VIII

La nuit était froide, nous l'avons dit, et d'après les calculs de mistress Fanoche, les effets du narcotique absorbé par l'Irlandaise devaient se dissiper au bout de trois ou quatre heures.

Déjà Jenny avait poussé un soupir, tandis que Wilton la prenait dans ses bras.

Il n'y avait pas encore une heure que les deux misérables l'avaient déposée sur ce banc de Welleclose-square, qu'elle commença à s'agiter.

Ses membres raidis par la léthargie, retrouvèrent peu à peu leur élasticité et leur souplesse; son sein se souleva, ses lèvres s'entrouvrirent et murmurèrent un nom:

Ralph!

Le nom de son enfant n'est-il pas le premier mot que prononce une mère en s'éveillant?

Car elle avait rêvé, la pauvre mère, tandis que les deux bandits agitaient la question de savoir s'ils l'enverraient s'endormir du dernier sommeil dans les flots noirs de la Tamise, ou s'ils lui feraient grâce de la vie.

Et son rêve était plein de son fils.

Elle le voyait grand et fort, marchant d'un pas assuré vers de hautes destinées, et jetant autour de lui comme une trace lumineuse.

Et quand ses lèvres se furent agitées, ses yeux s'ouvrirent.

Durant son sommeil, le Wapping s'était éveillé.

La vie nocturne est partout à Londres, dans les palais de Belgrave-square, comme dans les antres de White-Chapel, dans Regent-street comme au Wapping.

Le Wapping avait ouvert ses maisons de nuit.

Les public-houses flamboyaient; les mendiants et les voleurs s'attroupaient à la porte, la musique sauvage du bal Windson sortait par bouffées des profondeurs d'une cave. Des ombres, plutôt que des créatures humaines, traversaient le square dans tous les sens.

Car, à Londres, l'orgie elle-même est silencieuse, et le vice marche sans bruit.

L'Irlandaise, ayant ouvert les yeux, crut que son rêve continuait et avait seulement changé d'aspect et de tableau; mais les âpres brises du brouillard, le vent frais qui lui fouettait le visage, l'eurent bientôt convaincue qu'elle ne dormait pas.

Où était-elle?

Elle appela son fils:

—Ralph, mon enfant, où es-tu?

Ralph ne répondit pas.

Elle se leva, éperdue, jetant un regard égaré autour d'elle.

Le square était sinistre; ses lumières, éparses çà et là comme des phares dispersés sur une mer orageuse, sinistres aussi.

—Mon Dieu! mon enfant... où suis-je? dit-elle en prenant sa tête à deux mains.

Elle fit quelques pas en avant, puis s'arrêta, comme si elle eût voulu rassembler ses souvenirs épars.

Et soudain elle se rappela.

Elle revit le parloir, les deux dames, les petites filles et la petite chambre où on les avait conduits, elle et son fils.

Elle se souvint des terreurs de l'enfant, qui voulait s'en aller.

Elle se souvint encore qu'un sommeil de plomb s'était emparé d'elle, et qu'elle n'avait pas eu le temps de se mettre au lit.

Alors elle jeta un grand cri, un cri de désespoir suprême.

On l'avait endormie pour lui voler son enfant.

Où était-elle?

Comment s'appelait cette place où on l'avait amenée?

Quel était le nom de la rue dans laquelle était la maison de mistress Fanoche?

Elle ne le savait pas!

Cependant les mères ont des courages de lionne.

—Je chercherai, dit-elle, je trouverai... je leur arracherai mon fils.

Et elle se mit à courir droit devant elle d'abord.

Elle crut que Welleclose-square était Soho-square, qu'elle avait aperçu en cheminant avec Shoking.

Comment aurait-elle deviné qu'on l'avait transportée à près de quatre mille du square Saint-Gilles?

Elle se mit donc à parcourir une à une les rues et les ruelles qui entourent Welleclose-square, tantôt jetant un cri de joie et croyant se reconnaître, tantôt s'arrêtant avec effroi, car la lueur d'espérance s'éteignait, et elle ne se retrouvait plus.

Des hommes en haillons passaient auprès d'elle et quand la lueur d'un bec de gaz leur permettait de voir son beau visage, ils lui adressaient des propositions honteuses et lui disaient des mots obscènes.

Jenny prenait la fuite et recommençait ses recherches, mais toujours elle revenait dans Welleclose-square.

Un groupe de femmes avinées se querellaient à la porte d'un public-house.

Jenny eut le courage de s'approcher d'elles et de leur dire:

—Où est donc Saint-Gilles?

Les unes se mirent à rire, les autres l'appelèrent milady. Aucune ne lui répondit.

Mais une ignoble créature dont, les loques hideuses étaient couvertes d'une vieille fange, une de ces femmes qui n'ont plus rien d'humain, s'élança vers elle comme une furie:

—Que viens-tu faire ici? dit-elle; est-ce que tu es du quartier? Non, tu viens parce qu'il y a un arrivage de matelots aux Saylors'-house, et qu'ils ont de l'argent... et tu veux nous prendre notre part. Va-t-en... va-t-en!...

Et elle levait ses poings fermés sur elle.

Jenny épouvantée voulut fuir.

Mais la terrible femme la saisit par le bras et lui dit encore:

—Qui cherches-tu ici, dis, qui cherches-tu? Ce n'est pas Williams au moins... car, vois-tu, Williams, c'est mon amant... et je ne veux pas qu'on y touche!...

—Je cherche mon enfant! répondit d'une voix déchirante Jenny, qui essayait de se soustraire aux doigts crochus de cette femme.

Les autres riaient et dansaient:

—Elle est toujours jalouse, Betsy... ah! ah! ah!

—Ayez pitié de moi, suppliait Jenny, je vous jure que je ne connais pas Williams dont vous parlez...

—Tu mens! disait la femme avinée, tu cherches Williams, je le vois bien!

—Qui parle de Williams? s'écria tout à coup une voix rauque et masculine.

Et un homme s'avança dans le cercle de lumière douteuse au milieu duquel se passait cette scène.

Cet homme était un matelot, mais un matelot ignoble et sale, aux épaules larges, aux jambes tordues, à la face rougeaude et perdue par la boisson, aux deux cotés de laquelle pendaient de longs cheveux d'un blond ardent.

—C'est moi qui suis Williams! dit-il.

Il aperçut Jenny et dit:

—Quelle est cette femme? elle n'est pas du quartier... je ne la connais pas... Tiens, elle est belle!...

—Ayez pitié de moi, disait Jenny en joignant les mains... défendez-moi...

—Ah! tu la trouves belle! hurla l'ivrognesse... Eh bien! je vais lui arracher les yeux.

Mais elle reçut un coup de poing du matelot en plein visage, et elle tomba dans le ruisseau en poussant un sourd grognement.

—Ce Williams, cria une autre créature, quand il y a une jolie femme... elle est pour lui...

Williams avait posé sous son bras le bras de Jenny et disait:

—Viens avec moi... tu n'as rien à craindre, ma chère... On me connaît dans le Wapping... et quand une femme est à mon bras, il n'y a pas de danger qu'on y touche...

—Au nom du ciel, disait Jenny, aidez-moi à retrouver mon fils.

—Tu as donc un fils?

—Oui. On me l'a pris... rendez-moi mon fils... et je vous bénirai...

—Et tu m'aimeras? fit-il avec un ricanement de bête fauve.

Elle ne comprit pas l'horrible sens de ces paroles et elle répondit:

—Oh! oui... si vous me rendez mon fils, je vous aimerai!

—Où est-il donc ton fils?

—Conduisez-moi auprès de Saint-Gilles, je trouverai.

—Saint-Gilles? fit-il. Mais c'est loin d'ici... bien loin...

—Au nom du ciel, conduisez-moi...

—Viens donc boire un coup, auparavant, dit-il.

Elle voulut se dégager, mais il tenait son bras sous le sien et l'y serrait comme dans un étau.

—Viens, répéta-t-il, je suis Williams et on ne m'a jamais résisté.

Et il l'entraîna de force et malgré ses cris dans une ruelle noire au fond de laquelle brillait une lueur sinistre.

La lueur du public-house du Cheval-Noir, le plus célèbre des repaires du Wapping.

—Encore une qui aura aimé Williams, ricanèrent les horribles créatures en les regardant s'éloigner tous deux, tandis que celle qui voulait accaparer Williams, pour elle seule, se relevait toute sanglante et l'œil poché du coup de poing.