X

Trois mois s’étaient écoulés.

Don Paëz avait défié la fortune—la fortune avait relevé le gant et accepté le défi.

Depuis trois mois, tout semblait conspirer contre le colonel des gardes disgracié.

C’était un triste gouvernement que celui de l’Albaïzin, un gouvernement monotone et isolé du théâtre de la guerre, dans lequel don Paëz n’avait autre chose à faire qu’à veiller sur des canons rouillés regardant les canons inoffensifs de l’Alhambra.

La garnison de l’Albaïzin se composait d’environ deux mille hommes; sur ces deux mille hommes, cinq cents à peine étaient dévoués au gouvernement; le reste semblait obéir à quelque chef mystérieux et inconnu qui, d’un signe imperceptible, approuvait ou désapprouvait les ordres de don Paëz.

Et don Paëz cherchait vainement, parmi ses officiers, ce chef qui paraissait être le vrai gouverneur;—il ne rencontrait autour de lui que des marques d’un respect équivoque et une obéissance ironique à laquelle il ne pouvait se tromper.

Parfois il se prenait à espérer que le théâtre de la guerre se rapprochant, il lui serait enfin permis d’y prendre part et de reconquérir, par un coup d’éclat, cette faveur qu’il avait perdue.

Mais la fortune paraissait lui refuser cette revanche.

Les Maures, cernés dans les Alpunares par des forces imposantes, se défendaient vaillamment, ayant leur roi à leur tête, et se montraient peu soucieux de marcher sur Grenade, leur ville sainte.

Pas plus que don Paëz, le marquis de Mondéjar, qui commandait à l’Alhambra, n’apercevait, dans le lointain, la fumée de l’artillerie, et il semblait frappé de la même disgrâce—car les ordres formels du roi étaient que les gouverneurs de Grenade et de l’Albaïzin n’abandonnassent, sous aucun prétexte, leurs murailles respectives pour faire une sortie et marcher à la rencontre des Maures.

Un jour, cependant, le bruit lointain d’une mousqueterie très vive était venu retentir en échos affaiblis jusqu’aux remparts de l’Albaïzin; puis un nuage de fumée avait obscurci l’horizon; enfin, aux rayons du soleil levant, les armures avaient étincelé et miroité comme un fleuve d’acier...

L’espoir revint au cœur du morne don Paëz; il monta anxieux, haletant, au sommet d’une tour; il suivit les péripéties du combat qui paraissait devoir être fatal aux Espagnols; et enfin, dominé par un sentiment d’égoïsme facile à comprendre, il poussa un cri de joie en voyant un corps d’armée mauresque passer sur le corps des carrés espagnols enfoncés, et marcher victorieux sur Grenade.

Un siége! pensa-t-il, une défense héroïque, les canons de l’Albaïzin s’éveillant enfin de leur long sommeil; les remparts de Grenade enveloppés d’un manteau de fumée, les balles sifflant, les glaives froissant les glaives, les cris de joie des vainqueurs insultant aux imprécations des mourants... Et, au milieu de ce tumulte, lui, don Paëz, fier et calme, l’épée nue, donnant ses ordres d’une voix retentissante et creusant, sous les murs de Grenade, un tombeau à cette armée assez hardie pour le venir braver!

Don Paëz descendit de son poste d’observation, il revêtit ses habits de combat, il ordonna qu’on prît les armes, et que chaque tourelle, chaque bastion fussent occupés.

Ses ordres furent ponctuellement exécutés.

En même temps, à l’Alhambra, les mêmes dispositions de défenses furent prises, et la lutte promit d’être gigantesque.

Debout sur le rempart, une lunette d’approche à la main, don Paëz suivait attentivement du regard la marche rapide de l’ennemi.

Ses forces étaient nombreuses: plus de dix mille hommes s’avançaient au galop et traînant de l’artillerie de campagne; ils n’étaient plus qu’à un quart de lieue, et leurs phalanges se déroulaient comme une immense collerette de fer sur les collines verdoyantes que domine l’Alhambra.

Don Paëz fit pointer les canons et s’apprêta à saluer les Maures d’une pluie de feu.

Mais soudain ils s’arrêtèrent et parurent se consulter.

L’impatient don Paëz frémit et attendit qu’ils se remissent en route...

Il attendit vainement: les Maures se rangèrent seulement en bataille dans la plaine et sur les hauteurs; puis ils semblèrent offrir le combat aux deux garnisons de Grenade et de l’Albaïzin.

—Cordieu! s’écria don Paëz, puisqu’ils n’osent venir, nous allons les inviter.

Et quittant le rempart, il fit sonner le boute-selle, mit ses cavaliers et ses fantassins en ordre de bataille, ordonna qu’on ouvrît les portes et demanda son meilleur cheval.

Jusque-là ses ordres avaient été suivis ponctuellement; mais, au moment où il mettait le pied à l’étrier, don Fernando y Mirandès, capitaine des dragons de l’Albaïzin, sortit des rangs, s’approcha le chapeau à la main de don Paëz, qui l’accueillit avec un geste d’étonnement, le salua et lui dit avec courtoisie:

—Pardon, monseigneur, je voudrais vous entretenir une minute à l’écart.

—Que me voulez-vous? demanda le gouverneur en fronçant le sourcil.

—Vous rappeler simplement une loi martiale, monseigneur.

—Quelle est cette loi?

—Celle qui interdit à un commandant de navire de quitter son bord et à un gouverneur de forteresse d’abandonner ses murs.

Don Paëz frémit de colère:

—Eh bien? demanda-t-il.

—Eh bien! monseigneur, vous allez, ce me semble, quitter les remparts de l’Albaïzin et faire une sortie?

—Sans doute.

—Et vous manquerez à votre devoir, monseigneur, votre devoir étant de ne point abandonner l’Albaïzin.

—Même quand l’ennemi me provoque?

—Même quand l’ennemi vous provoque.

La lèvre de don Paëz se crispa:

—Monsieur, dit-il sèchement, vous êtes un simple capitaine de dragons, et vous êtes sous mes ordres, n’est-ce pas?

—Sans doute, monseigneur.

—Eh bien! monsieur, je n’ai point de conseils à recevoir de vous, et je ne relève ici de personne. Une armée mauresque est devant nos murs, cette armée nous provoque, il est de mon devoir, il y va de l’honneur de l’Espagne de marcher à sa rencontre et d’accepter le combat.

—Je comprends, dit flegmatiquement don Fernando, qu’il est du devoir d’un gouverneur de faire sortir une partie de sa garnison...

—Ah! vous comprenez cela?

—Tandis que le gouverneur, poursuivit don Fernando impassible, doit, lui, demeurer avec le reste derrière ses murailles.

—Corbleu! exclama don Paëz impatienté, ma manière de voir diffère de la vôtre, monsieur, et je vous trouve bien hardi de commenter mes ordres et ma volonté.

—Monseigneur, répondit le capitaine avec calme, vous désobéissez au roi.

—Je ne le crois pas, fit don Paëz en raillant.

—Et moi je vous l’affirme.

Don Paëz abrita ses yeux du revers de sa main, regarda les collines de l’Alhambra et aperçut les bataillons du marquis de Mondéjar qui descendaient au pas de course et s’apprêtaient à passer le Daro pour marcher à la rencontre des Maures.

—Tenez, dit-il avec un sourire de triomphe, voyez, monsieur; la garnison de l’Alhambra tranche la question. A cheval! monsieur, à cheval! ou nous arriverons les derniers.

—Pardon, fit l’imperturbable don Fernando, demandez votre lunette, monseigneur, et regardez bien le chef qui marche en tête des troupes de l’Alhambra, vous verrez que ce n’est point M. de Mondéjar.

Don Fernando disait vrai. C’était le vice-gouverneur de Grenade qui les conduisait.

Don Paëz rugit.

—Eh bien! s’écria-t-il, si par un puéril respect d’une vieille loi martiale, M. de Mondéjar demeure sur ses remparts alors que le canon va tonner, moi, don Paëz, je n’y resterai point. A cheval, monsieur, et, j’en suis sûr, le roi sera content d’une pareille désobéissance!

—Vous vous trompez, monseigneur, car la volonté formelle du roi est que vous ne sortiez point de l’Albaïzin.

—Pourriez-vous m’en fournir une preuve?

—Volontiers, monseigneur.

Don Fernando ouvrit son justaucorps et tira de son sein un parchemin scellé du sceau royal. Don Paëz le prit, le parcourut et pâlit.

Le parchemin contenait les quelques mots suivants:

«Notre volonté royale est que, sous aucun prétexte, et l’ennemi fût-il sous les murs, le gouverneur de l’Albaïzin ne franchisse les murs de sa forteresse. S’il résistait à cet ordre, il serait déclaré coupable de haute trahison, déchu de son rang et de son emploi, et don Fernando y Mirandès serait chargé du gouvernement provisoire de l’Albaïzin.

La signature du roi était authentique.

Don Paëz poussa un cri de rage, et mesurant don Fernando du regard:

—C’était donc vous, fit-il avec hauteur et dédain, qui étiez le véritable gouverneur ici?

—Vous vous trompez, monseigneur, répondit humblement le capitaine, j’étais simplement chargé de vous rappeler la volonté du roi.

—Je m’y soumets, monsieur, fit don Paëz avec un calme superbe; mais souvenez-vous bien de ceci: le chancelier don José Déza, dont vous me paraissez être l’âme damnée, a la première manche de notre partie, mais j’aurai la seconde, et qu’il prenne garde!

Le capitaine s’inclina avec indifférence.

—Prenez, dit-il, les troupes de la garnison qu’il vous plaira, monseigneur, j’emmène les autres au combat... Et c’est mon droit, ajouta-t-il, car je commande ici en second.

Il remit son chapeau et sauta en selle.

Don Paëz promena son œil d’aigle sur cette petite armée rangée en bataille; il mesura les dragons d’un regard de mépris, puis désignant du doigt les cinq cents lansquenets allemands:

—Restez ici, dit-il; don Fernand vient de me faire observer que le devoir d’un gouverneur était de ne point abandonner le siége de son gouvernement... Et il a raison. Ouvrez les portes!

Les deux régiments espagnols sortirent de l’Albaïzin, ayant à leur tête don Fernando y Mirandès; il ne demeura plus dans la forteresse que don Paëz, gouverneur illusoire, et les lansquenets qui, seuls, lui étaient dévoués et prêts à se faire hacher pour lui.

—O fortune! s’écria alors le favori déchu, tu ne m’as point vaincu encore!

Il regagna son poste d’observation et voulut être spectateur de ce combat auquel la fatalité lui défendait de prendre part.

C’était le matin, nous l’avons dit, par une matinée splendide de l’Espagne avec un soleil étincelant qui miroitait sur les brumes bleuâtres flottant encore au flanc des collines, et jetées comme une mantille de gaze sur les épaules grises des rochers et les tours noircies des forteresses.

L’armée maure, immobile ainsi qu’un mur d’acier, attendait le choc de l’armée espagnole avec la confiance de son droit et de la supériorité de ses forces. Les bataillons de l’Alhambra et ceux de l’Albaïzin couraient, au contraire, à sa rencontre, avec l’impétuosité de troupes fraîches que les marches forcées n’ont point lassées avant le combat.

Le choc fut terrible, les Maures reculèrent; leur centre parut s’enfoncer indéfiniment vers le nord, et, croyant sans doute à une défaite prématurée, les Espagnols poussèrent en avant et voulurent poursuivre, l’épée haute, ces prétendus fuyards.

Mais soudain les ailes de l’armée maure, massée sur les collines voisines, se déployèrent rapidement et, par une manœuvre habile, se rejoignirent sur les derrières de l’armée espagnole.

Alors le centre qui avait lâché pied jusque-là s’arrêta, fit tête à l’ennemi, et celui-ci, enveloppé de toutes parts, se trouva enclavé par une muraille d’acier et dans l’impérieuse nécessité de former un carré et de changer son rôle d’agression en une attitude de défense.

Don Paëz, du haut de sa tour, assistait à ce combat, et son égoïsme, son ressentiment parlant plus haut que le devoir, il se réjouit presque de voir le combat prendre cette tournure fatale aux troupes espagnoles.

Le poing sur la hanche, un sourire d’orgueil aux lèvres, il contemplait cette mêlée terrible que la fumée du canon et les reflets du soleil semblaient couvrir d’un voile aux couleurs changeantes, d’un manteau de soie et de pourpre qui en obscurcissait les détails pour imprimer à l’ensemble un cachet de poésie grandiose.

Pendant une moitié de la journée, le canon et la mousqueterie grondèrent dans la plaine, et les rangs des Maures cessèrent de se rétrécir comme une chaîne de fer et d’airain autour des Espagnols, qui se défendaient et tombaient un à un avec l’héroïsme du désespoir.

Et à mesure que l’armée maure avançait, don Paëz souriait et sentait la joie inonder son cœur et sa tête. Il la voyait déjà se déployer poudreuse et triomphante sous les canons de l’Albaïzin et de l’Alhambra, venir se heurter à ses murailles, et alors...

Alors lui, don Paëz, aurait le droit d’agir; il pourrait pointer le premier canon et s’envelopper d’une héroïque draperie de fumée et de gloire, auréole magique dont les rayons iraient éclairer les marches du trône de Philippe II, feraient tressaillir l’infante de joie et d’orgueil, et pâlir ses ennemis d’impuissance et de colère!

Alors encore, le gouvernement illusoire de l’Albaïzin grandirait de toutes les hauteurs du péril; il deviendrait le boulevart de Grenade et de l’Espagne entière; et comme don Paëz n’avait jamais désespéré de son étoile, comme il se reprenait à croire en elle avec plus de ferveur encore, il faudrait bien que sous le feu de son artillerie, les fossés de ses murs devinssent le tombeau de cette armée déjà victorieuse.

Le fracas de la mousqueterie allait s’apaisant, à mesure que l’armée maure avançait; les Espagnols décimés, sanglants, éperdus, étaient parvenus à faire une trouée, et accouraient vers leurs murailles pour s’y abriter et les défendre.

Don Paëz quitta le rempart un instant pour donner ses ordres de combat;—puis, comme la mode d’alors était de revêtir ses plus riches habits un jour de bataille, il demanda son épée à poignée de diamants, son manteau brodé d’or, son feutre à plume blanche, et il remonta sur le rempart.

L’armée maure avançait toujours.

Don Paëz pointa une pièce de sa main gantée, il prit une lance enflammée et se tint prêt à mettre le feu.

Mais soudain une manœuvre s’opéra dans les rangs des Maures qui, au lieu de poursuivre leur course vers les murailles de Grenade firent volte-face, s’arrêtèrent une minute, puis se retirèrent lentement hors de la portée du canon.

La lance tomba des mains de don Paëz anéanti.

En même temps, il se sentit tiré par le pan de son manteau; il se retourna et aperçut le lévrier d’Hector.

Le lévrier avait dans sa gueule une bague qu’il laissa tomber sur la dalle.

Cette bague signifiait:—le péril a grandi.

L’œil de don Paëz s’enflamma, il frappa le sol du pied et s’écria: La veille du supplice est quelquefois l’aurore du triomphe, et je veux triompher!

CHAPITRE ONZIÈME