé et s'élevait à plus de deux millions.

Il prononçait ces deux mots avec la plus intense satisfaction.

—Deux millions… bien liquides!

Ce chiffre éblouissait Honoré, dont la fortune était plus élevée, mais se composait principalement de terres, du château d'Angoville et de l'hôtel de la rue Saint-Dominique, toutes choses fort belles, fort anciennes, mais très peu liquides, et ne permettant pas de se lancer, à moins de les hypothéquer, dans les grandes spéculations financières que rêvait son cerveau. Et il commençait à se dire:

—Je ne trouverai jamais de meilleur parti que cette petite Juliette… Un peu bécasse, un peu trop sentimentale… Je ne l'en dominerai que mieux!

L'après-midi il sortait régulièrement en annonçant à sa mère qu'il allait poursuivre ses recherches avec acharnement. Il allait en effet étudier quelques rues à la fin de la journée, pour les bien décrire le soir; mais il passait la plus grande partie de l'après-midi à la Bibliothèque; et il y étudiait la guerre de Crimée.

Pour savoir ce qu'il voulait, il n'aurait eu qu'à interroger sa mère, qui devait évidemment se souvenir du nom de l'officier qui était mort pour son frère, à l'attaque du Mamelon-Vert; mais il fallait agir avec une extrême prudence, éviter d'éveiller les moindres soupçons… Il aurait pu aussi s'adresser directement au ministère de la Guerre; mais c'était confier une partie de son secret à l'officier qui le renseignerait: cet officier pourrait, par un de ces hasards si fréquents dans la vie, connaître Brettecourt, lui parler de cette démarche… qui paraîtrait étrange…

—J'ai tous les atouts dans mon jeu. Ne compromettons rien par une imprudence inutile.

Et il cherchait ainsi, depuis quelques jours, avec un fiévreux acharnement, dans tous les documents de la guerre de Crimée. Il n'avait d'abord consulté que les documents officiels, et les documents officiels ne renfermaient rien de relatif à l'acte d'héroïsme qu'il recherchait. La mort du père de Marie Renaud était comme perdue, au milieu de tant de morts glorieuses. Il se rabattit alors sur les livres anecdotiques, sur les correspondances de journaux; et ce fut enfin dans une de ces correspondances qu'il trouva le récit suivant:

«Nous avons encore à déplorer la mort d'un de nos plus brillants officiers, le capitaine Renaud, du 4e chasseurs à pied. Son bataillon avait été lancé à l'attaque du Mamelon-Vert. Déjà il touchait au but, quand les Russes firent une sortie pour arrêter sa marche. En quelques minutes, les deux troupes furent en face l'une de l'autre; on se fusillait presque à bout portant. L'une des premières victimes parmi nos braves soldats fut l'officier qui portait le drapeau. Relevé aussitôt par le lieutenant de la compagnie, le drapeau était devenu l'objectif des Russes; les balles pleuvaient sur le lieutenant. Il tomba à son tour; et aussitôt un sergent, qui n'est autre que l'élégant marquis de Villepreux, bien connu sur le boulevard, et qui s'est engagé au début de la guerre, s'empara de l'étendard et le redressa en souriant joyeusement, comme s'il narguait l'ennemi. Les Russes se ruèrent sur lui avec une bravoure folle; et il allait sans doute succomber à son tour, si le capitaine Renaud, courant à lui, ne lui avait fait un rempart de son corps. En ce moment, les Français reprirent vigoureusement l'offensive et repoussèrent les Russes. Malheureusement, le capitaine Renaud était mort en défendant son porte-drapeau…»

[Illustration: … et le redressa en souriant joyeusement comme s'il narguait l'ennemi. (Voir page 120.)]

Honoré n'eut pas besoin d'en lire davantage. Il prononça froidement:

Marie Renaud!… C'est bien… Voilà un nom que ni ma mère ni Florimont, ni Brettecourt ne connaîtront jamais!

Le soir, tandis que Guépin venait prendre ses derniers ordres, il lui dit:

—Restez. Nous avons à causer.

Guépin eut un mauvais sourire. Puis il alla faire le tour de l'appartement d'Honoré, ainsi que des pièces environnantes.

[Illustration:—Mme Renaud? demanda-t-il d'une voix légèrement émue. (Voir page 127.)]

Quand il revint dans la chambre, Honoré avait aligné dix billets de mille francs sur sa table.

—Prenez, Guépin.

Le domestique les empocha joyeusement.

—Vous voyez que je tiens exactement mes promesses.

—Je n'en ai jamais douté, monsieur le marquis.

—Les bonnes comme les redoutables, poursuivit Honoré très froidement. Si vous continuez de me bien servir et d'être d'une discrétion absolue, à l'épreuve de tout, je vous paierai bien. Mais, si vous veniez à me trahir, rappelez-vous que je me débarrasserais aussi facilement de vous que d'un cheval vicieux. J'ai vérifié tous les comptes de mon frère et j'y ai trouvé la preuve que vous le voliez effrontément…

—Oh! monsieur! C'est que M. Jean était très généreux…

—Il y a une très grande différence, maître Guépin, entre profiter de la générosité d'un bon maître et… le voler. Ce que vous lui avez volé s'élève à peine à trois ou quatre billets de mille francs; mais cela est suffisant pour vous faire faire connaissance avec Mazas.

Guépin ne répondit pas; il baissa la tête et regarda Honoré en dessous. Celui-ci eut un sourire dédaigneux: il avait simplement voulu prouver à son complice qu'il était son maître.

—Voici ce que j'attends de vous, continua-t-il. Demain vous vous arrangerez pour porter des effets bourgeois dans une chambre quelconque, que vous louerez, sous un nom quelconque. Une fois là, vous quitterez votre livrée. Maquillez-vous vous-même un peu, qu'on ne puisse jamais retrouver les traces de ce que vous aurez fait. Une fois débarrassé de votre livrée, vous parcourrez le quartier Latin et vous y chercherez un étudiant du nom de Jean Berthier. En cinq à six jours, vous devez le trouver. Cet étudiant est absent de Paris; j'ai simplement besoin de savoir son adresse. Allez!

Honoré trouvait cette besogne trop basse, trop compromettante pour lui.

—Faudra-t-il demander des renseignements sur ce Jean Berthier? interrogea Guépin.

—Pas le moindre! Notez bien ceci, pas le moindre! Tout ce que vous pourriez demander ne ferait que diminuer les chances de succès. Pas de zèle inutile!

Quatre jours plus tard, Guépin pénétrait vers minuit dans la chambre de son maître. Il était triomphant. Honoré, qui travaillait à ses comptes, lui demanda dédaigneusement:

—Vous avez trouvé?

—Oui, monsieur.

—Alors, dites.

—M. Jean Berthier habitait boulevard Saint-Michel, 42.

—Habitait?… Il n'y habite donc plus?

—Non, monsieur.

—Vous avez fait fausse route, Guépin. Votre Jean Berthier n'est pas celui que je veux. Vous continuerez vos recherches.

—Pardon, monsieur, je ne crois pas avoir fait fausse route.

—Je vous dis que le Jean Berthier dont je parle doit toujours habiter au même endroit.

—S'il n'y habite plus, monsieur,… c'est qu'il est mort.

—Mort! s'écria Honoré, blêmissant.

—Oui, monsieur, et nous avons tous les deux suivi son enterrement il y a trois semaines.

Honoré fronça les sourcils.

—Guépin, vous m'avez désobéi; vous avez outrepassé mes ordres.

—Mon Dieu! monsieur, dit tranquillement le valet de chambre, je vous avouerai franchement que j'en avais un peu l'intention; mais je n'ai pas eu cette peine. J'ai seulement eu affaire à un garçon d'hôtel bavard et qui m'a dit tout ce que je pouvais avoir envie d'apprendre, sans que j'aie eu à lui poser la moindre question… tout, monsieur le marquis!