V
Quel était donc ce nouveau personnage?
C'est ce que nous allons vous dire en peu de mots.
A peine l'Irlandaise était-elle dans sa chambre que la scène avait subitement changé au parloir.
Mistress Fanoche avait fait un signe, et à ce signe, la grande dame osseuse prenant un air méchant et ramenant avec un geste de fureur ses bésicles, sur le bout de son nez crochu, avait dit d'une voix impérieuse:
—Allons, vilaine marmaille, au lit!
Les petites filles alors, toutes tremblantes, s'étaient levées de table sans mot dire et avaient suivi leur terrible maîtresse, qui les avaient conduites dans le vestibule et leur avait fait gravir l'escalier qui montait aux étages supérieurs.
Mistress Fanoche était demeurée un moment, absorbée par la lecture d'une lettre qu'elle avait tirée de sa poche et que certainement elle ne lisait pas pour la première fois, car le papier en était sali et froissé.
L'œil de cette femme brillait d'une joie infernale, et elle murmurait tout en lisant:
—C'est une fière chance tout de même qu'au lieu de revenir de Greenwich par l'omnibus, j'aie pris le Penny-Boat. Maintenant sir John Waterley et miss Émily peuvent venir, j'ai un fils à leur rendre. Pourvu que mon commissionnaire ait trouvé Wilton.
Elle achevait à peine qu'on frappa à la porte.
—Entrez, dit-elle.
Un homme parut.
Un homme d'aspect repoussant et presque aussi déguenillé que le bon Shoking.
Il portait une barbe épaisse et de grands cheveux.
Cheveux et barbe dissimulaient presque en entier un visage couturé de mystérieuses cicatrices, qu'éclairaient deux petits yeux pleins de férocité.
—Ah! vous voilà, Wilton? dit mistress Fanoche.
—Oui, madame.
—Vous n'êtes pas gris, au moins.
Cet homme eut un sourire amer.
—Je n'ai ni bu ni mangé depuis hier, dit-il.
—Voilà un verre de bière et une tartine; mais dépêchez-vous, dit mistress Fanoche, tandis que cet homme s'approchait avec avidité de la table encore servie, nous avons à causer sérieusement, Wilton.
—De quoi s'agit-il, milady? fit-il d'un ton ironique; avons-nous quelque petite fille à noyer ce soir?
—Non, mais il faut ressembler vos souvenirs.
—J'ai bonne mémoire, allez, dit-il, avec un accent sinistre; si bonne que la nuit quand la faim m'empêche de dormir, il me semble voir danser sur la paille qui me sert de lit toutes les petites créatures dont j'ai été le bourreau.
—C'est très-poétique ce que vous dites là, Wilton, fit mistress Fanoche en haussant les épaules; mais nous n'avons vraiment pas le temps de parler de ces choses. Il y a deux livres à gagner tout de suite, et une livre de pension par semaine pendant un an.
—Milady, répliqua Wilton d'un air farouche, et donnant cette qualification à mistress Fanoche en manière d'ironie, on a tort de représenter le diable avec des cornes. Le diable, c'est une femme, et cette femme, c'est vous.
—Soit, dit-elle. Vous laisserez-vous tenter?
—Il le faut bien, dit Wilton qui se versa un second verre d'hafnaf, c'est-à-dire de boisson mélangée par moitié. De quoi est-il question?
—Il faut d'abord faire remonter vos souvenirs à neuf ans.
—Bon!
—Vous rappelez-vous qu'il y a neuf ans, un soir, un gentleman vint ici, apportant un enfant dans son manteau?
—Il en est tant venu de gentlemen apportant des enfants! dit Wilton.
—Soit, mais celui-là vous ne pouvez l'avoir oublié.
—Son nom?
—Il s'appelait sir John Waterley, était officier dans l'armée des Indes et partait le lendemain pour Calcutta, d'où vraisemblablement il ne devait plus revenir, car il était atteint d'une maladie qu'on disait mortelle.
Cet enfant était le fils de ce gentleman et d'une jeune fille de trop grande naissance,—miss Émily Homboury, la fille d'un pair d'Angleterre,—pour qu'il pût jamais songer à l'épouser.
Il nous apportait l'enfant avec mission d'en prendre soin, de l'élever jusqu'à l'âge de quinze ans, et de lui donner plus tard un état d'honnête ouvrier, nous annonçant que jamais ni sa mère ni lui ne pourraient le réclamer.
—Ah! je me souviens maintenant, dit Wilton, qui se versa un troisième verre d'hafnaf; sir John vous remit une bourse qui contenait huit cents livres; et comme vous ne vous souciez guère de dépenser cette somme à l'éducation du petit, vous la gardâtes, et lorsque sir John fut parti, j'allai jeter l'enfant dans la Tamise, au-dessous du pont de Londres.
—C'est cela même.
—Mais pourquoi donc me dites-vous cela, milady?
—Parce que, maintenant, on me réclame l'enfant.
—Qui?
—Sir John.
—Il n'est donc pas mort?
—Non, et il vient d'épouser à Cannes, en France, miss Émily, qui a perdu son père, qui s'est jetée aux genoux de son frère, lui a tout avoué et que son frère a pardonnée.
—Miséricorde! dit Wilton. Eh bien! que ferez-vous, ma chère? ajouta-t-il lorsqu'il eut pris connaissance de cette lettre salie et froissée que mistress Fanoche lui mit sous les yeux.
Un superbe sourire vint alors aux lèvres de la nourrisseuse d'enfants.
—Tous les enfants nouveau-nés se ressemblent, dit-elle.
—C'est un peu vrai.
—Que réclame sir John? un enfant qui doit avoir maintenant neuf à dix ans.
—Sans doute.
—Eh bien! je lui rendrai un enfant de cet âge.
—Mais cet enfant... où est-il?
—Là, dit mistress Fanoche. Venez...
Elle prit une lampe et ouvrit la porte de la chambre où dormait le petit Ralph et où Jenny l'Irlandaise était affaissée lourdement sur le sol.
—Une femme! dit Wilton en entrant.
—Oui, répondit mistress Fanoche, mais ne craignez rien... Elle ne s'éveillera pas avant trois ou quatre heures d'ici.
—Oh!
—J'ai versé dans son bol de thé deux gouttes d'opium, et toutes les cloches de Saint-Paul ne la réveilleraient pas. Il ne tient même qu'à vous, Wilton, ajouta-t-elle avec un sourire féroce, qu'elle ne s'éveille jamais.
—Ah! c'est pour cela?...
—C'est pour cela, dit-elle.
Wilton s'approcha du lit où dormait l'enfant.
—Qu'il est beau! fit-il naïvement.
—N'est-ce pas?
—On dirait un ange endormi.
—Eh bien! il dort et ne fait pas un mauvais rêve, hein? Il sera peut-être pair d'Angleterre quelque jour.
—Mais, ma chère, dit Wilton, vous ne songez pas à une chose...
—Laquelle?
—Cet enfant de dix ans se souvient de son pays.
—Soit.
—De sa mère.
—D'accord.
—Vous ne tromperez pas sir John et miss Émily un quart de minute.
—Vous vous trompez, Wilton.
—Comment cela?
—J'ai arrangé une petite fable bien simple et bien naturelle, mon cher.
—Voyons.
—J'ai confié l'enfant tout petit à une nourrice irlandaise.
—Oui. Je lui faisais passer de l'argent tous les mois et elle me donnait des nouvelles de l'enfant. Quand j'ai reçu la lettre de miss Émily, je lui ai écrit, et elle est venue. Je l'ai récompensée généreusement, et elle est retournée dans son pays.
—Bien imaginé, ma chère, dit Wilton, et je persiste de plus en plus dans mon opinion que le diable c'est une femme, et que cette femme, c'est vous.
—Trêve de niaiseries, dit mistress Fanoche, il faut faire disparaître cette femme.
—Comment?
Mistress Fanoche haussa les épaules.
—Et le pont de Londres? dit-elle.
—C'est juste. Mais...
Et Wilton se gratta l'oreille.
—Mais?... dit sèchement mistress Fanoche.
—Une femme, ça ne s'emporte pas dans un manteau comme un enfant.
—Bah! dit mistress Fanoche, le cabman de White-Chapel n'est pas mort, j'imagine.
—Non, certes.
—Il y a deux livres pour lui.
Wilton hésitait encore.
Mistress Fanoche sortit une bourse de sa poche et y prit deux guinées.
—Et je paye d'avance, dit-elle.
—Ma foi! murmura Wilton, les temps sont durs... et il faut vivre.
Et il souleva l'Irlandaise et lui dit:
—Elle est lourde... il faudra faire un joli effort pour la jeter à l'eau.
La pauvre Irlandaise ne s'éveilla pas. Le narcotique avait fait d'elle un cadavre.
—Et nous, dit mistress Fanoche, ne perdons pas de temps. Il faut chercher le cabman.
—Je me suis douté que nous aurions besoin de lui, répondit Wilton, et c'est lui qui m'a amené. Il est à la porte.
Un rayon de joie infernale passa dans les yeux de mistress Fanoche.