VI
Mistress Fanoche souleva de nouveau l'Irlandaise sans connaissance.
—Allons, dit-elle à Wilton, chargez-la moi sur vos épaules et partez.
—Un moment, dit Wilton; vous allez trop vite, ma chère.
—Que voulez-vous dire?
—Je n'ai pas consulté le cabman.
En anglais cabman veut dire cocher.
—On le payera.
—Je le pense bien, dit Wilton, mais...
—Mais quoi?
—Il demandera sans doute plus cher pour une femme que pour un enfant.
Mistress Fanoche avait une certaine ampleur dans les idées.
Au besoin elle savait ne pas compter.
Elle versa le contenu de sa bourse sur la table. Il y avait bien quinze guinées.
—Prenez tout, dit-elle, et arrangez-vous avec le cabman; mais emportez cette femme.
Wilton prit l'argent, le mit dans sa poche, et chargea l'Irlandaise sur son dos.
—Bon! dit-il. Mais il faut veiller aux policemen.
—Je vais sortir la première, répondit mistress Fanoche.
Elle passa en effet dans le vestibule, laissa la lampe sur un dressoir, ouvrit la porte avec précaution et regarda au dehors.
Depuis environ trois heures que la malheureuse Irlandaise était entrée chez mistress Fanoche, le brouillard s'était épaissi.
On n'y voyait pas à dix pas de distance, et les becs de gaz apparaissaient sans rayonnement, comme des charbons au milieu d'un nuage de cendres.
L'Anglais se mêle peu des affaires d'autrui; il passe et ne s'arrête pas.
Le policeman seul a le droit et le loisir de se montrer curieux.
Mistress Fanoche n'avait donc qu'à se préoccuper du policeman.
Mais le brouillard était épais, et Dudley street est une rue où on vole peu de mouchoirs; par conséquent, le policeman y est rare.
Le cabman était à la porte.
—Oh! oh! dit-il en voyant apparaître mistress Fanoche qui jetait autour d'elle un coup d'œil investigateur, il paraît qu'on a besoin de moi.
—Oui, et le prix de la course est bon, dit-elle.
En même temps, elle se tourna vers Wilton, qui était déjà au seuil de la porte, l'Irlandaise sur son dos.
—Vite! dit-elle, la rue est déserte.
Wilton, qui était d'une force herculéenne, s'élança dans le cab si rapidement, que le cabman n'eut pas le temps de voir de quelle nature était le lourd fardeau qu'il portait et qu'il mit dans le hanson.
Le hanson est cette voiture à deux roues, rapide et légère, que le cocher conduit par derrière, et qu'on désigne improprement en France sous le nom de cab, attendu que cab signifie voiture et par conséquent une voiture à quatre comme à deux roues.
Mistress Fanoche rentra dans la maison et referma la porte.
—London-Bridge! cria Wilton au cabman.
Le cabman rendit la main à son cheval et le hanson partit au grand trot.
Alors Wilton se mit à arranger son colis comme il le disait; c'est-à-dire qu'il dressa l'Irlandaise, toujours endormie, dans un coin du cabriolet et la soutint avec un de ses bras.
On eût dit d'un amoureux qui passe son bras sous la taille de sa femme aimée.
Le hanson descendit dans la direction du Strand en prenant Saint-Martin's-lane.
Cette rue, dont le plan incliné est assez rapide, possède deux ou trois forges de carrossiers.
L'une de ces forges, ouverte sur la rue, flamboyait et son rayonnement triompha si victorieusement du brouillard qu'au moment où le hanson entrait dans le cercle de lumière qu'elle projetait au loin, le visage de l'Irlandaise se trouva éclairé comme en plein jour.
Wilton tressaillit.
Jusque-là, il n'avait pas même regardé cette femme qu'il s'était chargé d'aller noyer pour de l'argent.
Maintenant il venait de la voir, et cette beauté, à laquelle le sommeil donnait une expression séraphique, fit sur lui une impression bizarre.
—Une belle fille! c'est dommage de mourir si jeune.
Mais le hanson continua sa route et sortit du cercle lumineux de la forge, et le beau visage de l'Irlandaise rentra dans l'obscurité.
Wilton eut un ricanement:
—Par Saint-Georges! murmura-t-il, je crois que j'ai eu un mouvement de pitié. Ah! ah! ah! est-ce mon métier, à moi, d'avoir pitié? je ferais mieux de garder ma sensibilité pour le jour où on me pendra à la porte de Newgate, ce qui ne peut manquer d'arriver tôt ou tard.
On approchait du Strand. Tout à coup le hanson s'arrêta.
En même temps le cabman souleva la petite trappe qui permet au cocher de communiquer avec le voyageur qui est dans l'intérieur de la voiture, c'est-à-dire au-dessous de lui.
—Hé! Wilton? cria le cabman.
—Que veux-tu? répondit celui-ci.
—Je veux causer un brin avec toi.
—Parle...
—Qu'est-ce que nous emportons au pont de Londres?
—Une femme.
—Morte?
—Non, endormie.
—Ça ne me va pas, Wilton.
—Et pourquoi?
—Parce que ça ne me va pas... Je veux bien noyer des enfants, mais pas de femmes.
—N'est-ce pas la même chose?
—Non, d'abord ça porte malheur.
—Tu veux rire!
—Ensuite, elle se réveillera... elle criera...
—Il n'y a pas de danger... elle a bu de l'opium et elle est comme morte.
—Et combien nous donne-t-on pour cela?
—Cinq guinées.
—Pour nous deux?
—Non, à chacun.
Le cabman hésitait encore.
—C'est une vilaine besogne, Wilton, répéta-t-il.
—On m'a payé d'avance, dit Wilton pour décider le cabman. Veux-tu ton argent?
—Donne donc alors, fit le cabman avec un soupir; mais tu verras que nous ferons quelque jour une jolie grimace devant Newgate et que nos pieds battront le vide.
—Au petit bonheur, dit Wilton, autant mourir comme ça qu'autrement.
Il passa cinq guinées au cabman, par la trappe ouverte dans le plafond de la voiture.
—Je gagne cinq guinées à ce jeu-là, pensa-t-il, car mistress Fanoche m'en a donné quinze.
Le hanson arriva dans le Strand.
Le brouillard était encore épais; mais il y a de beaux magasins dans le Strand et comme il n'était guère plus de onze heures du soir, il y en avait encore quelques-uns d'ouverts qui étincelaient de lumière.
De temps en temps un flot de clarté pénétrait dans le cab et le visage angélique de l'Irlandaise apparaissait à Wilton.
Alors le bandit tressaillait et avait un battement de cœur.
Après le Strand, on entra dans Fleet-street, puis on prit la rue de Farington qui descendait vers le fleuve.
Le cheval marchait un train d'enfer.
Mais à mesure qu'on approchait de la rivière, Wilton sentait son cœur battre plus fort.
Vers le milieu de Farington, il souleva de nouveau la trappe.
—Arrête un moment, dit-il.
—Pourquoi faire? demanda le cabman.
—Je vais boire un peu de gin.
Et il sauta à terre et entra dans un public-house.
Il but deux verres de gin coup sur coup, paya avec une des guinées de mistress Fanoche et regagna le hanson.
—En route! ça va mieux.
L'Irlandaise était toujours affaissée et inerte dans un coin de la voiture.
On eût dit que Wilton conduisait un cadavre.
Le hanson tourna dans Thames-street, c'est-à-dire la rue de la Tamise, et en quelques minutes il arriva à London-Bridge.
Le pont de Londres que sillonnent tout le jour des milliers de voitures, de camions et de chariots, sur lequel passent, de dix heures du matin à six heures du soir, près d'un demi-million de piétons, est désert quand vient la nuit.
Le hanson s'y engagea.
—Arrête-toi au milieu, cria Wilton au cabman.
En même temps, il tira une corde de sa poche et se mit en devoir de lier les pieds et les mains de l'Irlandaise, de façon qu'elle allât au fond et ne pût se débattre, en admettant que la fraîcheur de l'eau triomphât de sa léthargie.
Le hanson s'arrêta.
Alors Wilton prit l'Irlandaise dans ses bras, descendit et s'approcha du parapet.