X

SOUVENIRS

Lorsqu'on parcourt le quartier du Temple, ses rues noires, étroites, si fourmillantes, si pleines d'activité qu'elles semblent les conduits de quelque énorme machine, et qu'on débouche tout d'un coup à la place des Vosges, on éprouve une étrange impression de calme, de tranquillité. Dans toutes les rues comprises entre le boulevard Sébastopol, la rue Saint-Antoine et les grands boulevards, un étranger serait certainement effaré, assourdi, par le fracas des camions, le grondement des fabriques, le bourdonnement si spécial de ce quartier du travail, et surtout par le mouvement fiévreux de cette population parisienne, serrée, grouillante, pressée, et joyeuse malgré tout. C'est bien le quartier moderne, le quartier de la fabrique, le quartier de cet article de Paris que jalousent tous nos ennemis; quartier moderne et formé cependant de vieilles maisons, de rues trop étroites, souvent malsaines, où les amis de la population parisienne voudraient voir jeter un peu d'air et de lumière.

Cet air et cette lumière, on les trouve, mais insuffisamment pour un aussi vaste quartier, dans la belle place des Vosges. Là, tout est calme, grandiose, comme si le souvenir des époques passées pesait encore sur les beaux hôtels dont Henri IV ordonna la construction. Dès qu'on a franchi le pavillon de Birague ou l'entrée par la rue des Vosges, on se croirait dans une autre ville. C'est le Paris ancien, avec sa majesté; on s'attendrait presque à voir des seigneurs poudrés descendre de magnifiques carrosses; et le passage d'un camion chargé de ferraille semble une chose saugrenue au milieu de tant de souvenirs qu'évoque ce nom de place Royale, son nom primitif, devenu place des Vosges sous la Révolution, en l'honneur du département des Vosges qui avait, de tous les départements français, payé le premier ses contributions, le 20 germinal de l'an VIII; de nouveau place Royale à la rentrée des Bourbons; encore place des Vosges en 1848; place Royale sous l'empire; et définitivement place des Vosges depuis la révolution du 4 septembre 1870.

Parmi tous ces hôtels, anciennes demeures des Montmorency, des Rohan, des Guéméné, des Richelieu, des Chabot, il n'en est pas de plus calme, de plus sévère, de plus majestueux, de plus endormi, que celui qui s'élève dans le coin à gauche du pavillon de Birague.—C'est là qu'habitaient Marie Renaud et sa grand'mère. Leur logement, sous les combles, était situé assez heureusement. Il se composait de deux pièces, d'une cuisine et d'un cabinet. Le matin, le soleil l'emplissait d'une joyeuse lumière; l'après-midi, par les deux petites fenêtres, on voyait l'autre côté de la place très éclairé, lançant des reflets; et on croyait avoir le soleil toute la journée. Avec le ramage des enfants et des oiseaux qui montait du jardin, cela donnait l'impression d'une paix très douce, d'un bonheur assuré, que rien ne saurait troubler. Le soir, la paix devenait plus grande, infinie, un peu mélancolique; on se serait cru là à cent lieues de Paris.

[Illustration: Il était impossible d'être plus notaire et parfait notaire que M. Florimont. (Voir page 86.)]

Le lendemain de la mort du marquis de Villepreux, le lendemain de cette soirée, où elle avait appris le déshonneur de sa petite-fille, maman Renaud était seule dans la salle à manger.

Marie était allée chercher de l'ouvrage chez Mme Welher.

La pauvre grand'mère n'avait pas la force de travailler; assise devant le portrait de son fils, elle essuyait machinalement les larmes qui se reformaient sans cesse au coin de ses yeux…

Cependant, à force de regarder le portrait de l'officier, elle finit par sourire. Elle oubliait un peu les malheurs présents, pour songer à sa vie passée, aux années de bonheur qu'elle avait eues par ce fils.

Veuve de bonne heure, elle l'avait élevé, se consacrant à lui avec un dévouement absolu. Elle avait toujours accompli tous ses désirs, sans une hésitation, sans un regret. Pendant sa jeunesse, elle avait rêvé de lui faire prendre un métier sûr, qui ne l'éloignerait jamais d'elle; et, cependant, elle ne lui avait adressé aucun reproche lorsqu'il avait dit:

—Je veux être officier!

[Illustration: Elle enleva du fond de sa vieille malle la robe qu'elle portait au mariage de son fils (voir page 100.)]

Son père avait été officier. Aucune carrière ne lui semblait aussi belle. Elle avait su lui cacher sa douleur et même se montrer forte quand on l'envoya en Afrique. C'est en Afrique, dans un combat semblable à celui de Sidi-Brahim, qu'il avait gagné la croix attachée au-dessous du portrait. Alors, elle avait rêvé pour lui une brillante alliance. Il était sorti dans les premiers de Saint-Cyr; ses chefs l'aimaient, tout lui faisait présager une superbe carrière. Et, une seconde fois, sa mère avait dû renoncer à ses rêves d'avenir.

—J'aime une orpheline sans fortune, lui dit-il un jour. Permets-moi de l'épouser.

Il n'y eut chez elle aucun sentiment de jalousie. Le bonheur de son fils était sa vie. L'officier s'était donc marié; mais, pour cela, il avait dû compléter la dot de sa femme, qui s'élevait à peine à une dizaine de mille francs. Sa mère possédait environ trente mille francs. Elle ne s'était pas repentie d'avoir cédé au désir de son fils. Elle trouva dans sa belle-fille une seconde fille. Et la naissance de sa petite-fille mit le comble à son bonheur.

* * * * *

Malheureusement, la solde d'un lieutenant et même celle d'un capitaine ne sauraient suffire aux besoins d'un ménage. Dès la première année, la dot fut entamée. La jeune femme était délicate, avait besoin de beaucoup de soins. Chaque année, on prenait deux ou trois mille francs sur le capital. La vieille mère pressentait bien la gêne… Mais son fils était capitaine, proposé au choix pour le grade de commandant. La solde augmenterait. Il lui suffirait d'une de ces actions d'éclat dont il était coutumier pour enlever les épaulettes de colonel. Elle le voyait colonel, général, célèbre!

Lorsque la guerre de Crimée survint, leur capital était à peu près dépensé.

—Je regagnerai tout à la pointe de mon épée, dit joyeusement son fils.

Et il partit tout confiant! La jeune femme étant souffrante, elles allèrent vivre dans le midi, passant leurs journées à se promener sur le bord de la mer, lisant et relisant les journaux qui leur apportaient des nouvelles de Crimée, aspirant après la paix qui leur rendrait ce fils et ce mari tant aimé. Et ce fut là que, dans un journal, elles apprirent brutalement, par une courte dépêche, sa mort glorieuse à l'attaque du Mamelon-Vert, où il était tombé on couvrant de son corps Jean de Villepreux qui tenait le drapeau.

Le chagrin tua sa belle-fille. Alors, elle partit pour la Crimée, après avoir mis sa petite-fille en pension. Elle avait voulu prier et pleurer sur cette terre qui lui avait ravi son bonheur, sur ces charniers où son fils était enseveli au milieu de tant de soldats français. Quand elle revint en France, ses ressources étaient épuisées. Et elle commença ce lourd calvaire: gagner sa vie et élever sa petite-fille.

On leur donna bien quelques secours au ministère de la Guerre; mais elle ne savait ni demander ni se faire appuyer. Les secours diminuèrent peu à peu, pour cesser un jour sans raison. Et elle fut réduite au pauvre gain que lui rapportait son travail. Heureusement, l'éducation de sa petite-fille était terminée, et l'enfant allait, à son tour, pouvoir aider sa grand'mère. Après avoir travaillé pour plusieurs maisons, elle avait fini par trouver la maison Welher, qui lui fournissait de la besogne d'une façon régulière.

Comment, avec ce qu'elle gagnait et ce qu'on lui octroyait de loin en loin au ministère, avait-elle pu vivre jusqu'à ce jour, garder sa petite-fille auprès d'elle, l'élever soigneusement, lui faire donner une solide instruction?… Elle seule aurait pu expliquer par quels prodiges elle était venue à bout de ce problème; par quelles privations, quelle abnégation, quel oubli d'elle-même elle était passée. Elle ne s'en souvenait plus d'ailleurs. Sa petite-fille était élevée; avait-elle besoin de songer à autre chose?

Et alors le bonheur avait lui de nouveau pour elle: elle avait retrouvé son fils dans sa petite-fille. Elles vivaient dans un bonheur continu, sans un mélange. Seule, la grand'mère songeait à l'avenir; mais la jeune fille ne désirait rien que vivre toujours ainsi, attelées à leur table de travail, se souriant, s'aimant, avec de rares promenades, les dimanches où toute la besogne était finie.

L'importance de leurs travaux avait augmenté. La grand'mère ne faisait autrefois que des choses un peu communes, exigeant seulement une grande assiduité. Mais, quand Mme Welher connut la jeune fille, elle se prit d'amitié pour elle et commença de lui confier des choses d'une finesse relative. Et comme les doigts de fée de la jeune ouvrière acquéraient chaque jour plus d'habileté, elle avait fini par lui donner ses travaux les plus fins, les riches robes de baptême, les bonnets de dentelle, les guimpes les plus délicates… Et, peu à peu, l'aisance entrait dans la maison.

La grand'mère disait:

—Petite, nous devrions prendre une ouvrière pour nous aider: nous serions deux à te préparer ton ouvrage, nous aurions de plus grosses commandes, nous mettrions un peu d'argent de côté, pour ton mariage…

—Mon mariage! s'écriait gaiement la jeune fille. Ah! maman Renaud, tu es donc bien pressée de te débarrasser de moi?… Me marier?… Restons comme nous sommes, va; c'est si bon! Avec une ouvrière entre nous, est-ce que nous pourrions nous aimer aussi bien?

Mais maman Renaud avait une grande suite dans les idées. Et depuis quelque temps, elle revenait plus souvent sur cette question de l'ouvrière et surtout sur la question du mariage.

—Ah! se disait-elle, si je pouvais lui trouver un brave et honnête garçon qui comprendrait le trésor que je lui donne!

Et, dans cette pensée, elle fut tout heureuse d'accepter les deux cartes d'invitation au bal du IIIe arrondissement, que lui offrit son propriétaire,—cartes prises par force, par obligation sociale, et données pour n'être pas perdues… A quoi tiennent parfois les destinées d'une vie?…

* * * * *

Un bal! A ce seul mot, Marie eut un éblouissement. Elle avait cru bien fermement jusqu'alors qu'elle dédaignait un tel plaisir, et l'idée d'aller au bal la bouleversait. Elle ne se croyait pas coquette, et cependant ce fut une joie que d'acheter sa modeste robe de mousseline, de la tailler, de la faire le soir, après sa besogne: on traversait heureusement une saison peu pressée. Et la grand'mère aussi était coquette; il ne fallait pas qu'elle fît mauvaise figure auprès de son enfant. Elle enleva, du fond de sa vieille malle, la robe qu'elle portait au mariage de son fils, robe décousue, soigneusement pliée, enveloppée. Elle fut étonnée de la retrouver fraîche, mais pas assez, toutefois, pour en faire cadeau à sa fille.

Et comme elle frissonnait, la chère petite fille, en se rendant à ce bal, où elle pensait bien que personne ne la remarquerait, ne l'inviterait, où elle s'attendait à passer méconnue, comme une petite Cendrillon! Et elles avaient à peine fait quelques pas dans le bal, que maman Renaud, avec une impartialité absolue, jugeait sa petite-fille la reine de cette fête, malgré sa modeste robe, malgré son extrême simplicité.

—Si tous ces jeunes gens, pensa-t-elle, pouvaient deviner quelle exquise bonté, quelles nobles qualités se cachent sous sa beauté!

Mais, hélas! pendant toute la première partie de la soirée, les jeunes gens ne remarquèrent même pas la beauté de Marie. D'ailleurs, elle s'était cachée, douce violette, dans un coin un peu sombre. Mais, les yeux fixes, les lèvres frémissantes, elle était toute à ce spectacle nouveau et en jouissait pleinement, sans une pensée de jalousie. Elle ne s'étonnait pas qu'on la laissât sur sa chaise: elle trouvait toutes les jeunes filles belles, élégantes, et se considérait elle-même comme un petit rien, bien modeste, trop heureuse qu'on l'eût admise à cette fête.

—Tu es contente, petite? interrogeait de temps en temps sa grand'mère.

—Oh! oui, maman Renaud! Je m'amuse de si bon cœur! Elle croyait s'amuser parce qu'elle regardait s'amuser les autres.

Tout à coup elle aperçut la bande de Vauchelles et suivit ces jeunes gens des yeux, les jugeant instinctivement différents des autres. Et, quand elle aperçut Jean de Villepreux, elle le trouva le plus beau. Il lui apparaissait dans toute la splendeur d'un héros de roman. Et elle en était d'autant plus frappée qu'elle n'avait presque jamais lu de roman, qu'elle ne savait rien de la vie, qu'elle était toute naïve, que son pauvre cœur sans défense n'était que trop facile à conquérir. Elle devina qu'il viendrait la chercher; et elle l'attendit. Et maman Renaud eut un petit mouvement d'orgueil lorsque cet élégant jeune homme invita Marie.

«Les autres, se dit-elle, n'étaient pas capables d'apprécier son enfant.»

Et Marie était heureuse, comme une héroïne de conte de fées qu'un Prince charmant aurait enlevée de l'obscurité. Dans cette première valse, tandis que Jean la serrait légèrement, toute surprise de danser une danse qu'elle ne savait pas, elle éprouva l'impression la plus délicieuse de sa vie. Elle se rendait compte, bien confusément, qu'il existait en ce monde quelque chose qu'elle ne connaissait pas, et dont elle n'avait même pas soupçonné l'existence, et que ce quelque chose pénétrait en elle, versant un feu nouveau dans ses veines… Puis elle marcha au bras de Jean de Villepreux, si légère qu'elle semblait s'envoler de la terre. Quand elle dansa avec lui une seconde fois, elle était étourdie; et lorsque sa grand'mère l'emmena et qu'elle dit adieu à Jean, toute son âme se donna dans un sourire.

* * * * *

Deux jours plus tard, quand Marie s'assit à sa table de travail, l'enfant n'existait plus en elle: la jeune fille s'était éveillée dans l'amour. Et c'était chez elle un invincible besoin de parler, de parler sans cesse et toujours de ce bal et surtout de ce jeune homme qui, pour elle, résumait toute la fête.

—N'est-ce pas, maman Renaud, qu'il a été bien aimable et bien respectueux?

—Oui, chérie.

—Et il n'a fait danser que moi… Oh! moi, après lui, je n'aurais pas pu danser avec un autre…

—Tu es une enfant! Travaillons, disait la grand'mère, qui commençait à s'inquiéter.

—Oh! je vais vite!

Et Marie montrait son ouvrage qui avançait rapidement. Elle travaillait avec une activité fiévreuse.

Elle disait aussi:

—Et tu crois, réellement, maman Renaud, qu'en prenant une ouvrière, nous pourrions gagner davantage?

—Oui, ambitieuse; mais il faut y réfléchir… Nous verrons cela…

La vieille avait peur maintenant de ce changement subit. Et la jeune fille revenait à son beau cavalier.

—Enfin, maman Renaud, n'est-ce pas curieux que j'aie su valser à son bras? Au bras d'un autre, je n'aurais certainement pas su… Tu ne m'avais appris que la polka…

Pauvre maman Renaud! elle lui avait appris tout ce qu'elle savait: elle lui avait donné gravement des leçons, en chantant un air vieillot, le premier air de polka qui s'était répandu en France pendant sa jeunesse; et elle lui avait appris aussi à faire la révérence… Elle aurait dû lui apprendre plutôt la science de la vie; mais elle était si heureuse de conserver ce cœur chaste, ignorant, généreux!

Et puis, toute sa science à elle avait consisté à aimer, à se dévouer!

Le samedi, Marie allait généralement porter son ouvrage à Mme Welher. Elle marchait toujours très rapidement, sa hotte sous le bras, les yeux baissés, ou fixés droit devant elle, ne songeant qu'à aller vite pour être vite revenue. D'abord, sa grand'mère l'avait accompagnée; puis elle avait pris l'habitude de rester à la maison pour faire, pendant l'absence de sa fille, un grand rangement. Elle était bien certaine que Marie passait pure, immaculée, au milieu des corruptions parisiennes. Parfois, des jeunes gens, frappés par sa beauté, osaient la dévisager. Alors, elle allait un peu plus vite, tout simplement, ne comprenant pas ce qui en elle pouvait exciter cette curiosité.

Le samedi qui suivit le bal, elle se rendit comme d'habitude chez Mme Welher. Sa grand'mère, un peu craintive, aurait voulu l'accompagner; mais elle demanda naïvement:

—Pourquoi?

Et la grand'mère n'osa pas dire le pourquoi.

—Ne t'attarde pas!

—Oh! sois tranquille; il faut que nous regagnions le temps perdu avec cette fête.

Et elle s'en fut, marchant comme toujours très vite, n'attachant aucune attention à ce qui se passait dans les rues, perdue dans son rêve.

Et, cependant, un homme la suivait.

Depuis huit jours, Jean de Villepreux passait sa vie sous les arcades de la place des Vosges, épiant les allées et venues de la grand'mère qui, seule, sortait pour les petites commissions du ménage. Il attendait patiemment, espérant bien que Marie sortirait enfin. Ce jour-là, il la suivit prudemment, la trouvant encore plus charmante, dans sa petite robe noire unie, sous son chapeau de paille commune garni d'un modeste nœud rose… Quand elle eut disparu sous la voûte de la maison de la rue de Cléry, habitée par Mme Welher, il se plaça tout auprès, attendant qu'elle ressortît. Il l'aborderait alors, et lui offrirait de la reconduire.

Et, quand il la vit de nouveau, repartant si vite, il n'osa pas. Ce mondain à bonnes fortunes était soudainement devenu timide devant cette simple jeune fille. Il se contenta, arrivé à la place des Vosges, de la dépasser un peu et de la saluer. Elle s'arrêta toute saisie, devint blanche comme un lis; son cœur étouffait. Et elle murmura:

—Bonjour, monsieur.

Il s'éloigna, ravi par ces deux mots banaux, plus fier que s'il avait fait la plus brillante conquête.

Marie était déjà rentrée dans sa maison, et elle montait comme folle le grand escalier de pierre à rampe de fer forgé. Maintenant son visage, où le sang affluait, éclatait de bonheur.

—Maman Renaud, maman Renaud! s'écria-t-elle en laissant tomber sa boîte.

—Quoi, petite? Quoi donc?

—Maman Renaud, je l'ai revu! Il doit habiter notre quartier; il passait devant notre porte, il m'a saluée.

Maman Renaud fronça les sourcils.

—Prends garde, petite!

—Et à quoi?

—Mais c'est très imprudent de se laisser ainsi saluer quand tu es toute seule!

—Je ne pouvais pourtant pas l'empêcher de me saluer!

—J'espère que tu es passée sans rien dire?

—Oh! non, fit Marie en secouant sa jolie tête, je lui ai rendu son salut bien gentiment… J'étais si contente!

Maman Renaud jugea qu'il ne fallait pas détruire trop brusquement les illusions de son enfant; mais elle se défiait. Ce ne fut que très doucement qu'elle essaya de prouver à Marie que les hommes sont faux, trompeurs, qu'on ne doit les écouter qu'avec une extrême prudence.

Marie souriait; elle avait une confiance inaltérable.

—Tous les autres, oui, maman Renaud, tant que tu voudras, mais pas lui! On voit bien sur son visage quand un homme ment. Lui est incapable de mentir!

Elle avait, par-dessus tout, l'horreur du mensonge.

La semaine s'écoula en discussions infinies entre la grand'mère et la petite fille.

—Vraiment, grand'mère, disait Marie toute peinée, qu'as-tu donc contre lui? Toi, si bonne toujours, comment deviens-tu méchante quand il s'agit de lui?

Quinze jours après, un dimanche, les deux femmes étaient descendues pour se promener dans le jardin de la place Royale où jouait une musique militaire. C'était leur plus grande distraction, l'été. La musique faisait éprouver à Marie des sensations si douces, la plongeait dans des rêveries si heureuses, qu'elle attendait avec une légère impatience le dimanche et le jeudi. Le jeudi, c'était de sa fenêtre qu'elle écoutait; mais, le dimanche, elle jouissait plus vivement en se promenant dans les allées du jardin; et elle trouvait superbe cette pauvre végétation enserrée dans des grilles, étouffée par les hautes façades des maisons qui l'entourent.

Comme elles suivaient une allée un peu longue, étroite, elles aperçurent à une certaine distance un jeune homme qui les salua aussitôt.

—C'est lui, maman Renaud. Vois comme il a l'air timide et respectueux!

Il tremblait, en effet. Depuis deux dimanches, il venait là; et il avait fixé à aujourd'hui ce grand coup d'audace: lier sérieusement connaissance avec elles. Et il tremblait comme un enfant.

Il les aborda cependant:

—Permettez-moi, madame, de prendre de vos nouvelles.

Il semblait ne pas faire attention à Marie, et s'occuper seulement de la grand'mère. Sans en demander la permission, il se mit à marcher auprès d'elles et s'excusa bien gentiment de son audace. Ce fut alors qu'il raconta la petite histoire qu'il avait préparée: sa vie creuse, abandonnée, dans le quartier Latin, son ennui profond de ne pas connaître à Paris de famille au sein de laquelle il pût se reposer, la hâte qu'il avait maintenant de terminer ses études pour retourner en province. Et, en disant tout cela, il avait l'air de consulter la grand'mère, comme si elle seule, dans sa vieille expérience, eût pu le comprendre. «Il est réellement fort bien élevé, songeait-elle; et, s'il commence par me faire ainsi la cour, c'est qu'il a des intentions sérieuses, honnêtes.» Cependant, elle ne put s'empêcher de lui faire encore remarquer qu'il semblait un peu plus âgé que ne le sont d'habitude les étudiants. Et il lui expliqua que, les premières années de son séjour à Paris, il avait fait comme bien des jeunes gens, qu'il s'était amusé au lieu de travailler. Puis, son examen de licence passé, il n'avait pas eu le courage d'aller s'enterrer en province, et il avait commencé son doctorat. Mais, en vieillissant, il s'ennuyait dans ce quartier Latin! Il désertait ses cafés, ses fêtes trop tapageuses, et il regrettait de ne s'être pas créé à Paris des relations de famille… Son isolement lui pesait!

Marie écoutait toutes ses paroles avec ravissement. Il était bien tel qu'elle le rêvait, simple, bon, aimant. Puis il parlèrent de ce bal où ils s'étaient vus pour la première fois. Et Jean les reconduisit jusqu'à leur porte, en demandant la permission de leur faire de temps en temps une courte visite. Maman Renaud, voyant le désir dans les yeux de sa fille, n'osa pas refuser. Et quand elles furent remontées dans leur petit logement, Marie se jeta dans les bras de sa grand'mère, pleurant et riant.

—Seras-tu encore défiante, maman Renaud? Un si bon et si charmant jeune homme!

Maman Renaud n'avait plus la force d'être défiante: elle était conquise, elle aussi, charmée, séduite par la grâce et l'élégance souveraines de Jean de Villepreux. Elle cherchait dans ses souvenirs et ne trouvait que son fils à qui elle pût le comparer. Mais elle crut devoir encore prononcer quelques paroles de sagesse, recommander la prudence à sa petite-fille. Marie souriait: elle aimait Jean Berthier et savait déjà, sûrement, que Jean Berthier l'aimait. Et elle lui était bien reconnaissante de s'être montré si aimable pour sa grand'mère.

Dès lors, elle l'attendit chaque jour.

—Nous ne savons pas quel jour il viendra, grand'mère; il faut qu'il trouve tout bien propre chez nous, bien joli!

Elle surveillait plus spécialement le ménage; elle donnait un air de fête à leur atelier. C'est là qu'il la verrait; elle voulait être coquette dans son travail. Elle mettait, tous les jours, des fleurs nouvelles sur la table.

Il vint trois jours après. Et ce fut une entrevue charmante. Le travail étant pressé, elle ne quitta pas sa table. Il s'assit entre les deux femmes, émerveillé par leur adresse, par le goût qu'elles apportaient dans les moindres choses. Il osait à peine parler. Marie faisait un petit bonnet de valenciennes; quand elle l'eut terminé, elle le plaça sur son petit poing fermé et le lui montra.

—Comment le trouvez-vous?

Il aurait voulu baiser ce petit poing. Elle dit:

—C'est pour des gens très riches, et qui demandent tout ce qu'il y a de plus beau. C'est bon de pouvoir gâter ainsi ses enfants… Mais on ne les aime pas mieux pour cela!

Il revint souvent, les trouvant toujours à la besogne, séduit par la paix si calme de ce petit logement, éprouvant des émotions si neuves, si différentes de celles qu'il avait connues jusqu'alors, qu'il s'en allait tout bouleversé! La scène du portrait le rendit définitivement l'ami de la grand'mère. Toute défiance avait disparu chez elle. Cependant, un soir où Marie était allée chez Mme Welher, maman Renaud reçut Jean Berthier avec plus de gravité que de coutume; et, sans hésitation, elle lui dit que ses visites ne pourraient être admises plus longtemps s'il ne leur donnait un motif honorable. Lui non plus n'hésita pas.

—Je vais demander tout à l'heure à votre petite-fille si elle veut bien de moi pour mari…

—Non, non, répondit sagement la grand'mère, réfléchissez encore, écrivez à votre mère; et, dans huit jours, si votre cœur n'a pas changé, vous nous engagerez votre parole.

Et elle le renvoya impitoyablement. Huit jours après, il revenait plus épris que jamais, annonçait formellement son intention d'épouser Marie. Et maman Renaud, définitivement vaincue, disait à son enfant:

—Embrasse ton fiancé!

Ah! ce premier baiser, quel bonheur il donna à ces deux êtres! Une félicité sans mélange les unissait pour jamais. Le bonheur de Jean de Villepreux fut si intense qu'il éprouva pour la première fois la crainte de le perdre; dès ce moment, il songea à la possibilité de sa mort, à la nécessité de faire son testament, Marie était anéantie par le bonheur; il lui semblait qu'elle n'était plus la même femme. Elle aurait voulu rester ainsi éternellement, dans les bras de son fiancé. Ce baiser si chaste, si pur, l'avait transportée dans un monde divin. Maman Renaud souriait, tout épanouie. Elle retrouvait un fils.

[Illustration: Il se contenta, arrivé à la place des Vosges, de la dépasser un peu et de la saluer. (Voir page 104.)]

Ils menèrent alors, tous les trois, la vie la plus adorable. Seul, Jean avait des instants de tristesse à la pensée qu'il trompait celles qu'il considérait franchement comme sa future famille; mais il écartait vite ses remords: quel triomphe pour lui quand il leur dirait la vérité! Il était aimé sans que sa richesse, sans que son nom eussent été connus, et aimé par une jeune fille qu'il se plaisait à comparer à sa mère,—cette mère dont Marie parlait sans cesse.

—M'aimera-t-elle, Jean? Moi, je lui réserve une si belle place, dans mon cœur!… Tu ne seras pas jalouse, maman Renaud?

Maman Renaud travaillait double, pour laisser à son enfant le temps de rêver lorsque Jean était parti, de causer longuement avec lui lorsqu'il passait la soirée chez elles. Et cela arrivait bien souvent, plusieurs fois par semaine. Il venait en vrai fiancé, mais sans que rien pût trahir sa personnalité. Il avait offert à Marie une simple bague, une petite perle entourée de modestes roses.

—Une folie! avait déclaré la grand'mère.

Et Marie était enchantée. Et lui souriait de la voir si contente, pour un si petit cadeau; plus tard, elle aurait tous les bijoux de la famille de Villepreux! Il s'amusait à lui donner des fleurs les plus rares, les plus fines mais en prétendant qu'il les avait achetées à des marchandes des rues. Un jour, il lui porta des orchidées d'une délicatesse extrême, de longues fleurs sur des tiges frêles, nuancées des couleurs les plus intenses.

[Illustration: Ils le trouvèrent fiévreusement penché sur un plan de Paris. (Voir page 116.)]

—Mais où donc pouvez-vous trouver de si jolies fleurs? demanda la grand'mère qui n'avait jamais rien vu de pareil.

Cette fois il répondit que c'était aux Halles, et il avoua, d'un air bon enfant, qu'il avait réellement fait une petite folie. Marie le remercia d'un regard. Cela ne la surprenait point qu'il trouvât pour elle de si jolies choses.

Elle l'aimait tant!

Elle l'aimait trop!

Elle ignorait le mal et ne s'imaginait surtout pas que le mal pût venir de l'homme qu'elle adorait.

Un soir, il fallait livrer une commande très pressée à Mme Welher: Jean était venu trop souvent pendant la semaine, on avait trop bavardé, et Marie n'avait pas terminé sa besogne pour la porter rue de Cléry à l'heure habituelle.

C'était un samedi. Jean avait dit qu'il viendrait. Et Marie travaillait fiévreusement, achevant à la hâte un dernier bonnet.

—C'est fait, dit-elle, vers huit heures. Vite, maman Renaud, vite, ma boîte! Je vais courir, je serai de retour à neuf heures.

Mais la grand'mère comprit la peine qu'avait son enfant de s'éloigner au moment où le fiancé allait venir.

—Reste, petite, j'irai livrer…

Marie lui sauta au cou:

—Oh! maman Renaud! Comme tu es gentille!

Et, sa grand'mère partie, elle se mit à ranger son atelier, pour faire un salon à son fiancé.

Jean arriva presque aussitôt, portant ce jour-là un simple bouquet de violettes de Parme.

—Marie!

—Mon bien-aimé!

Ils ne prononcèrent pas d'autres paroles. Ils étaient déjà dans les bras l'un de l'autre, s'étreignant avec une passion folle.

Jean de Villepreux ne sut pas résister à son amour. Et Marie céda, inconsciente, surprise par le bonheur nouveau qui les unissait. Il lui sembla qu'elle se fondait en lui.

Quand la pauvre grand'mère rentra enfin, bien fatiguée de sa longue course à la rue de Cléry, le malheur était irréparable…

Pauvre maman Renaud! A peine si elle remarqua que, durant cette soirée, Jean redoublait de soins pour Marie!

—J'ai bien fait, se disait-elle, de leur laisser une soirée de liberté. Une grand'mère comme moi, ce n'est pas bien gênant; mais les amoureux aiment tant à être seuls!

Depuis, sans jamais les quitter complètement de nouveau, elle leur fournit plusieurs fois l'occasion de parler en tête à tête.

Marie n'adressa jamais à son fiancé le moindre reproche. Elle lui jetait seulement des regards timides, attendris, des regards qui disaient:

«Je suis toute à toi!»

Maintenant, d'ailleurs, Jean parlait de fixer la date de leur mariage: il irait, disait-il, passer quelques semaines dans son pays, afin de régler certaines affaires et s'entendre définitivement avec sa mère. Et lorsqu'il descendait le grand escalier de la maison de la place des Vosges, il souriait tout doucement: Marie avait une sorte de respect pour cette vieille maison, habitée jadis par des gens si illustres, pour ce large escalier et sa rampe superbe.

Comme il serait fier et heureux, lorsqu'il aurait obtenu le consentement de sa mère, de revenir, précédé par de Brettecourt! Il avait rêvé un coup de théâtre; il chargerait Henri de se présenter en son mon et de dire gravement à maman Renaud:

—Madame, je suis le comte de Brettecourt et je viens, au nom de mon ami, Jean d'Angoville, marquis de Villepreux, vous demander la main de Mlle Marie…

Quelle surprise alors! Il devinait l'effarement de maman Renaud, le radieux éblouissement de Marie.

Et il la conduirait triomphalement dans son bel hôtel de la rue Saint-Dominique; et elle gravirait à son bras un escalier encore plus majestueux que celui de la place des Vosges…

Cependant, Marie commençait à s'assombrir; ses regards d'amour renfermaient une supplication de plus en plus tendre. Et, un soir, à voix basse, d'une voix tremblante, plaintive, elle dit à son fiancé!

—Jean, j'ai besoin de vous parler en secret.

Il s'attendait à cette demande.

—Demain, dans ma chambre d'étudiant, répondit-il.

—J'y serai à six heures.

Le prétexte fut facile à trouver: un renseignement à prendre chez
Mme Welher.

Et le lendemain, Marie arrivait, à six heures, boulevard Saint-Michel, où Jean avait loué sa chambre d'étudiant, une chambre habituellement bien froide, mais qu'il avait égayée ce jour-là par les plus belles fleurs qu'il avait pu trouver.

Elle n'eut pas besoin de parler. Elle éclata en sanglots dans les bras de son fiancé.

Et lui, se mettant à genoux, dit:

—Je devine, chérie! Mais ne crains rien, mon adorée!… Mais sèche bien vite tes larmes… Est-ce qu'aucune peine peut te venir de moi, ma femme?

Elle le remercia en l'étreignant follement; puis, au milieu de ses larmes, elle balbutia:

—Mais, votre mère?

—Ma mère ne pourra que t'aimer davantage quand elle saura qu'elle est grand'mère!

Le lendemain, Marie se consola de ne pas le voir, en refaisant le bouquet qu'il lui avait donné la veille. Mais, quand huit jours se furent écoulés sans qu'elle eût revu Jean Berthier, sans qu'elle eût reçu la moindre nouvelle de lui, elle commença à s'inquiéter… Un matin, n'y tenant plus, elle descendit tout à coup chez la concierge:

—Vous n'avez rien pour nous?

—Non, rien, mademoiselle.

Elle remonta lentement et parut devant sa grand'mère, le visage très brave; mais, dans l'escalier, elle s'était arrêtée pour pleurer un peu.

Ce n'était rien qu'un retard d'une semaine; et cependant… cependant…

—Rien? fit sa grand'mère, en lui voyant les mains vides. Comme tu as été longtemps! Je croyais que tu avais une lettre et que tu la lisais dans l'escalier…

—Il viendra sans doute ce soir, dit Marie assez ferme.

Et elle se remit à son travail.

Elle semblait tout absorbée dans la confection d'une bavette; et, si sa grand'mère lui adressait la parole, elle ne répondait que par des monosyllabes, évitant toute longue conversation.

—Enfin, qu'as-tu donc, petite?

Et maman Renaud se disposait à la plaisanter; Marie répondit, l'air un peu vexé:

—Ce nouveau point anglais que Mme Welher m'a montré est si difficile!

Elle ne voulait pas que rien vînt la distraire de son attention. Elle écoutait les moindres bruits… Un pas dans l'escalier la faisait tressaillir… Par moments, elle jetait un regard sur la place des Vosges, vers l'angle opposé à leur maison. Jean arrivait quelquefois de ce côté, et lui envoyait un salut.

Hélas! il n'arriverait plus ainsi.

A la fin de la soirée, maman Renaud expliqua à sa fille que les hommes sont souvent pris par des affaires subites qui les accaparent sans leur laisser une minute de liberté. Mais Marie ne voulait pas écouter ces consolations:

—Il aurait toujours pu m'écrire un mot! Qu'il soit pris tout le jour, je le comprends; mais, la nuit, il lui aurait été si facile de tracer deux lignes pour me dire qu'il ne m'oublie pas! Ah! s'il savait la peine qu'il me fait!

Elle ne s'endormit que très tard et eut un sommeil agité; elle rêvait sans cesse à lui. Tantôt elle se voyait à son bras, marchant en robe blanche à l'autel; tantôt il l'avait abandonnée…

La nuit suivante, elle rêva qu'elle le voyait tout pâle, comme mort.

Et les jours et les jours s'écoulaient.

Et Jean Berthier ne revenait pas.

Il ne devait jamais revenir…

Tous ces souvenirs s'étaient dressés, aux yeux de maman Renaud, tandis qu'elle contemplait le portrait de son fils.

Elle passa plus d'une heure ainsi.

Et, quand elle eut défilé tout le chapelet de ses joies et de ses peines, en proférant de temps en temps quelque parole de colère, elle jeta une dernière insulte à Jean Berthier.

—Lâche! Menteur!

Elle n'espérait plus. Sa pauvre petite-fille était bien abandonnée…