XI

L’homme qui croit à son étoile, l’homme qui ose est fort entre tous.

La fortune semblait défier don Paëz, elle paraissait même le battre depuis quelque temps, mais elle ne l’avait point terrassé.

A chaque coup qu’elle lui portait, il chancelait une seconde pour se redresser plus fier, plus inébranlable, plus audacieux que jamais.

Il contempla froidement la retraite des Maures, qui bientôt disparurent à l’horizon, cachés par un pli du terrain; puis il porta son regard sur les débris mutilés des bataillons espagnols, se traînant vers Grenade, la tête basse et couverts de sang;—et une joie secrète envahit son cœur.

Le sous-gouverneur de l’Alhambra avait été tué; quant à don Fernando y Mirandès, il avait survécu, mais on le rapportait mourant sur une sorte de civière formée avec quatre mousquets mis en croix.

—Voilà, pensa don Paëz, un homme qui ne me nuira pas de sitôt; et, pour le moment du moins, je suis encore le vrai gouverneur de l’Albaïzin.

Un sourire amer passa sur ses lèvres:

—Ah! fit-il avec dédain, ils m’ont confié un gouvernement dérisoire. Ah! messire le roi, vous avez voulu humilier votre favori, et vous lui avez donné une bourgade à commander! Eh bien! je le grandirai mon maître, ce gouvernement, je le grandirai de toute ma valeur personnelle; ces murailles d’un quart de lieue de circonférence, je les ennoblirai d’une auréole de fumée et de sang qui gravera leur nom aux pages de l’histoire et de la renommée; et, s’il le faut, si l’ennemi ne vient point en aide à leur gloire future, si je ne puis l’ensevelir dans le cercueil que je creuse à leur ombre, j’y mettrai le feu moi-même et, nouvelle Erostrate, j’attacherai mon nom au nom de l’Albaïzin incendié, et ces deux noms, enlacés à toujours, diront aux âges à venir ce qu’eût été don Paëz!

La nuit approchait. Don Paëz quitta le rempart, descendit dans les rues et alla, comme c’était son devoir et son droit, recevoir aux portes qu’on venait d’ouvrir les débris sanglants et dispersés de sa garnison.

Don Fernando avait reçu un coup de lance à travers le corps, et il s’était évanoui; à peine osait-on répondre de sa vie.

Ce qu’il ramenait de la garnison de l’Albaïzin sortie le matin, pouvait être évalué à deux cents hommes la plupart hors de combat et incapables de reprendre vis-à-vis du gouverneur cette attitude d’hostilité et de révolte qui avait entravé jusque-là ses moindres volontés.

Les lansquenets allemands dévoués à don Paëz composaient seuls, désormais, la garnison valide de l’Albaïzin.

Don Paëz donna ses ordres pour la nuit, regagna la citadelle et se retira dans son appartement.

Il avait besoin de solitude et de méditation pour parer les coups que la fortune aveugle s’obstinait à lui porter sans relâche.

Mais il était seul à peine que son Maure Juan entra avec un air de mystère.

—Que me veux-tu? lui demanda don Paëz surpris.

—Monseigneur, répondit Juan, un habitant de l’Albaïzin sollicite de vous un entretien secret.

—Sais-tu ce qu’il désire?

—Je l’ignore; c’est un barbier qui se nomme Pedillo.

—Est-il Maure ou Espagnol?

—Ni l’un ni l’autre; il est juif.

—Fais-le venir, dit don Paëz agité d’un secret pressentiment.

Juan introduisit un petit vieillard jaune et voûté, aux cheveux blancs et rares, à la barbe grise et mal taillée. Son œil pétillant, son nez crochu, ses lèvres minces disaient assez à quelle race il appartenait.

Il salua avec cette humilité servile et railleuse en même temps des fils d’Abraham, et se tint debout et les yeux baissés devant le gouverneur qui attachait sur lui son œil interrogateur.

—Que me voulez-vous? demanda don Paëz.

—Monseigneur, répondit le juif, je suis le barbier le plus achalandé de l’Albaïzin depuis que la guerre civile déchire notre belle Espagne.

—Ah! et comment cela?

—C’est fort simple. Les Maures de l’Albaïzin jouissent, par un caprice de feu l’empereur Charles-Quint de certaines franchises, de quelques prérogatives que n’ont jamais eues leurs frères de Grenade et des autres villes de l’Espagne. Ils se trouvent heureux ainsi et n’ont aucun intérêt direct au rétablissement d’un prince maure sur le trône de Grenade. Ils n’ont donc aucune haine pour les Espagnols, et font même avec eux un certain commerce de détail assez étendu. Cependant, comme leurs frères ont levé l’étendard de la rébellion, par un sentiment d’orgueil national, par une sorte de pudeur patriotique, ils ont rompu ostensiblement avec les chrétiens et ils paraissent n’avoir plus avec eux aucun rapport; mais chaque fois qu’ils en trouvent l’occasion et qu’ils peuvent en rencontrer sur un terrain neutre, ils continuent leurs relations et leurs échanges commerciaux.

—Eh bien? fit don Paëz.

—Eh bien! monseigneur, comme je ne suis ni chrétien ni Maure, mais israélite, ils se donnent naturellement rendez-vous dans mon échoppe, où ma profession les attire forcément du reste.

—Je comprends: où voulez-vous en venir?

—Le voici... dit le juif d’un ton mystérieux et a voix basse; j’ai des révélations importantes à faire à Votre Excellence.

—Et, fit don Paëz, prêtant l’oreille, quelles sont ces révélations?

—Je suis sur la trace d’un complot, monseigneur.

Don Paëz releva la tête, comme un cheval qui entend tout à coup un bruit lointain de clairons.

—Et ce complot a pour but?

—La prise de l’Albaïzin et celle de Grenade.

Le gouverneur fronça le sourcil.

—Je croyais, dit-il, du moins c’était votre avis tout à l’heure, que les Maures de l’Albaïzin étaient parfaitement inoffensifs?

—La majeure partie; oui, monseigneur.

—Et l’autre?

—L’autre se souvient qu’elle est de race mauresque, qu’elle a été libre avant de subir le joug de l’Espagne; et elle est prête à sacrifier ses intérêts du moment à la splendeur future de ses frères.

—Comment le savez-vous?

—Dans mon échoppe, poursuivit le juif, il se tient, depuis huit jours, bien des conservations étouffées, bien des propos allégoriques... J’ai l’air de ne rien entendre, je parais ne m’occuper que de mes rasoirs ébréchés et de mon savon parfumé, mais je ne perds ni un mot, ni un geste.

—Et vous avez, dites-vous, découvert un complot ayant pour but l’occupation de l’Albaïzin?

—Votre Excellence l’a dit.

—Connaissez-vous les chefs de ce complot? Pouvez-vous me donner des détails?...

Le juif se gratta l’oreille:

—Je suis un pauvre diable, dit-il, et je gagne de mon mieux ma misérable vie...

—Je comprends, fit don Paëz avec dédain, tu viens me vendre ton secret?

—Votre Excellence a bien de l’esprit; elle a deviné juste.

—Fais ton prix, juif...

Et don Paëz prit une bourse qui se trouvait sur une table, à portée de sa main:

—Veux-tu mille pistoles? dit-il.

—Hum! grommela le juif, les Maures sont riches, et je suis bien sûr qu’ils paieraient mon silence plus cher que vous ne voulez acheter ma langue.

—Je double, dit froidement don Paëz. Si tu n’es pas content, je te fais pendre sur l’heure.

—C’est pour rien, murmura le barbier, mais je suis un fidèle sujet de Sa Majesté Catholique et je vais tout vous dire.

Don Paëz vida la bourse sur la table.

—Voilà quinze cents pistoles, dit-il; demain tu auras les cinq cents autres.

—Oh! je puis faire crédit à Votre Excellence. Cependant...

—Quoi donc, maroufle?

—Comme le grand courage de Votre Excellence peut, cette nuit, l’exposer à quelque péril, si elle voulait me donner un bon sur son trésorier...

—Soit, répondit don Paëz prenant une plume.

—On ne sait ni qui vit ni qui meurt, dit humblement le juif.

—Et maintenant, ajouta le gouverneur en lui tendant le papier qu’il venait de griffonner, parle, juif, et parle bien surtout! ou je te fais hisser au beffroi de la citadelle comme un étendard de sinistre augure.

Le pauvre homme sourit humblement:

—Votre Excellence sera satisfaite, dit-il.

Don Paëz se renversa sur son siége et prêta l’oreille.

—Le roi de Grenade, commença le juif, à un lieutenant en qui il a toute confiance, et qui se nomme Aben-Farax. Ce lieutenant est un homme de bravoure et de résolution; il est né dans l’Albaïzin, il y a encore une partie de sa famille, et c’est sur elle et les amis de cette famille qu’il a surtout compté pour la réussite de son plan.

Le nombre des Maures de l’Albaïzin, gagnés à la cause d’Aben-Farax, s’élève à environ cent cinquante hommes. Ces cent cinquante hommes doivent entraîner par leur exemple le reste de la population et la contenir au besoin.

L’Albaïzin communique avec l’Alhambra par un passage souterrain qui passe sous le lit du Daro;—un autre souterrain relie l’Albaïzin aux Alpunares.

Ce souterrain est étroit, tortueux, et il faudrait plus d’un jour pour y faire passer toute une armée; mais cent cinquante hommes pourront aisément y pénétrer et ressortir en moins de deux heures au centre même de la ville.

Les caves de la famille d’Aben-Farax lui servent d’issue. Nul, si ce n’est quelques Maures, ne connaît cet important secret;—pas un Espagnol ne soupçonne l’existence de ce passage.

—En vérité, interrompit don Paëz, je conseille au roi Philippe II de vanter encore la police de l’inquisition.

—C’est par là, poursuivit le juif, que cette nuit même...

—Déjà? fit don Paëz, avec joie.

—Par là, reprit le juif, que dans quelques heures Aben-Farax et une petite troupe aguerrie pénètreront dans l’Albaïzin. Cette troupe, jointe aux Maures de la ville qui servent la cause de leurs frères, à l’aide des ténèbres et grâce au déplorable état de la garnison, encore harassée du combat d’aujourd’hui, se rendra aisément maîtresse des portes et des postes principaux, tandis que l’armée mauresque qui a paru se retirer mais qui est campée à deux lieues d’ici, accourra, et, s’emparant de l’Albaïzin dont les portes lui seront ouvertes, escaladera les hauteurs de l’Alhambra, qui lui sera livré par un détachement introduit dans la place à l’aide du souterrain du Daro.

Le juif s’arrêta et regarda don Paëz.

—A quelle heure, demanda celui-ci, Aben-Farax entrera-t-il dans l’Albaïzin?

—A minuit.

—A quelle heure l’armée maure se trouvera-t-elle sous les murs de l’Albaïzin?

—Une heure plus tard.

—C’est bien; indique-moi la maison où se trouve l’issue secrète?

—C’est celle que j’occupe, monseigneur.

Le Maure fit un pas en arrière; don Paëz l’arrêta d’un geste.

—Tu vas rester ici, dit-il, et si tu m’as menti, tu seras pendu.

Il frappa sur un timbre, deux lansquenets parurent:

—Conduisez cet homme à la tour du Sud, dit-il, et veillez sur lui, vous m’en répondez.

On emmena le barbier. Alors un fier sourire glissa sur les lèvres de don Paëz, qui s’écria:

—Cette fois le combat aura lieu dans mes murs; cette fois je serai bien le véritable défenseur de Grenade, et don Fernando ne sera point là pour discuter mes ordres.

Don Paëz frappa une seconde fois sur un timbre. Don Juan reparut.

—Appelle, lui dit-il, le capitaine des lansquenets.

Le capitaine arriva sur-le-champ. C’était un gros Allemand, grisonnant déjà, toujours à moitié ivre, capable de tout, même de piller une église et de se faire mahométan pourvu qu’on le payât; mais tenant scrupuleusement sa parole, et brave comme un lion.

—Combien avons-nous d’hommes en état de combattre? demanda don Paëz.

—Six cents environ.

—L’Albaïzin a-t-il des vivres et des munitions en assez grande abondance pour soutenir un siége de huit jours?

—Oui, monseigneur.

—Même contre une armée de dix mille hommes?

—Les murs sont bons, nos hommes sont braves; pourvu que nous ayons à boire...

—Très bien. Faites doubler les postes des portes. Nous serons assiégés cette nuit même.

—Oh! oh! grommela le lansquenet, peut-être faudrait-il en donner avis à l’Alhambra...

—Non, de par Dieu! s’écria don Paëz, je veux la gloire et le péril pour moi seul!

—Paiera-t-on mieux? demanda le lansquenet.

—On paiera double, répondit don Paëz.

—Mordieu! avec mes cinq cents hommes, je tiendrais tête à toutes les Espagnes!

—Tout votre monde aux remparts, excepté cent hommes que vous commanderez.

—Où les conduirai-je?

—Je vous montrerai le chemin. Allez donner vos ordres et attendez.

Don Paëz ceignit son épée et descendit dans les cours intérieures de la forteresse, où le capitaine de lansquenets exécutait ses instructions.

—Comment va don Fernand? demanda-t-il.

—Mal, lui répondit un soldat, il a le délire.

—Qu’il l’ait quelques heures encore, pensa-t-il, et je suis sauvé!

Les cent hommes étaient prêts à partir, et la nuit, devenue obscure, devait protéger leur marche silencieuse à travers les rues désertes de l’Albaïzin.

—Qu’on m’amène le barbier que l’on a conduit en prison, ordonna don Paëz qui, sans doute, avait réfléchi que le juif lui pouvait être un précieux cicérone.

On alla chercher le barbier.

—Juif, lui dit le gouverneur à demi-voix, tu m’accompagnes et tu vas m’indiquer, rue par rue, les maisons de ceux qui sont disposés à prendre les armes pour les Maures.

Le juif hésita.

—Cela n’était point convenu entre nous, balbutia-t-il.

—Je te paierai. Marche.

L’objection était levée. Le juif marcha.

—Allons d’abord chez toi, dit don Paëz.

Le juif, après quelques centaines de pas, s’arrêta devant la porte de la maison où il avait son échoppe, et qu’habitait la famille d’Aben-Farax.

Un soldat heurta cette porte avec la crosse de son mousquet.

La porte demeura close longtemps et ne s’ouvrit enfin qu’avec précaution sous la main d’un vieillard débile et courbé, qui demanda d’une voix tremblotante à qui on en voulait chez lui.

—A vous, répondit don Paëz.

Et, sur un signe du gouverneur, deux soldats appuyèrent le canon de leur mousquet sur la poitrine du vieillard qui recula tout tremblant.

—Vous êtes le père d’Aben-Farax? demanda don Paëz.

—Oui, monseigneur.

—Alors, veuillez me conduire dans vos caves.

—Elles sont vides! murmura le vieillard effrayé... nous n’avons plus d’or... on nous l’a pris.

—Si vous n’avez plus d’or, vous avez une issue mystérieuse...

—Monseigneur se trompe, assurément.

—Mon maître, dit froidement don Paëz, vous avez dans vos caves l’issue d’un souterrain; ce souterrain aboutit aux Alpunares; par cette issue, ce soir, à minuit, votre fils Aben-Farax pénétrera dans l’Albaïzin avec cent cinquante hommes...

Le vieillard ne chercha point à nier, mais bien à s’échapper des mains des soldats et à courir au fond de sa maison pour donner l’alarme.

—Si cet homme fait un pas, tuez-le, ordonna don Paëz.

Le vieillard rugit, mais l’instinct de la conservation l’emporta chez lui sur tout autre sentiment, et il demeura paisible aux mains des soldats.

—Conduisez-nous, dit alors don Paëz; sur ma foi de gentilhomme, il ne sera fait de mal à personne, et aucune vengeance ne sera exercée. Mais que tout le monde se rende, ou j’ordonne un massacre général des Maures dans l’Albaïzin. Demain je rendrai la liberté à tout le monde, et l’inquisition ne sera point instruite de cette tentative de révolte.

Le vieillard guida don Paëz et ses hommes à travers un dédale de corridors, et les conduisit par un étroit escalier jusqu’à une salle souterraine éclairée par de nombreuses torches, et au milieu de laquelle une douzaine de Maures, la plupart jeunes et vigoureux, apprêtaient des armes de toutes natures et fabriquaient des munitions et des engins de guerre.

A la vue inattendue des soldats, ils se levèrent précipitamment et portèrent la main à leurs pistolets et à leurs poignards; mais le vieillard leur cria soudain:

—Bas les armes! nous sommes trahis!

Quelques-uns vociférèrent; don Paëz leur dit:

—Si vous voulez faire massacrer tous les Maures de Grenade et de l’Albaïzin, vous n’avez qu’à tirer un seul coup de feu.

Les Maures se rendirent à merci.

—J’ai nom don Paëz, reprit le gouverneur, et comme je suis loyal, j’ai foi en la loyauté des autres. Voulez-vous être mes prisonniers sur parole?

—Soit, répondirent-ils.

—En ce cas demeurez ici, et qu’aucun de vous ne bouge.

Puis don Paëz se tourna vers le capitaine de lansquenets:

—Emmenez le barbier avec vous, dit-il, pénétrez dans toutes les maisons, désarmez sans bruit les conspirateurs; si l’on résiste, faites tuer à coups d’épée, mais que pas un coup de feu ne soit tiré.

Le capitaine s’inclina.

—Ensuite, poursuivit don Paëz, vous enverrez un détachement à la forteresse et ferez apporter ici une vingtaine de barils de poudre.

Les Maures se regardèrent avec effroi:

—C’est pour faire sauter Grenade et l’Alhambra si besoin est, dit tranquillement don Paëz.

Ces ordres furent promptement exécutés.

Tandis que le capitaine de lansquenets, avec une partie de ses hommes, désarmait et cernait les maisons suspectes, guidé par le barbier, un officier apportait en toute hâte les barils de poudre demandés par don Paëz.

La salle où le vieillard l’avait conduit n’était autre que le point de jonction des deux souterrains, fermés par une porte de fer.

Don Paëz se fit ouvrir celle qui conduisait à l’Alhambra, et ordonna qu’on y plaçât les deux tiers de la poudre, laissant le reste dans la salle.

Il avait près de lui une vingtaine d’hommes, il en fit demander trente autres à la forteresse; puis quand minuit approcha, il ordonna qu’un baril fût défoncé, se fit ensuite une torche, et se plaça à côté, sans que les Maures frissonnants pussent deviner son projet.

Au moment où minuit sonnait, deux coups discrets furent frappés à la porte du souterrain qui venait des Alpunares.

—Ouvrez! ordonna don Paëz.

La porte tourna sur ses gonds et un homme entra, l’épée à la main: c’était Aben-Farax; puis deux autres, pareillement armés, ses frères; et après eux une vingtaine de Maures, tous armés, tous prêts à combattre... mais tous s’arrêtèrent frappés de stupeur à la vue des soldats allemands qui emplissaient la salle, et de don Paëz, immobile et calme auprès du baril de poudre, la torche dans la main droite, la gauche sur la garde de son épée.

—Messire Aben-Farax, dit-il en les mesurant d’un tranquille regard, j’ai nom don Paëz, j’étais le favori du roi d’Espagne; mais on a miné ma faveur, et mes rêves d’ambition sont près d’avorter. Un coup d’éclat seul peut raffermir ma fortune ébranlée; si l’occasion me manque, j’appellerai la mort à mon aide. Les regrets de l’ambition déçue sont le plus atroce des supplices. Or, vous empêcher de prendre Grenade, vous faire prisonniers, vous et ceux qui viennent derrière vous, serait certes un assez beau coup et je vais le tenter. Je ne veux ni coup de feu, ni tumulte, ni sang versé. Si l’on se battait dans les rues de l’Albaïzin, on me traiterait de boucher et mes ennemis contesteraient ma victoire. Rien de tout cela; je veux simplement vous amener à déposer vos armes et à vous rendre à merci.

—Par Mahomet! s’écria le bouillant Aben-Farax, je voudrais bien savoir comment?

—De la plus simple façon, messire. Vous voyez ce baril, vous voyez cette porte ouverte, et par cette ouverture d’autres barils semblables à celui-ci?

—Oui, murmura Aben-Farax.

—Eh bien! il y en a trente ou quarante semblables, échelonnés jusque sous les murs de l’Alhambra.

Aben-Farax fit un mouvement et voulut marcher sur don Paëz.

—Un pas de plus, dit celui-ci, et j’incendie Grenade et l’Alhambra, les souvenirs d’orgueil de votre race, les merveilles de vos rois;—tout ce qui atteste votre splendeur passée, tout ce qui est l’objet, le but de vos rêves d’avenir, saute avec nous et retombe en décombres noircis.

Et don Paëz approchait la torche du baril.

—Bas les armes! cria Aben-Farax frémissant; nos frères accourent et nous délivreront!

—Je vais les recevoir! répondit don Paëz d’une voix railleuse.

Il confia les prisonniers aux lansquenets et courut à la forteresse, sur laquelle marchait l’armée maure, commandée par le roi Aben-Humeya lui même.

Pas une lumière ne brillait aux créneaux de l’Albaïzin: les remparts de la forteresse paraissaient déserts, et don Fernand ne douta point un instant que l’assaut ne fût de courte durée, grâce au sommeil des assiégés, qui lui permettait d’espérer un plein succès.

La nuit était sombre, et la silhouette noire des tours se dessinait à peine sur le bleu foncé du ciel.

Les Maures marchaient silencieux, croyant toujours au sommeil de la garnison; mais soudain, et au moment où ils étaient à portée de mousquet, les créneaux, les remparts, les tours, s’illuminèrent tous à la fois, puis s’enveloppèrent d’un manteau de fumée et retentirent d’un horrible fracas. Le canon grondait!

—Nous sommes trahis! s’écria don Fernand, nous avons un véritable siége à faire maintenant, car l’homme qui défend ces murs est aussi brave que moi. Feu! et aux remparts.

Don Fernand poussa vigoureusement son cheval, aux pieds duquel vint s’amortir un boulet;—et presque aussitôt, à la lueur momentanée d’un coup de canon, il aperçut debout sur le rempart, calme, impassible, la tête haute et l’œil flamboyant, un homme qui donnait ses ordres d’une voix brève et assurée: c’était don Paëz.

—Fatalité! murmura-t-il, cet homme et moi, nous devrions être frères!

Les murailles de l’Albaïzin resplendissaient comme un phare dans la nuit sombre; les boulets, la mousqueterie pleuvaient sur les assiégeants et leur causaient grand dommage, tandis qu’abrités derrière leurs créneaux les assiégés n’éprouvaient que des pertes minimes.

Don Paëz, l’épée à la main, l’œil étincelant, la parole brève, le geste hautain, était partout, calculant la durée de l’attaque avec le sangfroid d’un général vieilli dans les camps.

Eveillé en sursaut par le fracas fait autour de l’Albaïzin, l’Alhambra s’était illuminé, à son tour, d’une auréole de feu, et ses boulets, sifflant au-dessus des murs et des tours de l’Albaïzin, allaient ricocher sur les bataillons maures et y creuser un sillon sanglant. Le combat dura jusqu’au jour.

Au moment où naissaient les premières clartés de l’aube, les Maures se regardèrent, calculèrent l’énormité de leurs pertes, s’aperçurent que pas un bastion de Grenade et de ses faubourgs n’était pris et que le siége devait être converti en blocus pour obtenir un résultat.

Mais don Fernand de Valer, dédaignait un pareil moyen, et il lui paraissait indigne de son sang et de sa race d’affamer une ville pour la prendre. Il préféra se retirer.

De même que don Paëz n’avait pas quitté le rempart un seul moment, de même, don Fernand, épée au poing et couronne en tête, avait constamment poussé son cheval au premier rang et combattu comme un simple soldat.—Il avait fait son devoir de guerrier; son devoir de roi lui ordonnait maintenant de ménager le sang de ses sujets.

Il ordonna donc la retraite et l’effectua sans précipitation, le visage tourné vers l’ennemi et marchant le dernier.

Don Paëz vit les Maures s’éloigner; il les suivit du regard, immobile et debout à son poste de combat, le pied sur un cadavre, appuyé sur son épée et dans l’attitude d’un héros fatigué qui se repose et contemple son triomphe.

Puis, quand les Maures eurent disparu, il abaissa son œil sur le champ de bataille, sourit d’orgueil à la vue des monceaux de cadavres entassés dans les fossés et au pied des tours, et quitta enfin le rempart.

—Messire le roi, se dit-il alors, sera content de moi, je suppose, car sans moi, le roi Aben-Humeya couchait ce soir à l’Alhambra et devenait un vrai roi de Grenade. Ah! messire mon maître, mes ennemis ont remporté une première victoire, et ils ont si bien ébranlé ma faveur que vous m’avez donné une bourgade à gouverner? Eh bien, cette bourgade a grandi; en moins d’une nuit, elle est devenue une page de pierres à ajouter aux feuillets de l’histoire, et maintenant que grâce à elle et à moi, Grenade vous appartient encore, peut-être ne me refuserez-vous pas le gouvernement de la ville que je vous ai gardée!

Vous êtes un homme d’esprit, messire don José Déza, le chancelier; vous avez la langue envenimée des gens de justice et l’astuce des courtisans; vous êtes patient comme un larron, et vous avez mis trois mois à saper ma faveur dans le cœur et dans le cerveau du roi;—vous avez presque réussi, mon maître, et quelques jours de plus vous auraient suffi pour m’envoyer au bûcher. Malheureusement je viens de trouver le moyen de renverser tous vos projets d’un seul coup. Un simple cadeau que je vais faire à Sa Majesté Philippe II déridera son front plissé et me rendra sa royale amitié. Il est vrai que ce cadeau, c’est la ville de Grenade que sans moi il n’aurait plus, et le bras droit du roi son rival, le lieutenant Aben-Farax.

—Çà, ajouta don Paëz, en appelant le capitaine des lansquenets qui se tenait à distance respectueuse, montez à cheval, mon maître!

—Où vais-je?

—A Madrid, conduire les prisonniers. Prenez une escorte de deux cents hommes.

Le capitaine alla faire sonner le boute-selle, et don Paëz rentra chez lui.

—Monseigneur, lui dit Juan, votre prisonnier Aben-Farax et ses deux frères désirent avoir une minute d’entretien avec votre excellence avant leur départ.

—C’est leur droit, répondit don Paëz; qu’on les introduise!

Aben-Farax entra peu après, salua don Paëz avec courtoisie, prit le siége que celui-ci lui indiquait et lui dit:

—Connaissez-vous, messire, la sœur de mon roi?

—La gitana? murmura involontairement don Paëz.

—Oui, la gitana, fit Aben-Farax, souriant.

Don Paëz s’inclina.

—Et, poursuivit Aben-Farax, vous souvenez-vous d’une certaine rencontre entre elle et vous, dans un souterrain, un jour de chasse royale...

Don Paëz tressaillit.

—Et d’une promesse qu’elle exigea de vous? continua le Maure.

Don Paëz pâlit.

—Elle m’a chargé de vous présenter cet anneau.

Aben-Farax tira une bague de son sein et la présenta au gouverneur.

—C’est votre liberté que vous me réclamez, n’est-ce pas? demanda don Paëz.

Aben-Farax s’inclina.

—Fatalité! murmura le colonel des gardes. Tout est perdu.

Puis il ajouta tout haut:

—Un gentilhomme tient toujours son serment, messire. Vous serez libre dans quelques heures. Puisse cette liberté ne point m’envoyer à l’échafaud!

Aben-Farax demeura impassible.

—Messire, poursuivit don Paëz, vous allez partir pour Madrid, vous et les vôtres, sous bonne escorte, mais je donnerai des ordres, j’achèterai s’il le faut le capitaine de lansquenets que j’ai chargé de conduire le convoi, et à deux lieues d’ici, dans le premier bois que vous traverserez, il vous laissera fuir, vous et vos deux frères.

—Soit! répondit Aben-Farax.

Mais, en ce moment, la porte s’ouvrit et un homme pâle et chancelant, couvert de bandelettes ensanglantées, parut sur le seuil.

C’était don Fernando y Mirandès.

Don Paëz fit un pas en arrière et porta la main à son épée avec un geste de colère, à la vue de don Fernando.

—Que me voulez-vous? demanda-t-il avec hauteur.

—Monseigneur, dit poliment don Fernando, vous allez envoyer un convoi de prisonniers à Madrid?

—Que vous importe! fit don Paëz. Je suis le gouverneur de l’Albaïzin et ne prends conseil que de moi-même et du roi.

—C’est que, précisément, c’est au nom du roi que je parle.

—Ah! et que veut le roi?

Don Fernando déplia lentement un parchemin et le mit sous les yeux de don Paëz, qui pâlit de rage.

Ce parchemin contenait ces deux lignes:

«Si don Paëz envoie des prisonniers à Madrid, don Fernando y Mirandès sera chargé de les escorter avec une partie des troupes qu’il commande.

«Signé, Le Roi.»

Don Paëz rugit comme un taureau irrité par une meute de chiens hurlants. Une seconde d’anxiété terrible s’écoula pour lui, car il se trouvait dans la dure nécessité de fouler son serment aux pieds ou de désobéir au roi.

Pendant une seconde il tourmenta son épée dans son fourreau et fut tenté d’en frapper don Fernando. S’il n’eût été blessé déjà et chancelant encore, don Fernando était un homme mort. Son état de faiblesse le sauva.

Don Paëz garda une minute de terrible silence, pendant lequel don Fernando parut inquiet et troublé; puis il lui dit avec dédain:

—Vous êtes souffrant monsieur; il serait imprudent de vous mettre en route en pareil état...

—Le roi le veut, murmura don Fernando.

—Sans doute, fit don Paëz, le roi veut que vous escortiez les prisonniers que j’enverrai. Mais...

—Mais? demanda don Fernando avec hésitation.

—Je ne les enverrai point, répondit froidement don Paëz, ils demeureront ici.

Don Fernando parut étonné et jeta un furtif regard sur Aben-Farax et ses frères.

Don Paëz surprit ce regard et un éclair jaillit de son œil:

—Don Fernando, dit-il d’une voix: railleuse, vous êtes pâle et hâve comme un mort qui ressuscite, ou un homme de loi tel que messire le chancelier; vous souffrez, mon cher sire, et nous sommes exposés ici à tous les vents de l’Espagne, rentrez donc chez vous au plus vite:—l’Albaïzin et le roi feraient une perte trop cruelle si vous mouriez de vos blessures.

Don Fernando salua froidement et sortit.

Alors don Paëz se tourna vers Aben-Farax et lui dit:

—Je vous ai donné ma parole que vous seriez libre, vous le serez cette nuit même. Comptez-y.

La nuit suivante, vers deux heures, la porte de la tour où étaient enfermés Aben-Farax et ses frères s’ouvrit sans bruit, et un homme, dont le chapeau tombait sur les yeux, entra dans le cachot où les trois Maures s’étaient endormis.

—Suivez-moi, dit mystérieusement cet homme.

Ils obéirent.

L’inconnu les guida, à travers les ténèbres jusqu’à un petit escalier tournant qui s’enfonçait dans les profondeurs de la forteresse, et il descendit le premier.

Ils le suivirent, confiants en la loyauté de don Paëz.

Après avoir descendu une centaine de marches, ils pénétrèrent dans un corridor assez étroit qu’ils traversèrent dans toute sa longueur; au bout de ce corridor était une porte que l’inconnu ouvrit, et quand elle eut tourné sur ses gonds, ils se trouvèrent en plein air.

Ils reconnurent alors qu’ils venaient de franchir une poterne; ils aperçurent un pont-levis jeté sur le fossé extérieur, et, au-delà du pont-levis, trois chevaux attachés à un arbre. Alors ils reportèrent leurs regards sur leur guide, et, à la clarté phosphorescente qui se dégage de l’atmosphère des pays chauds et jette un rayon lumineux à travers les nuits les plus sombres, ils reconnurent don Paëz.

Don Paëz qui, conspirant contre lui-même, trompait le gouverneur au profit du gentilhomme, et trahissait le roi pour être fidèle à son serment.

—Messire, dit-il à Aben-Farax, voilà des chevaux, partez au plus vite, et que les premiers rayons du jour vous trouvent à distance de l’Albaïzin. Hors de mon gouvernement je ne peux rien.

Aben-Farax s’inclina.

—Dans mon gouvernement même, reprit don Paëz avec un accent de dédain amer, je suis bien moins gouverneur que gouverné, et mes pouvoirs illimités en apparence se trouvent restreints et contrebalancés par une influence mystérieuse. Mes ennemis ont su placer des espions autour de moi, et je ne suis, pour l’heure, rien moins que le gouverneur de l’Albaïzin.

—Je le sais, murmura Aben-Farax.

—Ah! vous le savez? fit don Paëz tressaillant.

—Sans doute. Les Maures savent tout. Don Paëz, vous êtes le seul Espagnol, si j’en excepte Mondéjar, pour lequel nous n’ayons aucune haine au fond du cœur.

—Je vous ai cependant fait assez de mal cette nuit même?

—Oui, mais nous avons un pressentiment.

—Lequel?

—C’est que vous combattrez un jour dans nos rangs. Ne riez pas, don Paëz, Dieu est grand.

—Et Mahomet est son prophète, n’est-ce pas? Je ne crois pas à Mahomet.

—Don Paëz, dit gravement Aben-Farax, on ne retrouve point le cœur d’un roi, pas plus que le cœur d’une maîtresse. Votre faveur est sapée; le roi ne vous aime plus, car il sait tout...

—Quoi! tout?

—Il sait que vous aimez l’infante.

—Il se trompe, mon maître; je veux seulement qu’elle m’aime.

—C’est ce que je voulais dire. Eh bien! don Paëz, si l’infante vous aime, et j’en suis assuré, du reste, vous ne l’épouserez jamais...

—Peut-être?

—Vous épouserez la sœur de mon roi, celle que vous appelez la gitana.

—Jamais.

—Ne vaut-elle point une infante d’Espagne?

—Peut-être... mais je ne l’épouserai pas.

—Même si elle vous donnait un trône?

Don Paëz tressaillit et hésita.

—Non, dit-il enfin, même pour un trône.

—Et pourquoi cela, don Paëz?

—Pourquoi? parce que l’ambition et l’amour ne cheminent point côte à côte dans l’âpre route de la vie; parce que l’amour étouffe l’ambition... et j’ai peur d’aimer la gitana.

Aben-Farax poussa un cri:

—Tu l’aimes! don Paëz, fit-il avec joie; don Paëz, une heure viendra où tu seras las de ton maître comme nous l’avons été de notre joug, et, à cette heure-là, don Paëz, nous t’attendrons! Adieu!...

Et Aben-Farax sauta en selle avec ses frères et s’éloigna au galop.

Don Paëz le suivit des yeux à travers les ténèbres; puis, lorsque le galop se fut éteint dans l’éloignement, il rentra dans l’Albaïzin, referma soigneusement la poterne et murmura:

—Cette femme est donc un démon, que mon cœur tressaille quand on me parle d’elle, et qu’un trouble inconnu s’empare de ma tête et de mon cœur à son souvenir. Cet homme est donc un prophète, puisqu’il m’annonce l’heure de ma chute avec un accent convaincu et un front impassible?

Et une sueur glacée inonda le front de don Paëz.

—Pourtant, reprit-il, j’ai foi en mon étoile, pourtant je dois être si grand un jour, si j’en crois la voix secrète du destin, qu’une couronne descendra du ciel ou montera de l’enfer sur mon front... Cet homme est un imposteur!... Ou bien, acheva-t-il, illuminé soudain, ou bien me serais-je trompé, et cette couronne que j’attends de l’Espagne me viendrait-elle d’ailleurs?

Attendons! ce mot est le talisman de la vie.

Le jour venait, don Paëz, enveloppé dans son manteau, regagna ses appartements.

Les escaliers étaient déserts à cette heure, les sentinelles sommeillaient çà et là sur leurs hallebardes; don Paëz traversa un obscur corridor, le front penché et absorbé dans une méditation profonde; aussi n’aperçut-il point un homme immobile et dissimulé dans l’ombre qui dardait sur lui un œil étincelant et le suivit du regard jusqu’à ce que la porte se refermât sur lui.

C’était encore don Fernando y Mirandès, pâle et frissonnant de fièvre sous son manteau brun:

—Don Paëz, murmura-t-il, tu viens de faire évader un prisonnier de guerre, te voilà coupable de haute trahison... et nous te tenons enfin!

CHAPITRE DOUZIÈME