IX

LE TESTAMENT

La fureur d'Honoré ne connaissait plus de bornes. Pendant deux jours, il avait pu se montrer bon et doux parce qu'aucun obstacle ne s'était dressé devant ses projets. Mais, en ce moment, sa haine, ses instincts mauvais renaissaient avec plus de violence que jamais; et ce qui mettait le comble à sa furie, c'est qu'il avait bien senti la profonde habileté déployée par Brettecourt: l'ami de Jean avait adroitement fait passer la marquise par la gradation de sentiments qui devait forcément l'amener à cette explosion d'amour pour un enfant qu'elle ne connaissait pas, qui n'était pas même né; c'est que, malgré son cruel chagrin, Brettecourt n'avait rien laissé au hasard: il avait promis à son ami de se montrer rusé, comme à la guerre. La grandeur des intérêts qu'il défendait ne lui permettait aucune imprudence.

Il ne croyait cependant pas à un résultat aussi rapide, et le succès qu'il venait d'obtenir l'éblouissait un peu.

—Maintenant, dit-il, je ne vous importunerai plus de ma présence, madame. J'ai accompli mon premier devoir, et je l'ai fait sans égoïsme; car il m'eût été bien doux de rechercher moi seul la fiancée et l'enfant de mon ami et de me consacrer entièrement à eux…

«C'eût été une bonne idée!» pensa Honoré.

—Je n'ai pas cru avoir ce droit, continuait Brettecourt: l'enfant de notre cher Jean appartient à sa mère et à vous au même titre; je ne puis venir qu'en second. Mais, en ce jour, je vous engage ma foi de ne jamais me marier, de ne jamais avoir d'autre famille que ces deux êtres, de me dévouer à cet enfant avec la fidélité d'un bon chien: je ne demande plus autre chose que de lui donner ma vie…

[Illustration:—Relevez-vous, Henri! dit vivement la marquise. (Voir page 78.)]

—Je l'accepte en son nom, Henri! s'écria la marquise avec une véritable grandeur. Tout le ressentiment que j'éprouvais contre vous disparaît devant votre dévouement. Si le monde me blâme, Dieu me jugera! Henri, venez sur mon cœur, que je vous embrasse comme un fils!

—Ah! c'est à genoux, dit le noble jeune homme, que je dois entendre de telles paroles!

Et, se prosternant, il baisa la robe de la marquise. La pauvre mère le releva et le serra fiévreusement contre elle.

—Il me semble, disait-elle, que mon fils nous voit!

Honoré murmurait;

—Mais ils finiront par me rendre criminel avec leur manie de dévouement! Mon frère bien-aimé, tant pis pour votre fiancée! Je ne nourrissais à son égard que le désir bien naturel de me débarrasser d'elle, gentiment. Mais si on me pousse à bout!… Allons! Quoi?… Qu'y a-t-il encore?…

Un domestique venait d'entrer dans le salon et remettait une carte à la marquise. Elle lut:

«M. Aristide Florimont prie madame la marquise de Villepreux de vouloir bien lui accorder immédiatement un entretien; il s'agit de questions du plus haut intérêt.»

—Faites entrer M. Florimont, ordonna-t-elle.

Et elle tendit la carte à Henri, avec un mélancolique sourire.

—Vous ne m'aviez pas trompée.

—Je me retire, madame.

[Illustration:—Mais ils finiront par me rendre criminel avec leur manie de dévouement. (Voir page 85.)]

—Non. Je tiens, au contraire, à ce que vous assistiez à ce qui va se passer… Ne va-t-il pas être question d'un enfant… auquel votre vie appartient?

Tandis que le notaire pénétrait dans le petit salon, Honoré eut un abominable sourire.

—Triste allié, pensait-il, que ce solennel prud'homme!—Et ma mère, qui me reconnaissait hier si solennellement pour le chef de la famille! et qui, devant une situation aussi grave, ne me consulte même pas?…

Et, après une minute de réflexion:

—Enfin, complotez, mes bons amis; moi je vais me défendre.

M. Florimont était attaché depuis de longues années à la famille de Villepreux.—Sa vie n'offrait pas la moindre particularité romanesque. Ancien petit clerc de Me Bernard Genty, il avait gravi lentement tous les grades de l'étude: troisième clerc, second clerc, premier clerc, jusqu'au jour où il franchit le dernier échelon en épousant la fille de son patron, lequel donnait son étude en dot à sa fille. Et si quelqu'un l'avait plaisanté sur cette marche banale de sa vie, il aurait tranquillement répondu qu'il ne la trouvait pas banale du tout, puisqu'elle lui avait donné le bonheur. A cette époque, quelques mois à peine s'étaient écoulés depuis son mariage, et il jouissait triomphalement de ce bonheur, que rien d'ailleurs ne devait jamais altérer. Il était impossible d'être plus notaire et plus parfait notaire que M. Florimont: il en avait même le physique ou du moins le physique sous lequel on aime à se figurer ces dignes officiers ministériels. Il était d'une moyenne taille, grassouillet, avec une figure ronde, épanouie, déjà ornée d'une paire de lunettes d'or. Très fin, du reste, sous son apparence bonhomme et d'une scrupuleuse honnêteté; ce qui ne l'empêchait pas de nourrir la très noble ambition de gagner par son travail une fortune au moins égale à celle de sa femme.

Son étude se rattachait à la famille de Villepreux par un vieux lien de reconnaissance. C'est grâce au crédit d'un marquis de Villepreux, qu'un aïeul de M. Genty avait pu acheter, sous Louis XV, une charge de tabellion; et M. Florimont, enfant d'Angoville, avait été placé chez M. Genty par la marquise actuelle.

La marquise l'appelait «Florimont» sans y mettre aucune hauteur; et cette familiarité le flattait.

—Madame, dit-il après l'avoir saluée, j'ai à vous communiquer des choses d'un ordre tout intime. Désirez-vous que je parle devant M. de Brettecourt?

En même temps, il tendait la main à Henri.

—Y voyez-vous quelque inconvénient? interrogea la marquise.

—Pour ma part, pas le moindre.

—Alors, Florimont, parlez en toute franchise.

Le notaire s'installa bien commodément et réfléchit un peu; il avait l'habitude de toujours ruminer ses petits discours.

—J'ai à peine besoin de vous dire, madame, que dans votre douleur, vous ne trouverez pas de plus respectueuse, de plus grande sympathie que la mienne. Personne, en dehors de votre famille et de M. de Brettecourt, n'a été plus vivement frappé que moi par la mort… subite de votre fils. Il daignait voir en moi autre chose qu'un notaire; et, dans les derniers jours de sa vie, il avait eu la bonté de me traiter en ami. Voulant préparer son testament, il m'avait consulté; et je lui avais donné des conseils, que vous désapprouverez peut-être, mais que me commandait l'honneur, et qui étaient du reste conformes à ses désirs les plus chers. Je vous demanderai la permission de parler très… nettement. Si, dans mes paroles, quelque chose vous choque, vous me le pardonnerez certainement, puisqu'il s'agit des dernières volontés de votre fils. Le marquis de Villepreux… aimait une jeune ouvrière,—je raconte les choses tout simplement, madame,—une jeune fille charmante, me dit-il, à laquelle il avait formellement résolu de consacrer son existence. Et, il voulait aller retrouver M. de Brettecourt en Afrique et lui demander de plaider sa cause auprès de vous…

Il a heureusement pu ouvrir son cœur à son ami, avant ce déplorable accident…

—Oui, oui! fit la marquise, un peu impatiente; et Henri vient de tout me répéter…

—Quant à moi, j'aurais hésité à conseiller au marquis de poursuivre ses projets, s'il n'avait ajouté que cette jeune fille était déjà sa femme et que, dans quelques mois, elle serait mère…

J'ai toujours considéré l'abandon d'un enfant comme la plus lâche des infamies. J'approuvai donc pleinement les intentions de votre fils.

—Vous fîtes bien, Florimont.

Enchanté, le notaire poursuivit:

—Le marquis avait prévu sa mort; il me dit à diverses reprises: «Il me semble que je n'arriverai pas au bonheur!» Et c'est pour cela qu'il m'avait chargé de préparer ce projet de testament, que je vous remettrai dès que vous le désirerez, et dont voici les clauses principales…

—Achevez! prononça fiévreusement la marquise, achevez!

—Par cet acte, le marquis reconnaissait d'avance, pour son enfant, ce petit être qui viendra bientôt au monde; et, dans des termes d'une admirable hauteur de pensée, qu'il m'avait dictés lui-même, il vous demandait et demandait à son frère, ainsi qu'à Mlle Juliette de Persant, de traiter, comme si elle avait été sa femme légitime, la jeune fille qu'il aimait…

—Mais le nom de cette jeune fille, Florimont? Son nom? s'écria la marquise.

—Hélas! madame, je l'ignore!… Nous avions voulu, votre fils et moi, prévenir toute indiscrétion; un de mes clercs pouvait surprendre par hasard ce projet de testament, quoique je l'aie seul écrit. Il était absolument prêt, et nous devions le compléter, y ajouter les noms, les adresses… le jour même où le marquis est mort…

Il y eut un long silence. Puis la marquise murmura douloureusement:

—O mon Dieu! mon Dieu! savoir que mon fils laisse une femme, que cette femme porte dans son sein un enfant de mon fils, et ne pas la connaître! Et se dire que ce dernier descendant des Villepreux peut mourir faute de soins… faute d'argent, tandis que nous sommes si riches! Oh, mon Dieu!…

Elle se leva et se mit à marcher, très agitée, par le salon.

Puis, s'arrêtant très brusquement devant le notaire et Brettecourt:

—Mais vous ne savez pas, mes amis, de quels soins il faut entourer la naissance d'un enfant! Cette malheureuse jeune fille ignore le nom de mon fils, elle va se croire abandonnée, trahie!… Et elle maudira mon fils!… Mais, si nous ne la trouvions pas, mes amis, le chagrin seul pourrait la tuer!

Puis, s'adressant fébrilement à Brettecourt:

—Voyons, Henri, rappelez-vous bien toutes les paroles de Jean… N'a-t-il rien dit qui puisse nous mettre sur les traces de cette jeune fille? Un mot?… Un rien?… Oh! Rappelez-vous!

—Non, non, dit tristement Henri. Depuis ce jour abominable, je ne cesse de réfléchir, de chercher un indice, et je ne retrouve rien. Jean m'a parlé de la beauté, de la bonté, des nobles qualités de sa fiancée, et c'est tout.

Puis:

—Le seul détail un peu précis qu'il m'ait donné, c'est qu'elle vit avec sa grand'mère.

—C'est bien cela, dit le notaire.

—A Paris?

—Oui, madame, à Paris.

—Mais avec vous, Florimont, mon fils a dû se montrer plus explicite?… Avec vous, il a pu causer longuement… Cherchez encore à vous rappeler! Il faut, il faut que nous retrouvions cette jeune fille!

—Je vous dirai, comme M. de Brettecourt, madame, que j'ai longuement réfléchi avant de me présenter chez vous. Et ce que je sais ne peut nous permettre de retrouver la maîtresse du marquis de Villepreux que… lorsque son enfant viendra au monde; mais alors, je crois pouvoir vous répondre de la certitude du succès…

—Oh! attendre jusque-là!… Attendre jusque-là, mon Dieu!… Enfin, parlez!

—M. le marquis m'avait donné à ce sujet une explication… d'une nature extrêmement délicate.—C'est dans un moment de fougue, dans une heure d'oubli, que cette jeune fille est devenue la maîtresse de votre fils; et depuis, le marquis, comme honteux d'avoir abusé de sa douceur, l'a scrupuleusement respectée.

Et, très nettement:

—La date de la naissance de son enfant ne saurait donc être l'objet du moindre doute: votre cher fils me l'avait indiquée…

—Et cette date? balbutia la marquise.

—C'est la fin du mois de septembre, madame.

—Ainsi donc, pendant cinq mois, il faudra que j'attende au milieu des plus cruelles angoisses, en me disant chaque jour qu'une imprudence, qu'un excès de travail ou un stupide manque d'argent peuvent me faire perdre tout ce qui me reste de mon fils?… Non, non, c'est impossible!…

Qui sait même si cette jeune fille, se croyant trahie, abandonnée, déshonorée, ne voudra pas cacher son déshonneur dans la mort? Mais il faut la retrouver!

Et, avec la plus fiévreuse exaltation:

—Il le faut, messieurs!

—Madame, déclara le notaire, je vous engage ma parole de consacrer tous mes soins à cette tâche; M. de Brettecourt, je pense, m'y aidera… du moins pendant son congé?

Henri s'écria avec feu:

—Si mon congé ne suffisait pas, je donnerais ma démission!

—Enfin, madame, ajouta le notaire, si tous nos efforts n'aboutissaient pas, nous aurons cette suprême ressource d'attendre la fin du mois de septembre, les premiers jours d'octobre au plus tard. Grâce à mes relations, j'obtiendrai facilement, à cette époque, la liste des déclarations d'enfants naturels, nés de père inconnu. Et, au milieu de ces enfants, nous retrouverons votre…

Comme le notaire hésitait, la marquise, d'un air serein, acheva sa pensée:

—Mon petit-fils, Florimont!—Je veux d'ailleurs que tous ici connaissent ma volonté.

Elle frappa sur un timbre et ordonna au domestique qui accourut:

—Allez prévenir immédiatement M. le marquis et Mlle de Persant que je les attends ici.

Alors seulement, Honoré quitta sa cachette, gagna la porte du boudoir et, par le couloir et l'escalier de service, revint dans sa chambre.

Et il s'y trouvait depuis deux ou trois secondes, lorsque le domestique y pénétra pour lui communiquer le désir de sa mère.

—C'est bien, je descends, dit-il.

Il se regarda un peu dans sa glace, pour bien composer son visage, puis descendit. Quand il pénétra dans le salon, il avait réussi à dissimuler, sous un masque plein de dignité, les abominables passions qui l'agitaient.—Juliette était déjà là, assise sur un tabouret, auprès de Mme de Villepreux. Honoré salua très cordialement le notaire, et fort correctement Brettecourt; puis il prit place dans un grand fauteuil, auprès de la cheminée, en face de la marquise, la place que son frère occupait autrefois.

—Vous m'avez fait demander, ma mère? dit-il avec un calme imperturbable.

—Oui, mon fils.—Lorsque tu m'as conseillé toi-même, ce matin, de recevoir M. de Brettecourt, j'hésitais… Je croyais, et tu croyais comme moi, que M. de Brettecourt s'exagérait l'importance de ce qu'il avait à me dire. Nous nous trompions, mon fils! Ce qu'il m'a dit est de la plus haute gravité; et nous devons le remercier d'avoir eu le courage de forcer notre porte.

Honoré adressa un signe de tête à Brettecourt, comme un homme qui ne comprend pas.

Sa mère continuait:

—Toi seul, mon fils, tu me l'as dit, toi seul as assisté aux derniers moments de ton frère?

—Oui, ma mère.

—Et… il n'a pas prononcé, dans cette minute suprême, une phrase… un mot?…

—Hélas! ma mère, ne vous souvenez-vous pas que je vous ai dit que mon frère était mort sans avoir pu reprendre connaissance?

—C'est que, c'est que… j'aurais voulu me rattacher encore à cet espoir!—Je n'en ai plus qu'un autre: ton frère ne t'avait-il pas confié le secret de son cœur?

Ici, Juliette de Persant leva un regard tout étonné sur la marquise.

—Patience, petite, dit celle-ci, tu vas me prouver tout à l'heure si tu aimais vraiment mon pauvre fils.

—-Ma mère, dit alors Honoré: mon frère, me traitant un peu en cadet, ne me confiait guère ses secrets… J'avais seulement remarqué qu'il délaissait ses anciens plaisirs, qu'il devenait plus sérieux, plus grave; et j'en avais conclu qu'il se disposait à épouser bientôt l'exquise enfant que vous éleviez pour lui.

Juliette, attirée par la marquise, se laissa mignonnement aller contre elle.

—Ma pauvre chérie, dit gravement la marquise de Villepreux, mon fils n'aimait en toi qu'une sœur; ce n'est pas toi qu'il avait choisie pour sa femme. Et tu vas comprendre pourquoi, malgré sa mort, je t'arrache sans pitié cette illusion.

La marquise se redressa un peu; et, avec une sublime grandeur:

—Mes enfants,—car je vous considère tous les deux également comme mes enfants,—Dieu nous envoie dans notre malheur la plus douce, la plus exquise des consolations. Si notre bien-aimé Jean est mort, nous pouvons du moins reporter sur une autre tête l'immense affection que nous avions tous pour lui.

Elle s'arrêta un peu; puis, montrant à son fils Brettecourt et
Florimont:

—Ces messieurs t'expliqueront les choses en détail, Honoré: je ne veux pas les répéter devant Juliette. Qu'il te suffise, en ce moment, de savoir une chose, c'est que mon fils Jean, marquis de Villepreux, aimait une femme, qu'il n'a pas eu le temps de l'épouser, mais que cette femme mettra bientôt au monde… un enfant!

Juliette se mit à trembler.

—Quelle peine je te fais, ma chérie! murmura la marquise.

La jeune fille cacha sa tête en sanglotant sur les genoux de sa tutrice.

C'était le sacrifice de son premier amour, tous ses rêves de jeunesse.

—Ma chérie, continuait la marquise, Jean prévoyait sa mort: il avait remis son testament entre les mains de M. Florimont.

Dans ce testament, il te priait de traiter cette femme comme si elle avait été légitimement sa femme; il te demandait son amitié pour son enfant… Refuserais-tu d'obéir à ses dernières volontés?…

—Moi, mère? s'écria la jeune fille avec un mouvement de noble enthousiasme. Non, mère, non! je ne faillirai pas à… à l'amitié! La pure amitié que j'avais vouée à Jean! Faites-moi connaître cette femme, et je l'aimerai!

Puis elle bégaya:

—Et son enfant… l'enfant de Jean… comment ne l'aimerais-je point?

—Bien, ma chère Juliette, bien! Je n'attendais pas moins de toi!

La marquise l'embrassait avec une folle tendresse.

—Brave cœur! murmura Brettecourt.

—Et… toi, mon fils? interrogea la marquise, que le silence d'Honoré inquiétait.

C'est qu'Honoré préparait sa réponse.

—Ma mère, dit-il, je vous avoue que je ne puis être que blessé d'avoir été mis ainsi presque en dehors du cœur de mon frère! Mon frère ne rendait donc pas justice à mon cœur?… Il aurait eu en moi un confident si naturel… et si indulgent à ses projets! Mais j'aurais déjà agi!… J'aurais pu, dès le lendemain de sa mort, devancer vos désirs, consoler cette femme… dont je viens seulement d'apprendre l'existence; et je suis tout surpris de ce que M. de Brettecourt ait cru devoir faire ses confidences à ma mère d'abord, au lieu de me les faire à moi, qui suis devenu le chef de notre famille…

—J'espérais surtout dans l'indulgence de votre mère! balbutia
Brettecourt, un peu interloqué.

—Vous auriez dû surtout espérer en mon honneur, mon cher comte! Vous me connaissez assez pour savoir à quel point le sang des Villepreux m'est sacré… Et, tout particulièrement le sang de mon frère bien-aimé! Quoique Jean m'ait toujours traité un peu dédaigneusement, j'honorerai, je défendrai tout ce qui vient de lui, même d'une façon irrégulière.

Et, très solennellement, il ajouta:

—La femme qu'il a aimée sera une sœur pour moi; et quant à son enfant, si c'était un fils, la loi, mon cher Florimont, me permet, je crois, de lui donner mon nom?…

—Oui, monsieur le marquis.

—Quoi!… Tu ferais cela? s'écria la marquise, qui tremblait depuis que son fils avait pris la parole.

—Je ferai tout ce que m'ordonne mon devoir! Puis-je oublier que, sans le fils naturel de Jean de Villepreux, notre race se serait éteinte sous François Ier?… Qui sait si je me marierai, si j'aurai des fils?… Certes, oui, ma mère, l'enfant de mon frère sera le mien!

La marquise l'entoura de ses bras.

—Ah! Tu es bien le marquis de Villepreux! s'écria-t-elle avec transport.

—En auriez-vous jamais douté? répliqua-t-il avec une superbe hauteur.

—Je ne te connaissais pas! avoua-t-elle.

Juliette le contemplait avec admiration. Il était donc noble et généreux comme son frère?

Puis, Honoré s'avança vers Brettecourt et Florimont, et leur tendit la main.

—Messieurs, je vous remercie de ce que vous avez fait. Veuillez bien passer avec moi dans mon cabinet: vous aurez la bonté de me répéter ce que vous avez dit à ma mère. J'ai résolu de lui éviter désormais tout ce qui pourrait ressembler à un souci; et c'est moi qui me charge d'exécuter tous ses désirs.

Tandis que les trois hommes s'éloignaient, la marquise se jeta dans les bras de Juliette.

—Comme tu es bonne! murmurait-elle; oh! que tu es bien ma fille!

—Oh! oui, mère! oh, oui! Votre fille!… Et comme nous l'aimerons, ce petit être!…

Et la marquise souriait: elle entrevoyait ce visage d'enfant… Elle était grand'mère!