LE CHÂTEAU DU MAGNAT

(Suite)

XXIV

L'OUBLIÉ

Dès qu'ils eurent refermé la porte derrière eux, Maurevailles et Lacy donnèrent un libre cours à leur colère.

Lavenay, quoique sombre, semblait plus calme.

—Et maintenant, Messieurs, qu'allez-vous faire? demanda-t-il à ses amis.

—Je retourne au camp, dit Marc de Lacy, je ne veux pas rester une minute de plus dans ce château maudit.

—Moi non plus! s'écria Maurevailles. Lavenay eut un rire amer.

—-Et vous ne voulez pas vous venger? demanda-t-il.

—Nous venger? Comment? De qui? De ce vieux marquis de Langevin qui nous a attirés dans un traquenard pour nous insulter à loisir! Sa mort causerait un scandale énorme dans l'armée. Et puis, comme il a dit, nous nous devons tous en ce moment à la France...

—C'est vrai... On nous a même singulièrement exhortés à faire notre devoir, riposta Lavenay avec amertume.

—Mais que faire? que faire? demanda avec rage Marc de Lacy.

—Venez avec moi, dit Lavenay.

Il les entraîna dans une salle éloignée.

—Nous avons fait trois tentatives, reprit-il, et nous avons subi trois échecs.

La première fois, c'est le vieux magnat qui, pendant que nous nous livrions à une lutte insensée dans l'hôtel de Vilers, est entré paisiblement par la grande porte et a enlevé la marquise dans mon carrosse...

—Il est vrai qu'il te l'a payé... fit observer Lacy avec un sourire sardonique.

—La seconde tentative, reprit Lavenay, est la tienne, Maurevailles. Tu as découvert la retraite de la marquise; tu as réussi à pénétrer dans ce château si bien gardé; tu t'es emparé d'elle, tu l'as emportée... Un grain de sable t'a fait échouer. Ce grain de sable, c'est ce misérable gamin que, par un inexplicable caprice, le marquis, notre cher colonel, a attaché à sa personne...

—Oh! quelle terrible vengeance je tirerai de ce drôle, dit Maurevailles.

—En attendant, il t'a joué; il s'est introduit presque en maître dans le château, et il a capté la confiance de la marquise. La dernière entreprise, nous l'avons faite à nous trois. Elle devait réussir... Elle nous a couverts de honte!...

—C'est à croire que le diable protège cette femme contre nous!... dit Marc de Lacy.

—Que le diable la protège s'il le veut, ce n'est pas cela qui me fera reculer, dussé-je entamer la lutte corps à corps avec lui! s'écria Maurevailles.

—Ne perdons pas un temps précieux à nous lamenter, reprit Lavenay. Il faut absolument en finir. C'est mon avis, et je crois que c'est aussi le vôtre...

—Oui, oui!

—Voici donc le plan que je vous soumets:

Tout le monde nous suppose abattus par notre défaite... le magnat à qui notre bien-aimé colonel, le marquis de Langevin, a su donner une demi-satisfaction par son enquête; la marquise qui se croit protégée par ses nobles amis contre toute nouvelle tentative, et jusqu'à ce Tony qui, triomphant et beau parleur, a paraphrasé le discours patriotique du vieux marquis pour éviter nos épées qui, certes, nous en auraient débarrassés.

Ayons l'air d'accepter la situation. Tenons-nous tranquilles jusqu'au départ des régiments. D'un instant à l'autre peut arriver le maréchal de Saxe qui doit nous emmener. Quand battra le tambour, quand sonneront les fanfares du départ, quand le magnat se croira à tout jamais délivré des gardes-françaises, quand le colonel, faisant piaffer son cheval, se mettra à la tête de ses troupes, arrangeons-nous pour être là, nous, aux aguets, et comme adieux, de gré ou de force, devenons les maîtres de la marquise.

—Bravo, Lavenay! le projet est bon, dit Lacy. Mais les moyens de le mettre à exécution?

—Les moyens? Il y en a mille. Qu'aurons-nous à redouter? Le magnat?... Il sera occupé à enterrer ses muets. Écoutez, nous sommes... trois...

—Vous en oubliez un!!! dit une voix...

La portière se leva et livra passage à un homme enveloppé dans un manteau rouge.

C'était le marquis de Vilers.

Il était pâle encore de sa blessure et de ses fatigues, mais sur son visage était empreinte une mâle énergie.

—Lui! s'écrièrent les trois Hommes Rouges en portant la main à leur épée.

Vilers les arrêta du geste.

—Un instant, Messieurs, dit-il lentement, vous ne savez pas ce qui m'amène ici.

J'aurais pu, si j'avais contre vous des intentions hostiles, faire assister à ce complot le marquis de Langevin... Mais laissons-là les représailles, où l'honneur est toujours le conseiller qu'on écoute le moins.

Je viens au contraire à vous, le coeur franc, les mains ouvertes. J'ai beaucoup réfléchi à ma conduite passée. Il y a dans ma vie une ombre, une tache... J'ai failli à un serment librement prêté, j'ai trahi mes amis. Cette tache empêche mon bonheur. Je veux la faire disparaître.

—Des remords? murmura ironiquement Lavenay.

—Des remords, comme tu dis, chevalier. Si ton épée m'avait ôté la vie, ma punition eût été juste. Mais si Dieu m'a laissé en ce monde, c'est qu'il a voulu me donner le temps de réparer ma félonie.

Nous nous étions confiés au sort... Un des quatre billets avait été tiré. Sur ce billet, il y avait un nom... et, vous vous en doutez, ce nom n'était pas le mien.

—Quel était-il?

—Qu'importe? A quoi bon affliger celui que le sort avait favorisé?... J'ai mal agi, vous dis-je. Ma seule excuse, c'est l'amour... J'aime Haydée de toutes les forces de mon âme... Elle aussi m'aime.

La voix du marquis s'était altérée, mais il fit un effort et poursuivit:

—Écoutez... Ah! c'est horrible, le sacrifice que je fais... Sachez m'en gré... Je vous ai trahis, pardonnez-moi. J'expie en cet instant quatre années de bonheur; mais je reprends mon honneur de gentilhomme.

Voulez-vous, comme moi, rayer de votre mémoire ces quatre années? Nous allons de nouveau refaire les billets. Si le sort me désigne, vous n'aurez plus rien à me reprocher. S'il ne me désigne pas...

Il hésita de nouveau, et reprit d'une voix sourde:

—Si le sort me condamne... j'aurai toujours le droit de réclamer ma place dans l'armée... Je partirai sans revoir Haydée et je vous le jure... à la première bataille... je me ferai tuer...

Est-ce dit, Messieurs? Et écrivons-nous les billets?

XXV

LES NOUVEAUX BILLETS

La surprise des trois Hommes Rouges fut grande, à la singulière proposition de Vilers.

Ils se regardèrent, se demandant si leur ancien ami ne raillait point.

Mais il attendait leur décision, sombre et silencieux.

Le premier, Marc de Lacy s'avança vers lui et rompit le silence.

—Parles-tu sérieusement? fit-il d'une voix émue.

—Je vous l'ai dit, dans l'immense bonheur que me donnait la possession d'une femme ardemment aimée, une ombre faisait tache: la honte de ma déloyauté. J'avais sacrifié l'honneur à l'amour, j'immole l'amour à l'honneur!...

—Et tu veux reprendre nos conditions d'autrefois?

—Je le veux... en vous suppliant pourtant de m'exempter de cette clause qui voudrait que j'apportasse au gagnant aide et protection... Ne le favoriserai-je pas suffisamment en me faisant tuer pour la France à la tête de ma compagnie?...

—Ah! s'écria Marc de Lacy, ce sacrifice est noble et beau, Vilers. Il me réconcilie avec toi pour toujours... Ami, que tout soit oublié! Puisque nous nous retrouvons vraiment, tels que nous étions, embrassons-nous comme autrefois.

L'élan était donné. Maurevailles et Lavenay ouvrirent, eux aussi, leurs bras au revenant.

—J'avais juré ta mort, dit le premier. Ce serment, j'ai bonheur à le rétracter ainsi qu'à presser contre mon coeur l'ami fidèle que je croyais à jamais perdu.

—J'ai croisé mon épée contre la tienne, dit à son tour Lavenay. Pour la première fois de ma vie, je me félicite que le coup n'ait pas été mortel...

Les quatre amis de Fraülen, les quatre inséparables d'autrefois, les quatre Hommes Rouges enfin, étaient de nouveau réunis.

Après la réconciliation, il y eut un long silence. Comprenant quel immense sacrifice Vilers était venu accomplir, les trois autres n'osaient pas aborder le sujet terrible...

Ce fut lui qui y revint le premier.

—Eh bien! dit-il, vous avez entendu ma proposition. Êtes-vous prêts à y satisfaire?

Maurevailles et Lavenay hésitèrent à répondre. Marc de Lacy murmura:

—N'y aurait-il pas moyen d'annuler ce fatal serment?

—Non! s'écria Vilers, c'est une réhabilitation que je suis venu chercher... c'est ma réhabilitation que j'exige... Assez longtemps je vous ai laissé le droit de me donner le nom de traître, assez longtemps j'ai dû courber la tête sous mon parjure... Je veux porter le front haut, Messieurs, dussé-je payer de ma vie ce retour à la loyauté!... Écris les billets, Lavenay!... Je le veux; écris-les tout de suite. Il faut que le hasard, aujourd'hui comme autrefois, décide de mon sort. J'étais venu ici pour revoir Haydée. Si le destin m'est défavorable, je partirai sans l'avoir vue. Pour elle je suis mort... Mort je resterai. Lavenay, écris vite!

Maurevailles déchira quelques pages de ses tablettes, et passa le papier et le crayon à Lavenay.

Celui-ci se mit à faire les quatre billets et les plia minutieusement.

Mais, au moment de les jeter dans le chapeau, qui devait, comme à Fraülen, servir d'urne, Lavenay se ravisa:

—Un instant, dit-il, mes amis. Moi aussi, j'ai des scrupules...

Lorsque nous avons échangé notre fatal serment, nous avons bien légèrement disposé de la femme que tous quatre nous aimions. Il fallait que le bonheur de l'un causât le malheur des trois autres: donc, rien de plus juste que de laisser en cela le choix au hasard... Mais, avions-nous le droit de condamner du même coup celle dont nous avions fait l'enjeu de notre loterie?

—Certes, tu as raison, observa Maurevailles, il eût été plus rationnel de chercher chacun isolément à plaire à la comtesse Haydée, puis de nous unir en bons et loyaux amis pour aider celui qui aurait eu le bonheur d'être aimé d'elle. Malheureusement il n'en a pas été ainsi. A quoi bon revenir sur ce sujet? Ce qui est fait est fait...

—Soit, répliqua Lavenay, mais ce serment prêté par nous quatre, si nous ne le brisons, nous pouvons au moins le modifier. Si Vilers a été coupable, je confesse, moi, pour ma part, que je le suis aussi. J'ai manqué d'indulgence envers l'amour partagé, j'ai mis mon égoïsme à la place du devoir. Quand j'ai tiré l'épée pour tuer Vilers, faut-il le dire? c'était presque plutôt pour mon propre compte que pour celui de tous.

Et ce que j'ai fait, avouez-le, Messieurs, vous l'auriez fait aussi...

—Où veux-tu en venir? interrompit Maurevailles.

—A ceci, que si Vilers renonce à un bonheur que nous seuls avons le droit de ne pas appeler légitime, nous ne devons pas être en reste de sacrifice avec lui, Je voudrais donc qu'avec le bulletin portant son nom, chacun de nous mît un bulletin blanc... Si ce bulletin blanc sort, le statu quo subsiste... Vilers, lavé de sa faute, reprend sa femme. Nous, sans avoir le droit de l'accuser, comme autrefois, nous continuons la lutte, et loyalement, sans fraude ni tromperie, nous essayons de reconquérir la marquise, nous aidant mutuellement et gardant entre nous trois les conditions passées. Que dites-vous de mon compromis?

—C'est peut-être subtil, dit Marc de Lacy en souriant; mais qu'importe! Pour ma part, j'accepte.

—J'accepte aussi, dit Maurevailles.

—Et toi, Vilers?

—Je suis à votre disposition. Ce que vous déciderez sera loi pour moi.

—Va donc pour les huit billets! s'écria Lavenay. Et à la justice de Dieu!

Il arracha de nouvelles pages des tablettes de Maurevailles, les plia méticuleusement et mit quatre bulletins blancs dans le chapeau où se trouvaient déjà les quatre noms.

—Mais qui va tirer, cette fois? demanda Marc de Lacy.

—C'est vrai, nous ne pouvons pas aller demander à la marquise, que le magnat a sans doute placée sous bonne garde...

—Hé! il ne faudrait pas nous en défier. Sa garde et lui ne nous empêcheraient pas, si nous le voulions bien, d'arriver jusqu'à la prisonnière.

—Messieurs, dit le marquis de Vilers, vous avez oublié que je ne dois pas revoir la marquise avant que le sort ait décidé...

—C'est vrai, mais, encore une fois, comment faire?

—Attendez, dit Maurevailles.

Il alla ouvrir la porte et parcourut du regard les couloirs.

Au loin apparaissait un groupe qui semblait se diriger vers la pièce où se trouvaient réunis les quatre Hommes Bouges. Au centre de ce groupe était Réjane...

Réjane qui venait de se lever, ignorante de tous les événements de cette nuit si terrible et si remplie, et qui, à peine levée, se rendait entourée de muets et de muettes dans les appartements de sa soeur. Maurevailles s'avança jusqu'à elle.

En le voyant, elle tressaillit, mais avec une exquise politesse, il la supplia de vouloir bien se déranger un instant de sa route pour leur rendre un service.

—Lequel? demanda la jeune fille en souriant.

—Celui de plonger votre petite main dans le chapeau que tient mon ami M. de Lavenay, et d'en retirer un des billets qui s'y trouvent.

—Une loterie, alors? dit Réjane.

—Justement. C'est bien facile, vous le voyez.

Aux muets qui l'accompagnaient, Réjane fit signe de rester dans le couloir et, par la porte grande ouverte, pénétra dans la pièce.

En la voyant entrer, M. de Vilers s'était voilé le visage d'un pan de son manteau. Elle ne le reconnut pas.

Gaston de Lavenay lui présenta le chapeau qui contenait les billets. Elle en prit un qu'elle allait lui tendre quand, se ravisant:

—Et l'enjeu, quel est l'enjeu? demanda-t-elle.

L'impatience des quatre Hommes Rouges était indescriptible. Quel était ce billet que Réjane tenait entre ses doigts effilés? Portait-il un nom et lequel?

Ils durent se contenir pour ne pas l'arracher des mains de la jeune fille.

Et elle, jouant avec leur impatience, ne se pressait pas, insistant pour savoir ce qu'aurait le gagnant...

—Mademoiselle, dit Lavenay, prenant un parti, de ce billet dépendra peut-être la vie ou la mort de l'un de nous...

—Ah! mon Dieu! s'écria Réjane épouvantée Elle déplia le billet et lut tout haut: MAUREVAILLES!

XXVI

L'AVEU

Maurevailles jeta un cri de joie, auquel Vilers répondit par un gémissement sourd.

—Merci, Mademoiselle, dit Lavenay à Réjane, nous ne voulions vous demander que ce léger service. Nous n'oserions vous retenir plus longtemps.

Réjane comprit et sortit. Lavenay laissa retomber la tenture qui fermait la porte et s'approcha de Vilers qui semblait atterré.

—Du courage, ami! dit-il.

—Du courage, j'en ai. Mais tu admettras bien que mon coeur se brise... répondit le marquis en étouffant un sanglot. Cependant, sois tranquille, je tiendrai mon serment cette fois!...

J'ai promis de ne pas revoir Haydée. Elle me croit mort... Son erreur est devenue une vérité. Dès aujourd'hui, je suis mort pour elle.

Le maréchal de Saxe arrive demain. Le régiment se remettra bientôt en marche. Je partirai avec l'avant-garde... A la première escarmouche, il faudra bien qu'une balle impériale me délivre en même temps de mes tourments et de la vie... Allons, Messieurs, encore une fois, vos mains! La tienne aussi, la tienne surtout, Maurevailles!...

Maurevailles hésitait. Enfin il mit sa main dans celle du marquis.

Lavenay prit alors la parole.

—Moi, qui ai frappé Vilers de mon épée, dit-il, je crois avoir le droit de vous faire, avant qu'il nous quitte, une nouvelle proposition.

—Parle.

—Vilers se sacrifie et part, sans revoir Haydée qui, après tout, est sa femme...

—Eh bien!

—Ne serait-il pas juste que Maurevailles agît de même? Ne serait-il pas odieux à lui d'aller dire à la marquise: «Votre mari vient de mourir, en vous laissant à moi!»

—Partons tous sans la revoir, s'écria Maurevailles. Je m'engage à ne pas lui révéler avant un an la décision du sort?... Dans un an, ajouta-t-il en baissant la voix, pour ne pas attirer l'attention de Vilers qui, malgré lui, s'absorbait dans sa douleur, dans un an, madame de Vilers sera veuve depuis assez de temps pour que l'offre d'un mariage n'ait rien de repoussant ni même d'étrange, tandis que, avant ce délai, il serait indigne d'un gentilhomme de renouveler ses douleurs.

—Bien, Maurevailles, firent Lavenay et Lacy.

—Merci, ami, ajouta Vilers en lui serrant de nouveau la main.

Et les quatre hommes se séparèrent.

Maurevailles sortit le dernier.

Comme il venait de franchir le seuil, une ombre se glissa derrière lui.

Il se retourna. C'était Réjane...

La jeune fille, qui n'avait d'abord vu qu'un jeu dans la demande que lui avaient faite les quatre officiers, de tirer un billet dans un chapeau, avait été intriguée de la façon grave avec laquelle s'accomplissait ce prétendu jeu.

Puis la réponse de Lavenay: «De ce billet dépendra peut-être la vie ou la mort de l'un de nous...» l'avait épouvantée.

—De quoi s'agit-il donc? s'était-elle demandé.

Enfin le hasard avait voulu que le nom qui sortît du chapeau fût justement celui du seul des trois Hommes Rouges auquel elle s'intéressât.—Car nous avons déjà dit qu'elle n'avait pas reconnu son beau-frère, le marquis de Vilers, qui, le visage caché par son manteau, s'était tenu à l'écart, dans l'ombre.

Maurevailles! c'était Maurevailles que le sort désignait.

Maurevailles, celui que son amour naissant avait pris pour objet... A quelle oeuvre était donc réservé Maurevailles?

Quelle était la destinée de celui dont le nom était sorti? Était-ce pour le sauver ou pour le perdre, pour le justifier ou pour le condamner qu'on avait chargé le sort de choisir un des quatre gentilshommes? Palpitante, Réjane voulut savoir. Elle congédia sa suite, revint se blottir derrière la tenture qui fermait la pièce et écouta... Là, elle apprit le mystère. Vilers, le mari d'Haydée, vivait, mais renonçait à elle et parlait de mourir... et c'était Maurevailles qui, les délais accomplis, comptait lui succéder!... Oh! cela était horrible, impossible! cela ne pouvait pas s'accomplir!... Et voilà pourquoi, saisissant la main de Maurevailles, Réjane entraîna dans une autre salle le jeune officier ébahi:

—Vous n'obéirez pas à ce pacte infâme, lui dit-elle d'un ton suppliant.

—Mais, qui vous a dit?...

—Je sais tout. J'ai écouté!

—Vous!!!

—Il ne s'agit pas de moi. Il s'agit d'un gentilhomme, d'un officier, qui veut se faire assassin, car ce serait un assassinat véritable que de forcer le marquis à mourir!

—Mais, si vous avez tout entendu, vous devez savoir qu'un serment implacable nous lie...

—Il faut le rompre...

—Le puis-je? Vous voyez bien que Vilers lui-même, repentant de l'avoir violé, est venu nous demander pardon et nous faire renouveler ce serment.

—Vous ne le tiendrez pas, vous dis-je!...

—Vous espérez que, lorsqu'enfin...

—C'est impossible...

—Il le faut!...

—Voudriez-vous être la cause du malheur éternel de ma soeur?

—Je m'efforcerai au contraire de tout faire pour la rendre heureuse...

—Mais, elle ne vous aime pas!...

—Elle m'aimera.

—Elle vous hait...

Maurevailles s'interrompit en remarquant tout à coup l'effet que ses paroles produisaient sur la jeune fille. Pâle, le sein agité par une respiration précipitée, elle se tordait les bras à chaque mot qu'il disait.

—Mais qu'avez-vous? s'écria-t-il, inquiet.

—Ah! dit avec un cri de l'âme l'infortunée enfant... Vous voulez donc que je meure, moi?

—Vous?...

Les larmes, à grand'peine comprimées, s'échappaient enfin des yeux de la jeune fille, qui s'abaissèrent sous le regard du chevalier. Elle chancela. Maurevailles n'eut que le temps de s'élancer pour la soutenir.

Mais au contact de l'officier, sur l'épaule de qui sa tête était appuyée, Réjane frissonna comme si elle eût touché un fer rouge.

Par un effort nerveux, elle s'échappa de ses bras et vint tomber pantelante sur un fauteuil.

—Qu'avez-vous, Réjane, au nom du ciel, qu'avez-vous?

—Ah! murmura la pauvre enfant, vous n'avez donc pas compris..., vous n'avez donc pas deviné... que c'est moi... qui vous aime!

XXVII

LA CAGE

Toute rougissante de l'aveu qui venait de lui échapper, Réjane se retira à l'autre extrémité de la pièce, n'osant plus regarder Maurevailles dont un mot allait être son arrêt.

Celui-ci, cloué sur place par la stupéfaction, hésitait à répondre.

Il n'avait jamais pensé à aimer cette enfant. La seule raison qu'elle était la soeur d'Haydée eût suffi pour l'en empêcher...

Et maintenant que le sort venait de le désigner pour être l'époux de la marquise, maintenant plus que jamais, il n'était pas libre de disposer de son coeur.

Certes, de nos jours, plus d'un homme eût avec bonheur renoncé aux bénéfices des clauses du serment pour avoir le droit de partager l'amour de cet ange qui s'offrait si ingénument, si loyalement. Mais à cette époque de raffinements d'honneur, le même sentiment exagéré qui avait causé la démarche de Vilers, auprès de ses anciens amis, retenait Maurevailles.

—Je ne puis pas, se disait-il avec regret, me dégager de mon serment... Je dois être l'époux d'Haydée... Vilers meurt pour sa parole... Je ne puis aimer une autre femme sans déloyauté...

Tout à coup un bruit étrange se fit entendre autour d'eux. On eût dit le froissement du fer contre le fer... Réjane tourna la tête et poussa un cri.

Du plafond descendaient, le long des murailles, quatre énormes plaques de fer soudées aux angles...

—Qu'est cela? s'écria Maurevailles en courant à la porte...

Mais elle résista, fermée qu'elle était en dehors.

Les plaques continuaient à descendre lentement avec le même bruit sinistre...

Maurevailles essaya d'enfoncer la porte, mais elle était solide. Il eût fallu plus d'une heure pour en avoir raison.

Et la muraille de fer descendait...

Déjà avec son mouvement lent, mais implacable, elle dépassait le haut de la porte... Dans quelques minutes, celle-ci allait disparaître sous la cuirasse qui enserrait Réjane et son compagnon.

La jeune fille avait suivi Maurevailles dans ses infructueuses tentatives. Haletante, éperdue, elle essaya d'ouvrir la fenêtre... Le mur de fer, appliqué contre le haut des montants, l'en empêcha... Elle brisa un carreau, ensanglantant sa main aux fragments du verre... Il y avait de l'autre côté d'épais barreaux scellés dans le mur.

Ces barreaux, il est vrai, étaient vieux et rouillés; quelques efforts vigoureux eussent suffi pour tes desceller ou les mettre en morceaux.

Mais le temps?...

L'horrible muraille descendait, descendait toujours avec son grincement horrible; elle couvrait maintenant les deux tiers de la fenêtre... Quelques minutes encore et le carreau que Réjane avait cassé aurait disparu!...

Il n'y aurait plus de fenêtre.

Dans ce dernier effort, Maurevailles avait réussi à arracher une planche de la porte... mais l'inexorable mur, continuant son oeuvre, avait presque bouché le vide laissé par cette planche.

Ils étaient perdus, bien perdus!...

—Au moins, s'écria Réjane, nous mourrons ensemble... Ah! si je pouvais mourir en me sachant aimée!... O mon Dieu, faites que je l'entende dire qu'il m'aime!

Un ricanement lui répondit, affreux comme le grognement d'une bête fauve...

Elle leva les yeux vers le plafond, d'où venait ce bruit.

Par une trappe ouverte, elle vit la tête hideuse du magnat, contractée par un rictus satanique.

Épouvantée, la pauvre enfant jeta un dernier cri et s'affaissa sur le parquet.

Les quatre murs de fer touchaient maintenant le sol.

—Ah! ah! ah!... ricanait le vieillard, croyez-vous donc que l'on m'échappe? Croyez-vous donc que toujours l'on me joue? Non, non!... Ici, rien ne se fait, ne se dit, que je ne le sache. A peine étiez-vous entrés dans cette salle, qu'une de mes sonnettes m'en avertissait... Depuis une heure, j'assiste à votre duo d'amour!... Ah! ah! M. de Maurevailles, vous avez gagné à la loterie mon Haydée?... Vous ne profiterez pas de votre bonne fortune... Ah! ah! ah!

—Vous, ma belle tourterelle, reprit le vieillard en s'adressant à Réjane, vous serez heureuse, puisque vous resterez avec celui que vous aimez. Adieu, ma fille. Adieu, Maurevailles. Moi, je retourne auprès d'Haydée. Ce n'est pas vous maintenant qui me gênerez...

Maurevailles se tordait les mains de désespoir. Avec une rage folle, il s'élança contre le mur de fer qu'il essaya d'ébranler.

—Ah! ah! ricana de nouveau le comte, ah! monsieur le chevalier, n'usez donc pas vos forces; vous en aurez besoin pour l'épreuve qui vous reste à subir... Le blindage est solide; ce sont des ouvriers allemands qui l'ont fait, ils ont consciencieusement accompli leur besogne, vous arracheriez tous vos ongles sur ce fer poli. Inutile aussi de crier, je vous en avertis, votre voix ne parviendrait pas jusqu'aux oreilles de vos amis!... Voyons, ma pauvre petite Réjane, toi que j'aurais voulu épargner,—mais comment?—fais donc comprendre à ton amoureux qu'il ne réussira pas...

Réjane était assise à terre, immobile et ne semblant plus avoir conscience de ce qui se passait autour d'elle.

—Oh! le misérable! rugit Maurevailles.

—Ah! vous vous fâchez!... Pourquoi? N'avez-vous pas agi de ruse avec moi quand vous vous êtes introduit dans mon château pour m'enlever celle que j'aime... Vous avez voulu lutter contre moi, croyant que je ne pourrais soutenir la lutte... Le vieillard débile, comme vous disiez—car j'ai tout entendu, tout!—l'emporte sur l'homme fort... Il me reste encore de longs jours à vivre. Quant à vous, vos minutes sont comptées...

—Infâme, infâme! répéta le chevalier.

—Je vous frappe avec votre arme, la ruse, continua le magnat qui savourait sa vengeance, vous avez voulu pénétrer les mystères de ce château; vous les connaîtrez pour votre malheur, mais le secret en mourra avec vous.

—Oh! mes amis tireront de vous une terrible vengeance, fit Maurevailles menaçant.

—Vos amis? ils croiront que, tout entier à l'amour d'Haydée, vous renoncez à eux... à l'armée, à l'honneur... Ils ne penseront à vous que pour vous mépriser, vos amis. D'ailleurs, voilà enfin le moment où ces gardes-françaises maudits vont abandonner le pays. Demain matin, de votre cachot, vous pourrez entendre le tambour battre, les trompettes sonner le départ. Les chants joyeux des soldats en marche arriveront jusqu'à vous... jusqu'à vous, prisonnier, jusqu'à vous qui implorerez en vain et dont, à cette heure même, commencera l'agonie. Chevalier de Maurevailles, dites, n'est-ce pas que je sais me venger?

—Mais, elle, elle!... s'écria Maurevailles en désignant Réjane, qui, toujours assise sur le parquet, semblait assister, indifférente, à cette scène. Elle!... Que vous a-t-elle fait? Faites-moi mourir, mais sauvez-la!...

—Allons donc! tu profiterais de l'occasion pour t'enfuir avec elle!...

—Non, sur mon salut éternel, je vous le jure!...

—Ah! le joli serment! Non, non, je ne te crois pas. Adieu, Maurevailles, je te souhaite une heureuse nuit de noces...

A ce mot, la jeune fille sortit de sa torpeur.

—Une nuit de noces... répéta-t-elle, qui donc parle de noces ici?... Ah! oui... c'est moi qui me marie....Oh, quel bonheur!...

Et elle se leva, l'oeil enflammé.

—Mon Dieu! murmura Maurevailles, que dit-elle?

Réjane tendait les mains vers un objet invisible:

—Oh! la belle chapelle!... dit-elle avec extase, tout est prêt... les cierges brillent, éclairant la nef... Le prêtre est tout habillé... il va monter à l'autel... L'encens fume... la musique se fait entendre... Viens vite, mon bien-aimé, il ne faut pas être en retard... cela porte malheur.

—Ah! s'écria Maurevailles, terrifié, la malheureuse enfant est folle!...

Le Magnat eut un atroce ricanement.

—Eh! eh, dit-il, tu vois, elle ne souffrira pas de sa réclusion, elle... Cela sera un poids de moins sur ma conscience... Mais toi, chevalier, quelle jolie compagne tu vas avoir là?

—Ma soeur, disait encore Réjane, ma bonne soeur, que je te remercie... Malgré tes chagrins, tu es heureuse de mon bonheur...

—Tu vois, chevalier, elle est contente, elle... ricana le hideux vieillard.

—Oh! taisez-vous, misérable, n'insultez pas votre victime!...

—Pourquoi ne chantez-vous pas? demanda douloureusement l'enfant à celui qu'elle aimait. C'est pourtant jour de fête aujourd'hui. Vous voulez que je commence? Ah! bien volontiers!

Et elle fredonna sur un rythme bizarre:

Maman m'avait donné

Un gentil petit coeur,

Mais, moi, je l'ai donné

Vite à mon beau vainqueur!...

—Réjane, chère Réjane!.. s'écria Maurevailles.

—Dansons maintenant, fit la jeune fille en lui prenant la main, j'adore le bal... T'en souvienstu? c'est au bal de l'Opéra que je t'ai vu pour la première fois...

—Oh! cet homme, ce démon, dit Maurevailles en levant le poing vers le magnat. Va-t-en au moins, infâme!

—C'est vrai, on ne regarde pas ainsi les jeunes mariés, fit l'épouvantable vieillard qui ricanait toujours. D'ailleurs, en voilà assez pour aujourd'hui... A demain, chevalier, je viendrai te revoir, sois-en certain, cria-t-il en se redressant.

Mais à ce moment, une ombre se montra derrière lui.

Le magnat poussa un cri terrible et vint s'abattre aux pieds de Maurevailles...

XXVIII

LE VAUTOUR EN CAGE

Le comte, rugissant de rage, essaya vainement de se relever.

Il avait la jambe droite cassée.

Instinctivement, Maurevailles regarda quel pouvait être le vengeur inattendu.

La tête ébouriffée et railleuse du nain ricanait maintenant dans l'embrasement de la trappe.

—Ah! ah! fit le petit homme en s'adressant au magnat, vous ne vous attendiez pas à celle-là, mon doux seigneur? Vous qui aimez tant à faire enfermer les autres, vous voilà pris à votre tour!

—Le nain! s'écria Maurevailles. Ah! nous sommes sauvés! Vite, vite, à nous: une corde!

—Qui est-ce qui est là? dit le nabot en se faisant de la main un abat-jour pour regarder. Ah! diantre! le gentilhomme au manteau rouge qui a de si beaux louis d'or!... Et la jeune demoiselle de Paris!... Tiens, tiens!... C'est donc vous que le vieux voulait garder en cage?

—Une corde, une échelle, un objet quelconque pour sortir d'ici! cria de nouveau Maurevailles, sans écouter le verbiage du petit nain, qui se dédommageait amplement de son mutisme forcé. Vite, et compte sur ma reconnaissance.

—Der Teufel! si j'y compte, je crois bien... Mais laissez-moi arranger l'affaire, vous allez voir... Je suis malin, moi, et si j'ai fait plonger le vieux là-dedans, c'est pour qu'il y soit seul et non pas en compagnie...

Tout en parlant, le nain travaillait en effet; il avait été chercher une corde assez solide pour porter un homme; puis, arrachant une colonne sculptée d'un lit qui s'étendait dans la pièce voisine, il avait placé cette colonne en travers de la trappe.

—C'est ciré, la corde glissera comme sur une poulie, disait-il en plaçant en effet sur le bois poli le milieu de la corde, dont les deux bouts pendaient jusqu'au sol. Allez, mon gentilhomme, vous n'avez qu'à attacher un bout à votre ceinturon, vous vous hisserez aussi facilement que je boirais un verre de vin du Rhin...

Maurevailles avait saisi la corde. Le magnat se souleva de nouveau et s'approcha de lui...

—Prenez garde! cria le nain en voyant le vieux comte se traîner jusqu'au capitaine. Montez, montez vite!

—A Réjane d'abord, dit le chevalier qui, d'un coup de pied, repoussa le magnat.

Réjane, la pauvre enfant!... regardait sans la comprendre toute cette scène... Sa raison égarée lui représentait des tableaux fantastiques. Quand Maurevailles s'approcha d'elle, elle se recula:

—Que fais-tu donc, mon bien-aimé? murmura-t-elle d'un ton de doux reproche. Est-ce ainsi qu'on agit, un jour de mariage?... Nos invités, nos amis nous attendent!...

—Réjane! chère Réjane! il faut fuir d'ici, fuir, entendez-vous?

—Fuir? Pourquoi? Ne sommes-nous pas chez nous, dans notre château?

—Il faut nous sauver, vous dis-je! répéta Maurevailles en essayant d'entourer la taille de la jeune fille avec la corde.

—Je ne veux pas... laissez...

Elle s'enfuit à l'autre extrémité de la pièce; Maurevailles la poursuivit.

—Ah! ah! ah! dit-elle triomphante, vous ne m'attraperez pas!...

Avec la mobilité d'esprit des fous, elle oubliait son idée de l'instant d'avant pour ne plus voir qu'un jeu dans cette poursuite.

—Vous ne m'attraperez pas, répéta-t-elle en échappant avec la légèreté d'un oiseau, chaque fois que Maurevailles croyait l'atteindre, je cours mieux que vous...

Et elle se mit à chanter:

Courez, courez, beau seigneur,

Qui voulez avoir mon coeur!...

Ni par vos richesses,

Ni par vos prouesses,

De moi vous ne serez vainqueur.

Courez, courez, beau seigneur

—Mon Dieu! que faire? s'écria Maurevailles frappé douloureusement au coeur par cette gaieté navrante en un pareil moment.

—Ah! disait le magnat en se roulant sur le sol, tu ne pourras la faire sortir d'ici... elle mourra avec moi... je serai vengé!... vengé!...

—Laissez-la, montez, montez donc!... disait de son côté le nain, voyant que Maurevailles s'épuisait en efforts inutiles pour saisir Réjane.

—Non, ce serait une lâcheté... je la sauverai ou je mourrai avec elle!...

Et la poursuite recommença.

Le chevalier réussit enfin à s'emparer de la jeune fille. Il l'attacha solidement sous les bras et essaya de l'enlever.

Mais, ivre de rage, le magnat, malgré l'atroce douleur que lui causait sa blessure, s'était traîné jusqu'auprès d'eux. Au moment où Réjane allait s'enlever de terre, il saisit les plis flottants de sa robe et s'y cramponna désespérément.

—Faites-le lâcher, faites-le lâcher! cria le nain qui, du haut de sa trappe, assistait à toute cette scène avec un intérêt marqué.

Le magnat crispait ses doigts sur l'étoffe avec une énergie sauvage, contre laquelle Maurevailles essaya en vain de réagir.

—Nous nous sauverons ensemble, et je vous ferai tous pendre! hurlait le vieux comte avec un horrible ricanement. Ou bien vous mourrez ici avec moi.

Il atteignit et saisit violemment le bras de Réjane à qui ce contact odieux arracha un cri de terreur.

—Misérable! rugit l'officier en essayant de lui faire lâcher prise!...

Et Maurevailles broya dans ses mains nerveuses le poignet du magnat.

Ce fut une lutte horrible, mêlée d'exclamations de rage et de douleur, lutte désespérée dans laquelle le capitaine, tout en cherchant à maîtriser son ennemi, était en même temps obligé de veiller sur Réjane, qui, de plus en plus terrifiée, faisait des efforts pour s'enfuir de nouveau.

Enfin, le chevalier réussit à se débarrasser du magnat qu'il rejeta violemment à terre.

Tirant sur la corde, il hissa Réjane jusqu'à l'ouverture de la trappe.

—Reçois-la et aide-la à monter, cria-t-il au nain.

Mais au lieu de répondre, celui-ci poussa un cri de terreur.

—Prenez garde! fit-il.

Le comte était debout!

Désespérant de se sauver, il avait tiré de sa ceinture un long poignard et allait eu frapper Maurevailles.

Celui-ci, les deux mains occupées par la corde qui soutenait Réjane, ne pouvait ni se sauver, ni se défendre.

—Je suis vengé, hurla le vieillard en baissant son arme pour frapper Maurevailles.

Il n'eut pas le temps de tuer le chevalier. Prompt comme l'éclair, le nain s'était emparé d'un lourd tabouret en bois de chêne sculpté et, visant bien, de façon à n'atteindre ni Maurevailles ni la jeune fille, l'avait jeté sur la tête de son ancien maître.

Le magnat s'abattit lourdement.

Sans perdre une seconde, le chevalier fit arriver Réjane jusqu'au plancher supérieur où elle fut reçue par le nain, qui la détacha et rendit la corde à Maurevailles.

Le magnat étourdi poussait des plaintes sourdes. Maurevailles fut pris de pitié.

—Malgré sa perfidie et ses crimes, se dit-il, je n'ai pas le courage de lui faire subir le sort qu'il me destinait!...

—Eh bien, qu'est-ce que vous faites? s'écria le nain stupéfait. Venez, venez donc! Nous ne pouvons rester plus longtemps ici, les autres vont nous surprendre.

—Qu'importe? dit Maurevailles en soulevant le magnat par les épaules pour l'attacher à son tour.

—Ne faites pas cela, dit le nain qui comprit la pensée du chevalier. Ne faites pas cela, pour Dieu, il nous ferait tous massacrer. Je vous le jure, si vous le montez ici, au moment où il arrivera, je coupe la corde.

Il avait tiré de sa poche un couteau et se disposait à exécuter sa menace.

—Allons, murmura Maurevailles, il le faut.

Et il s'enleva seul jusqu'à l'ouverture.

En le voyant partir, le vieillard sortit un instant de sa torpeur. Il fit un effort pour se relever.

Mais ses forces le trahirent.

Il retomba avec un gémissement.

Une fois dehors, Maurevailles prit Réjane dans ses bras et l'emporta vers le logement de la marquise.

Pendant ce temps, le nain regardait avec une sombre joie le magnat étendu au fond de la chambre bardée de fer.

—Il ne bouge plus, se dit-il avec regret, serait il mort?

Un soupir lui prouva que sa crainte était vaine.

—Ah! grommela le petit bonhomme, c'est solide, ces vieux-là. Il peut durer encore longtemps. On s'amusera. Le vautour est en cage, fermons la porte!...

Il fit glisser la trappe dans sa rainure et s'en alla en sifflotant.

XXIX

CHERCHEZ...

Par les ordres du magnat, le traban s'était occupé de la sépulture des muets, tués dans les souterrains.

Naturellement on ne tenait pas à ébruiter l'affaire, mais encore le comte de Mingréli ne pouvait-il refuser aux cadavres de ces malheureux les bénédictions d'un prêtre.

Après avoir fait creuser des fosses dans une partie reculée du parc, l'intendant avait prié le curé du village de venir dire un service.

Il se rendit avec ce prêtre à l'appartement du magnat pour prendre ses nouveaux ordres.

Le magnat n'était pas chez lui.

L'intendant se mit à sa recherche; chez la marquise de Vilers, on n'avait pas vu le comte. Où donc était-il?

Le traban alla ensuite auprès du marquis de Langevin, qui, connaissant les projets des Hommes Rouges et comprenant la fureur dans laquelle devait les plonger l'affront qu'ils avaient subi, fut saisi de la crainte qu'ils ne se fassent vengés sur le magnat.

Il donna ordre de les appeler immédiatement. Mais tandis qu'on les cherchait, Maurevailles lui fit demander un entretien.

Le chevalier était pâle. L'horrible scène, dans laquelle il venait de jouer un des principaux rôles, l'avait profondément ému. Tant qu'il lui avait fallu lutter contre le magnat et songer à sauver Réjane, son énergie ne lui avait pas fait défaut.

Le danger passé, elle l'abandonnait.

Et puis, quoique le magnat eût tout mis en oeuvre pour le faire mourir, il ne pouvait se résoudre à cette idée de laisser un homme enterré vivant. C'eût été le remords de sa vie.

Il venait tout raconter au marquis de Langevin, et le prier de donner des ordres pour aller retirer le comte de Mingréli de sa tombe anticipée.

Le récit de Maurevailles épouvanta le colonel.

Il appela des hommes et dit au chevalier:

—Capitaine, conduisez-moi à la chambre qui est située au-dessus de la cage de fer.

Mais quand on arriva à cette chambre, on chercha vainement la trappe... Le plancher, lisse et uniforme, ne présentait aucune solution de continuité.

—C'est étrange! s'écria Maurevailles. C'est cependant ici...

Il s'interrompit. Bien que, comme aspect et comme ameublement, la pièce fût exactement semblable à celle par laquelle il s'était sauvé, il venait de constater certaines différences fort légères... On sortit pour visiter l'appartement voisin... Il était fait sur le même modèle et meublé pareillement. Trois, quatre, cinq pièces semblables furent en vain examinées et sondées. Impossible de s'y reconnaître.

Malgré toute sa bonne volonté, Maurevailles ne pouvait désigner d'une façon précise le salon dans lequel s'ouvrait la trappe.

Ce château était un véritable dédale dans lequel on finissait par ne plus savoir se diriger.

—Je ne vois qu'une chose à faire, dit le marquis de Langevin, allons consulter mademoiselle Réjane...

Peut-être se souviendra-t-elle mieux que vous...

—La pauvre enfant, hélas! a perdu la raison.

—Que m'apprenez-vous! Mais consultons-la tout de même. Elle retrouvera instinctivement l'endroit où elle a reçu le coup terrible qui a troublé sa raison... Allons la chercher.

On se rendit à l'appartement de la marquise où Maurevailles avait conduit la jeune fille. Il fut impossible de rien lui faire dire. Au seul nom du magnat, elle se tordait dans d'horribles crises, dont elle ne sortait que pour divaguer ou se plonger dans une morne torpeur.

Restait le nain. Lui, qui connaissait tous les mystères du château, qui avait suivi le magnat et l'avait jeté dans la trappe, devait savoir où il l'avait laissé.

Mais l'avorton n'était pas disposé à parler. Comme il l'avait dit maintes fois, le magnat était homme à le faire pendre haut et court, aussitôt qu'il pourrait revenir sur terre. C'était une perspective peu rassurante.

En outre, il s'imaginait servir Maurevailles et Réjane en gardant le plus profond secret.

Aussi, quand on l'interrogea:

—Non, non, murmura-t-il en secouant sa grosse tête crépue, le vilain oiseau est en cage: il faut l'y laisser. Il est très bien!

—Songe qu'il est blessé, mourant peut-être, dit Maurevailles.

—Oh! il a la vie dure!...

—Si tu as peur de lui, ne crains rien, je te protégerai, dit à son tour le marquis de Langevin.

—Je n'ai peur de personne..., monsieur le colonel, mais je ne peux pas vous dire où il est... Je ne m'en souviens plus!...

Il n'y eut pas moyen de le faire sortir de là. Prières, menaces, représentations eurent le même résultat.

—Je ne sais pas, je ne me souviens plus, disait le nain à chaque nouvelle question qui lui était posée.

Et pendant ce temps, le misérable vieillard, privé de lumière et d'air, étendu sur le sol, la jambe cassée, mourait peut-être sans secours!

—Puisqu'il en est ainsi, dit le colonel, il nous reste un devoir à remplir.

—Lequel?

—Je ne puis m'occuper plus longtemps de ces recherches. Il faut que je veille au départ de mon régiment. Mais, en l'absence du magnat, la marquise est maîtresse absolue au château.

—C'est vrai.

—Dès le moment où elle sera informée de la disparition du comte, ce sera à elle de décider de ce qu'il y aura à faire.

—Et peut-être aura-t-elle sur ce nain enragé plus d'influence que nous.

Il ne pouvait plus leur rester, en effet, que cette seule espérance.

Ils allèrent chez la marquise.

S'ils s'étaient rendus une heure plus tôt auprès de madame de Vilers, ils l'auraient trouvée tout entière à sa douleur, d'autant plus vive qu'elle s'accusait d'être la cause de la mort de son mari.

N'avait-elle pas d'abord, se fiant aux paroles du magnat, consenti à le suivre dans ce fatal château où le marquis avait dû venir la chercher?

N'avait-elle pas ensuite, prise d'une folle terreur, lancé elle-même des bourreaux contre son mari qu'elle n'avait pas reconnu, et qui avait fait des prodiges pour arriver jusqu'à elle?

Une seule personne eût pu désabuser la marquise; c'était Réjane, qui venait de voir M. de Vilers. Mais Réjane était folle, et les muettes, attendries pour la première fois de leur vie, n'avaient pas osé la montrer à la marquise.

Madame de Vilers était donc assise auprès de la fenêtre, regardant, sans le voir, le panorama qui se déroulait sous ses yeux.

Maman Nicolo et Bavette respectaient sa douleur.

Tout à coup, Haydée se leva brusquement:

—Madame Nicolo, dit-elle d'une voix entrecoupée, vous êtes une véritable amie. Je puis compter sur vous, n'est-ce pas?

—Comme sur moi-même!... s'écria la brave femme en passant la main sur ses yeux humides.

—Et toi, ma petite Bavette?

Bavette se jeta à son cou en pleurant...

—Eh bien, poursuivit madame de Vilers, je vous en prie, restez ici quelques jours encore; prenez soin de Réjane; protégez-la contre la colère du magnat... je me fie à vous pour cela... considérez-la comme votre fille...

—Mais, vous!

—Moi, je pars... pour quelques jours... j'ai une mission à remplir... je profite de la liberté momentanée que me laissent ces événements...

—Vous partez?... s'écria maman Nicolo; mais où allez-vous?

—Vous le saurez plus tard.

Et après avoir fiévreusement embrassé maman Nicolo et Bavette, la marquise descendit, fit à la hâte seller un cheval dans l'écurie et partit au triple galop.

Le désarroi causé par l'enterrement des muets et par la disparition du magnat l'avait servie en ceci que personne n'avait fait attention à ses actions.

Maman Nicolo et Bavette étaient encore à la fenêtre, cherchant à l'apercevoir dans le lointain, quand le colonel et Maurevailles frappèrent à la porte.

Bavette leur raconta ce qui venait de se passer.

Maurevailles pâlit. Une idée terrible se fit jour dans son esprit:

—Si la marquise savait ce qui avait eu lieu entre Vilers et les Hommes Rouges?... Si elle était partie pour s'ensevelir dans un cloître ou pour aller mourir dans un endroit inconnu, afin qu'on ne pût jamais avoir de ses nouvelles?

Et il était impossible de courir à sa recherche. Le régiment allait se remettre en route pour ne plus s'arrêter cette fois; car la rencontre avec l'ennemi était proche!

Comment et par qui savoir où était allée Haydée?...

XXX

L'OISEAU DU NAIN

La diane sonnait. Un long frémissement parcourait le camp qui s'éveillait. D'un bout à l'autre du parc, les gardes-françaises, habillés à la hâte, empaquetaient au plus vite leurs effets, pliaient leurs tentes, rebouclaient leurs sacs... Il fallait partir...

Dans le château que venaient de quitter M. de Langevin et son état-major, le silence régnait. On se reposait des émotions et des fatigues des jours passés.

Seul, le nain ne dormait pas. Entr'ouvrant avec mille précautions la porte du réduit où il était relégué, il se glissa mystérieusement dans les couloirs. Il allait, assourdissant le bruit de ses pas, s'arrêtant à chaque minute pour écouter; un sourire narquois fendait sa large bouche.

Il marcha ainsi jusqu'à l'office où il s'empara d'un pain et d'une cruche qu'il remplit d'eau.

—Frugal repas, murmura-t-il avec un rire muet.

Il reprit sa route à travers les corridors déserts.

Arrivé à l'aile où la veille Maurevailles avait cherché en vain la salle bardée de fer, il posa son pain et sa cruche et s'orienta. Puis il se mit à examiner, avec un soin scrupuleux, les boiseries des portes.

A la troisième porte, il s'arrêta en ayant l'air satisfait de lui-même.

—Voilà mon affaire, murmura-t-il, je trouve tout, moi, tout. Si l'Homme Rouge avait, comme moi, pris la précaution de faire une entaille à la boiserie en sortant, il ne se serait pas donné tant de mal pour ne rien trouver...

Il ouvrit la porte et alla ensuite chercher le pain et la cruche d'eau.

—Je suis plus malin qu'eux tous, continua-t-il en entrant. C'est comme la trappe; qui est-ce qui trouverait ici une trappe?...

Effectivement, cette trappe, admirablement dissimulée, était impossible à distinguer du reste du parquet.

Il alla à la cheminée, une grande cheminée monumentale en bois aux larges sculptures.

—Si je n'avais pas suivi le magnat, se dit-il, je ne l'aurais pas vu pousser le bouton... Où donc est-il, ce bouton?... Ah! le voilà!... Ouf!... Que c'est dur!...

Il appuya avec effort sur un des ornements de la cheminée. La trappe commença à glisser dans ses rainures.

—C'est qu'ils voulaient le mettre en liberté!... poursuivit le petit homme avec indignation. Ah! non, il est à moi, bien à moi...

La trappe était tout à fait ouverte. Il se pencha sur l'orifice béant:

—Eh! monseigneur! cria-t-il.

Pas de réponse.

—Diable! serait-il mort?... C'est cela qui me chiffonnerait!... Je ne suis pas méchant, moi. Je voudrais lui laisser le temps de s'amuser un brin. Eh! monseigneur, monseigneur, dormez-vous?

La voix rauque du magnat s'éleva, furieuse:

—Qui m'appelle?... Ah! c'est toi, bandit, scélérat, misérable!...

—Bon, dit le nain, je vois que vous avez encore la force de crier. C'est bon signe!...

—Infâme, brigand, lâche, traître!...

—Allez, allez, déchargez votre colère, cela soulage. Tenez, moi, quand j'étais obligé de faire le muet, rien ne me remettait comme d'aller crier dans les coins.

—Je te ferai pendre!...

—Ça, vous l'avez déjà dit, c'est monotone. Il ne faudrait pas vous répéter... Et puis, voyez-vous, monseigneur, vous êtes injuste. Moi qui vous apportais la pâtée! Car enfin, depuis que vous êtes là, vous devez avoir faim?

Un sourd grognement lui répondit.

Quelle que fût la fureur du magnat, pris au piège comme un fauve et obligé de subir les insultes d'un valet, la tentation physique dominait le sentiment moral. La bête maîtrisait l'esprit... La faim domptait l'orgueil.

—Donne! dit-il au nain qui lui offrait de quoi ne pas mourir de faim.

—Un beau petit pain, une jolie cruche pleine d'eau fraîche, dit celui-ci en descendant les provisions à l'aide d'une longue ficelle qu'il avait tirée de sa poche. En voilà assez pour faire un bon repas, frugal et substantiel...

Le magnat ne répondit pas. Il avait sauté sur le pain et mangeait avidement.

—Si vous voulez être bien sage, poursuivit le nain, je vous apporterai de temps en temps de la viande et du vin... quand je pourrai en voler à l'office. Mais, il faudra être bien mignon. Sinon, plus rien, rien que de l'eau... L'eau, ça calme les sens, tandis que le vin, ça excite.

—Écoute, dit le magnat, cherchant à fléchir son geôlier improvisé. Si tu veux me sortir d'ici, je te jure que je ne te ferai aucun mal...

—Tarare!... Votre premier soin serait de me faire brancher. Je suis bien plus sûr de vous comme nous sommes...

—Au contraire, continua le magnat, je te promets de faire ta fortune. Tu aimes l'or, tu en auras; tu seras riche et puissant, tu deviendras un seigneur à ton tour; sauve-moi, et tous mes trésors sont à toi!

—Bien sûr?

—Sur mon âme, je te le jure!...

—Eh! Eh! dites donc, votre âme? Elle ne me paraît pas en sûreté... C'est que ce n'est pas tout que de promettre. Si je vous demandais la lune, bien sûr que vous me la promettriez. Mais après avoir promis, il faut tenir et... je n'ai pas confiance.

Puis prenant un ton confidentiel:

—Et puis, voulez-vous que je vous dise la vérité? Il y a longtemps que j'ai besoin de tourmenter quelqu'un. Les hommes sont comme ça. Depuis que je suis au monde, on m'a traité comme un chien, parce que je suis petit, parce que je suis laid, parce que je suis pauvre. Eh bien, je prends ma revanche... Je n'ai que vous pour cela. Tant pis, je vous garde!...

—Ah! misérable bandit! rugit le comte.

—Encore? Ah! ma foi, allez, ne vous gênez pas. Je n'ai rien à craindre de vous. Comme vous l'avez dit, la cage est solide, on s'userait les doigts avant d'attaquer ses murs de fer poli... Menacez à votre aise, je suis bon prince, je vous donnerai la réplique.

—Ne chante pas tant victoire. On s'apercevra de mon absence à la longue et on viendra me chercher!...

—Soyez tranquille, on s'en est déjà aperçu, et on vous a cherché partout. Mais c'est de bon ouvrage, votre mécanique; on n'a rien découvert. On s'est dit que vous étiez peut-être parti et on ne s'occupe plus de vous!...

—Mais le marquis de Langevin, mon hôte...

—Le marquis, il a cherché aussi, il n'a rien trouvé. Ce n'est pas comme moi, je trouve tout. Car, il faut que je vous raconte cela pour égayer votre captivité, c'est moi qui ai ouvert à M. de Maurevailles le passage secret pour aller enlever la marquise; c'est moi qui l'ai encore ouvert pour la seconde expédition, où vos vrais muets ont été si bien étrillés. C'est moi enfin qui ai levé l'écluse et provoqué le courant qui a sauvé le marquis de Vilers et le caporal Tony... Eh! eh! eh! n'est-ce pas que je travaille bien, quand je m'y mets?...

Le magnat écumait de rage.

—Là, là, ne vous mangez pas le sang comme cela!... conseilla paternellement le nain, vous allez vous faire du mal. J'en ai bien d'autres à vous apprendre. Vous allez voir. Et tenez, d'abord, entendez-vous?

Un bruit sourd et régulier résonnait dans le lointain.

—Ce sont les tambours des gardes-françaises qui partent, reprit le nain. S'ils étaient moins loin, vous entendriez leurs chants joyeux.. comme vous disiez à Maurevailles, vous rappelez-vous?... Ils partent gaiement, avec leurs officiers, avec M. de Maurevailles, M. de Lavenay, M. de Lacy et... M. de Vilers. Ça vous fait enrager, ce nom?... Ah! mon bon seigneur, je vais vous dire quelque chose qui vous fera encore plus bondir. La marquise... vous savez bien? celle que vous appeliez votre fille... Elle a pris la poudre d'escampette!

Ce ne fut pas un cri, ce fut un hurlement de jaguar qui sortit de la poitrine du magnat.

—Pour sur, vous allez vous casser quelque chose dans le gosier, dit le petit homme. Eh bien oui, la marquise s'est enfuie. Ah! c'est que, voyez-vous, depuis que vous vivez ici en reclus, il s'est passé bien des choses. On a signé la paix. Les Hommes Rouges ont arrangé leurs affaires. Le jour où le marquis de Vilers reprendra sa femme, où M. de Maurevailles épousera mademoiselle Réjane avec M. Marc de Lacy et M. de Lavenay pour témoins, je boirai et je mangerai joliment bien. Mais soyez tranquille, je vous apporterai, avant de me mettre à table, deux pains et deux cruches d'eau! Vous aussi, vous ferez bombance!...

Le nain savait bien qu'on était encore loin de la réalisation des beaux rêves qu'il faisait tout haut. Mais il s'amusait tant à torturer son ancien maître!

Malheureusement il dut reconnaître qu'il avait dépassé le but. Le magnat en effet ne l'écoutait plus. En proie à des accès de rage insensée, il se roulait sur le sol en poussant des cris inarticulés.

—Diantre, diantre, se dit le petit drôle, aurais-je été trop vite en besogne? Si le vieux devient fou, il n'y aura plus de plaisir à causer avec lui. Et puis, s'il crie comme cela, il va finir par se faire entendre de toute la maison. Or, si le traban arrivait, c'est moi qui passerais un mauvais quart d'heure!...

Comme il pensait ainsi, des pas précipités retentirent dans le couloir.

Les cris du magnat redoublaient.

—Ouf! dit le nain, fermons vite la trappe.

Il courut à la cheminée pour tirer le bouton, qui faisait jouer le ressort.

Mais il n'en eut pas le temps.

Au moment même où il mettait la main sur ce bouton, la porte s'ouvrit brusquement.

XXXI

LA DERNIÈRE HEURE A BLÉRANCOURT

Dans les explications qu'il donna au magnat, le nain n'avait raison qu'à moitié.

On allait partir, mais on ne partait pas encore.

Les tambours et les trompettes, dont le bruit, perçant les murs de la cage, parvenait jusqu'aux oreilles du comte de Mingréli, n'étaient point le signal du départ, mais annonçaient l'arrivée du maréchal de Saxe et de son escorte.

Car, on s'en souvient, c'était le maréchal de Saxe que les gardes-françaises attendaient à Blérancourt. Il devait prendre, en passant et sans s'arrêter, les deux régiments qu'en sa qualité de colonel-général, le marquis de Langevin avait sous ses ordres.

En arrivant au camp, le maréchal, du premier coup d'oeil, vit qu'on était prêt à partir. Les hommes avaient l'arme au pied; les tentes étaient pliées, les voitures de bagages et de cantine attelées.

Un sourire de satisfaction éclaira le visage du maréchal, qui, apercevant le marquis de Langevin debout sur le front de bandière, se fit traîner jusqu'à lui pour le féliciter.

Maurice de Saxe, celui qu'on appelait, depuis Fontenoy, le glorieux maréchal, souffrait alors cruellement d'une épouvantable hydropisie qui, l'empêchant de monter à cheval et même de marcher, l'avait contraint à se faire fabriquer une petite carriole d'osier, dans laquelle on le roulait à la suite de l'armée.

Le beau tableau d'Henri Motte nous le montre ainsi commandant à Fontenoy. Sait-on que, après cette bataille, Louis XV donna au vainqueur le château de Chambord et quarante mille livres de rente? On va voir si le maréchal était digne de cette récompense.

Quand l'illustre homme de guerre dut aller rejoindre à Blérancourt les régiments du marquis de Langevin, Voltaire, témoignant des inquiétudes sur sa précieuse santé, l'excita à rester à Chambord.

—Aller aux Pays-Bas, ce serait vous tuer, lui disait-il.

—Il ne s'agit pas de vivre, monsieur de Voltaire, lui répondit le maréchal; il s'agit de partir.

Et il se mit en route dans sa petite carriole.

Or, c'est pendant que le maréchal et le colonel-général causaient ensemble, que le nain, prenant plaisir à torturer le magnat, lui avait porté le dernier coup...

Le vieillard se tordait, hurlant, au fond de la cage de fer où il eût laissé mourir Maurevailles et Réjane.

Le nain s'amusait énormément.

Mais qui venait ainsi, tout à coup, l'interrompre et peut-être venger sa victime?

Le nain, voyant la porte s'ouvrir, s'était élancé dans la cheminée. L'imminence du danger lui avait suggéré une idée; celle de grimper dans le tuyau où, petit et malingre, il se fût facilement glissé.

Mais, au milieu du tuyau, deux grosses barres de fer défendaient le passage.

Impossible d'aller plus haut.

Or, le nouvel arrivant n'était autre que Maurevailles.

Le chevalier, nous l'avons déjà dit, n'avait pu, sans répugnance, abandonner le magnat à cette mort affreuse. Il l'eût, sans remords, cloué de son épée contre une porte. L'idée de le voir mourir de faim le faisait frissonner.

Quand il s'était sauvé avec Réjane, il avait tenté vainement d'arracher le vieillard à ce sépulcre anticipé. Nous l'avons vu ensuite chercher, avec le marquis de Langevin, la chambre où était pratiquée la trappe, chambre qu'il n'avait pas trouvée, n'ayant pas eu, comme le nain rusé, l'idée d'en marquer la porte.

Profitant de l'heure de répit laissée au régiment avant le départ, Maurevailles revenait seul, pour porter une troisième fois, secours à son ennemi vaincu.

Comme il cherchait à s'orienter, des cris affreux frappèrent son oreille. C'était la voix du magnat qui, passant par la trappe ouverte, arrivait jusqu'au dehors.

Maurevailles n'hésita pas. Il ouvrit la porte par laquelle lui semblaient venir les cris.

Il aperçut la trappe ouverte. Quant au nain, il était toujours au milieu de la cheminée.

—Monsieur le comte, dit Maurevailles en se penchant sur la trappe, je viens vous sauver!

Il se releva frappé d'horreur. Le magnat, dans d'horribles spasmes, se roulait sur le sol sans paraître tenir compte des souffrances que devait lui causer sa jambe cassée, d'où à chaque mouvement jaillissait un sang noir. Une écume sanguinolente frangeait ses lèvres. Ses yeux fixes sortaient de leurs orbites; sur son crâne dénudé, de rares cheveux blancs se dressaient... Il se traînait convulsivement, par saccades, hurlant plutôt qu'il ne criait, adressant d'une voix devenue inintelligible, à des êtres que lui seul voyait, des supplications, des insultes et des menaces; frappant du poing les murs de fer et retombant découragé, en proférant un blasphème, pour recommencer la minute d'après.

—Oh! c'est horrible! s'écria Maurevailles.

A la voix du chevalier, le nain dégringola de la cheminée et s'élança vers lui, espérant recevoir ses félicitations.

—Une échelle, vite, une échelle! lui commanda Maurevailles.

—Que voulez-vous faire?

—Que t'importe? Allons, vite, le temps presse!...

Dominé par l'accent impérieux de la voix du capitaine, le nain se hâta d'aller chercher une échelle mince et longue, que Maurevailles fit passer par la trappe.

Le nain n'avait pas été long à la trouver, mais les minutes étaient des siècles pour le magnat. En voyant l'extrémité de l'échelle, il poussa un cri de joie. Les bras tendus vers elle, dans l'attitude de l'extase, il la regardait descendre lentement...

Quand le premier échelon arriva à hauteur d'homme, le vieillard galvanisé fit un effort surhumain: il se releva sur sa seule jambe valide et saisit fiévreusement le pied de l'échelle. S'y cramponnant comme un noyé se cramponne à la corde qu'on lui jette, il appliqua inconsciemment un baiser furieux à l'instrument de son salut...

Mais tout à coup les nerfs se détendirent. Un son rauque s'exhala de son gosier. Il lâcha l'échelle, battit l'air de ses deux bras et tomba comme une masse.

Il était mort.

La rage, causée par l'insuccès de ses projets et par les insultes du nain, avait encore aigri son sang... Les efforts qu'il avait faits pour se sauver avaient aggravé sa blessure... Le mal physique et le mal moral ayant réuni leurs atteintes, une attaque de tétanos venait d'emporter le magnat.

—Allons, dit Maurevailles, il n'y a plus rien à faire. Au bout du compte, il vaut peut-être mieux qu'il en soit ainsi. J'ai tenté tout ce que j'ai pu pour lui porter secours. Sa mort ne pèsera pas sur ma conscience...

—Ni sur la mienne non plus, ma foi, dit en ricanant le nain.

—D'ailleurs, pensa le chevalier, il me semble inutile de faire savoir ce qui vient de se passer... L'armée va partir, je ne puis rester plus longtemps. Le magnat est mort et ne mérite guère qu'on se dérange pour lui faire des funérailles. Il est bien ici, ajouta-t-il tout haut, qu'il y reste.

—Amen, dit le nain en repoussant la trappe et en suivant Maurevailles qui avait gagné la porte. Si jamais on le trouve, je veux bien devenir cardinal!... s'écria-t-il, en sortant, avec un éclat de rire.

Le capitaine s'éloigna à grands pas pour rejoindre sa compagnie. Le nain resta seul.

—Voilà le maître enterré, se dit-il. Personne ne sait où il est. C'est le traban qui va s'occuper de diriger le château. Or, comme le traban commence à croire que le vieux est parti avec la marquise, il va bientôt se consoler de l'absence de son maître avec son système habituel, l'eau-de-vie de Dantzig... Chacun son goût; moi je préfère le vin de France... Mais, en attendant, nous allons être, à nous tous, les maîtres, les vrais maîtres du château. Nous allons bien nous amuser!

Les tambours battirent aux champs. Avant le départ, le maréchal et le marquis passaient devant les troupes.

—Ça m'émotionne, murmura le nain, d'entendre ces tambours. Pour un rien, si je n'étais si petit, je m'enrôlerais dans les gardes-françaises, avec les Hommes Rouges... Malheureusement, il faut cinq pieds six pouces et je n'ai guère plus que les deux tiers de la taille... Si cette brave maman Nicolo voulait de moi pour employé?

Il était arrivé aux cuisines et profitant de nouveau du désarroi général, il se versait coup sur coup de grands verres de vin de Bourgogne.

—Vrai Dieu! disait-il tout haut avec un enthousiasme croissant... C'est une belle femme, maman Nicolo, haute en couleur et bien plantée... Elle a des bras solides et ferait joliment respecter l'homme qui saurait lui plaire. Et pourquoi ne lui plairais-je pas? Sarpejeu, pour n'être pas aussi long que tous ces escogriffes, je n'en suis pas plus laid... et puis, je suis un malin, moi!... Eh! eh! j'ai envie d'aller demander maman Nicolo en mariage!

Il avala une nouvelle rasade. Sa figure blême prit des tons violacés.

—Positivement, continua-t-il, on s'ennuie au château. On n'a personne avec qui causer... Je ne suis pas bavard, mais je sais parler quand il le faut. Ici, il n'y a que des infirmes... pouah! vilaine société! A l'armée, au contraire, il y a de bons vivants, buvant sec et souvent... Je ne suis point ivrogne, mais j'aime à boire un verre de vin avec un ami... Quand j'aurai épousé la vivandière, je pourrai trinquer avec mes amis, avec les gardes françaises, tant que cela me fera plaisir!... Hourra! c'est dit, j'épouse maman Nicolo!...

Le bout d'homme, se levant tout titubant, sortit du château afin d'aller exposer sa demande. Sous l'influence du bourgogne, il voyait tout en rose et ne doutait pas un seul instant qu'on put le refuser.

Mais, en bas une singulière surprise l'attendait.

Tandis que d'un côté les gardes-françaises défilaient pour rejoindre la frontière, de l'autre, dans le carrosse du marquis de Langevin, le carrosse qui suivait l'armée et où, en temps ordinaire, selon l'usage de l'époque, le colonel passait la nuit, maman Nicolo, Bavette et Réjane se disposaient à partir du côté de Paris.

Ne sachant ce qu'était devenue madame de Vilers, le colonel n'avait pas voulu laisser la pauvre enfant, toujours folle, aux mains de l'intendant du comte. Ne pouvant pas non plus l'emmener avec lui, il avait offert son carrosse à maman Nicolo pour la reconduire à Paris, à l'hôtel de Vilers, où se trouvait toujours le bon Joseph dont la pauvre enfant parlait souvent. La même voiture, en rejoignant l'armée, y ramènerait la vivandière et sa fille.

Les projets matrimoniaux du nain étaient, sinon brisés, du moins indéfiniment ajournés.

—Peuh! se dit-il avec la philosophie de l'ébriété, je vais rester au château... Si je m'y ennuie, j'irai rejoindre les soldats au pays des têtes carrées!...

Il rentra à Blérancourt et, du haut des remparts, suivit longtemps des yeux le régiment qui s'éloignait.

En route, le marquis de Langevin, voyant marcher près de lui, triste et abattu, le pauvre Tony qui, de Paris, était parti avec tant d'enthousiasme, lui demandait malignement:

—Penserais-tu donc à Bavette, enfant?

Tony rougit. Mais il répondit:

—Non, pas en ce moment. Je cherche à deviner où peut être allée la marquise...

Pendant ce temps, Lavenay disait à Maurevailles:

—Tu es content, toi?...

—Content? Entre la marquise et moi, se place l'image de la pauvre petite Réjane, devenue folle...

Ah! je voudrais que la première balle fût pour moi...

Et Lacy ajouta:

—N'allons-nous pas apprendre, en arrivant dans les Pays-Bas, comment s'est fait tuer pour nous ce pauvre Vilers?

Et, pendant ce temps-là, les hommes chantaient joyeusement, se réjouissant de chaque pas qui les rapprochait de l'ennemi...