IX

A l'angle sud-est de Welleclose-square est une ruelle qui n'a pas trois mètres de large.

Vers le milieu est un théâtre.

Mais un théâtre comme on n'en vit jamais peut-être, un théâtre où les premières loges se louent douze sous, et le parterre un penny.

Le jeune premier est un nègre; on fume et on boit pendant le spectacle.

Les prostituées qui se tiennent au balcon sont pieds nus; le parterre est composé de voleurs.

Au bout de la ruelle est le Cheval-Noir.

Public-house au rez-de-chaussée, bazar de la débauche à l'entresol, bal au premier étage et taverne dans les caves, cet établissement n'offre rien à désirer comme on voit.

Le Saylors'-house, ou pension des matelots, est à deux pas.

Quand ils sortent du Saylors'-house, ils entrent au Cheval-Noir.

Quand ils ont bu, ils se querellent, et les querelles se vident dans la rue, à coups de couteau.

La danseuse en guenilles a souvent du sang sur sa robe. C'est le vainqueur qui lui a pris amoureusement la taille.

Un escalier de dix marches conduit au sous-sol.

Là est la vraie taverne.

Depuis minuit jusqu'au jour, cinquante personnes, hommes et femmes, si on peut donner ce nom à une population fangeuse, bestiale, avinée et couverte d'affreux oripeaux, cinquante personnes boivent, mangent, se querellent, rient et chantent.

On entend claquer d'ignobles baisers sur des joues sales, on voit, à la lueur de quelques chandelles fumeuses éparses sur les tables, mousser la bière brune ou blonde dans des pots d'étain.

Derrière un comptoir garni de victuailles, trône majestueusement mistress Brandy.

C'est la femme du land-lord, c'est-à-dire du maître de l'établissement.

Celui-ci est là-haut, au public-house, affublé d'un reste d'habit noir et d'une cravate qui fut blanche, il y a déjà bien des années.

Mistress Brandy a un autre nom, mais on ne le sait plus, on l'a oublié.

Brandy veut dire eau-de-vie en anglais, et c'est un surnom qu'on a donné à la femme du land-lord.

C'est une forte et robuste commère, haute en couleur, qui a cinq pieds six pouces, des mains à couvrir une assiette, des pieds à servir de base à un monument.

Elle a donné un seul soufflet dans sa vie, à un insolent qui lui manquait de respect.

Ce soufflet a produit l'effet de la masse d'un boucher.

Le malheureux est tombé sanglant et inanimé à la droite du comptoir.

Pourvu qu'on paye, du reste, pourvu qu'on boive, mistress Brandy est tolérante.

Si deux voleurs dévalisent un matelot, elle ferme les yeux: si deux matelots jouent du couteau et qu'il y ait mort d'homme, miss Brandy appelle John.

John est un Écossais gigantesque qui lui sert de garçon et aide les deux servantes à presser la bière.

John prend le mort dans ses bras, le porte tranquillement dans la rue et revient à sa besogne comme si de rien n'était.

Le Cheval-Noir est un établissement tranquille, et jamais on n'a eu besoin d'y appeler les policemen.

D'ailleurs, dans le Wapping, il n'y a pas de policemen. Les nobles lords qui siégent au Parlement, tout à côté de Westminster, ont pensé que le peuple se protège toujours suffisamment lui-même.

Ce soir-là, toutes les tables étaient occupées dans la cave du Cheval-Noir.

Mais celle qui était à la gauche du comptoir était la plus bruyante.

On y fêtait la libération de Jack, dit l'Oiseau-bleu, un voleur célèbre qui était sorti le matin même de la prison de Midlesex, où il avait fait six mois de moulin.

Jack disait en levant son verre:

—Je bois au colonel gouverneur, qui est un brave homme et un parfait gentleman. Il m'a remis deux couronnes, un shilling, six pence, quand je suis sorti, et il m'a fait un beau discours en me recommandant d'être honnête homme à l'avenir.

—Ce farceur de Jack, dit une femme qui avait passé sa main à l'entour de la taille du pick-pokett, il est capable d'avoir promis.

—Certainement, ricana Jack, certainement, Votre Honneur, que je serai honnête homme... Dès ce soir, je vais chercher du travail.

Et tous les voleurs et toutes les prostituées de rire à se tordre.

Un des assistants haussa les épaules:

—Voilà donc de quoi faire le fier, dit-il, parce que tu reviens du moulin. J'ai bien passé par la cage aux oiseaux, moi.

—Quand on passe par là, c'est pour y retourner, dit Jack.

Il faisait allusion au cimetière des suppliciés que le condamné traverse, à Newgate, en sortant de la cour d'assises.

—Ils m'ont acquitté, dit le voleur. Braves gens, messieurs les jurés, excellentes gens, parfaits gentlemen, leurs Seigneuries! Et on continua à rire.

A une autre table, des matelots se racontaient leurs campagnes.

Un peu plus loin, une Irlandaise, qu'on appelait Jane la géante, faisait une scène de jalousie à son amant.

Mistress Brandy, impassible, surveillait tout cela d'un œil indifférent.

Cependant, quelquefois, elle regardait avec une certaine curiosité un homme qui était assis tout près du comptoir et buvait seul, à petites gorgées, un verre de grog.

C'était un homme de trente-sept à trente-huit ans peut-être, de taille moyenne, portant des favoris châtain clair, et dont le visage régulier contrastait avec les faces patibulaires qui l'entouraient.

Était-ce un Écossais, un Anglais, un Irlandais ou un Français?

Nul ne le savait.

Ce n'était pourtant pas la première fois qu'il venait au Cheval-Noir. Mais il ne parlait à personne, buvait, payait et s'en allait.

Quelquefois même il tombait en une rêverie profonde. Une fois, on avait voulu le tâter, c'est-à-dire savoir ce qu'il était, d'où il venait... s'il était voleur ou matelot, condamné en rupture de ban ou bien étranger à toutes les professions interlopes du Wapping.

Pour cela, on lui avait cherché querelle.

Il n'avait perdu ni son flegme, ni son attitude indifférente et calme; mais en trois coups de poing il avait mis hors de combat trois adversaires.

Depuis lors, on l'avait respecté.

Du reste, il parlait un anglais très-pur et sans le moindre accent.

Comme on ne savait pas son nom, on l'avait surnommé l'homme gris, à cause de son vieil habit gris, l'unique vêtement qu'on lui eût jamais vu.

Un seul habitué du Cheval-Noir avait trouvé grâce devant cette indifférence parfaite.

C'était un pauvre diable de mendiant, que tout le monde aimait pour sa philosophie, sa bonne humeur, et qui amusait fort les affreux garnements du Cheval-Noir par ses prétentions au comme il faut.

On a reconnu, dans cette rapide esquisse, notre connaissance d'une heure, Barclay dit Shoking.

Shoking, qu'on avait ainsi appelé parce qu'il trouvait toujours que ses compagnons d'orgie nocturne étaient inconvenents, Shoking, qui se vantait d'avoir des manières de gentleman et prétendait que si la fortune lui souriait un jour, il se montrerait à cheval à Hyde-park et irait prendre des glaces à Cremorn, tout comme un fils de pair, Shoking enfin, était le seul à qui l'homme gris eût quelquefois offert une pinte d'ale ou un verre de grog.

Or, ce soir-là, les voleurs riaient, les matelots se querellaient, les filles chantaient, mistress Brandy regardait l'homme gris du coin de l'œil, et celui-ci continuait à boire son verre de grog à petites gorgées, lorsque Shoking apparut en haut de l'escalier qui descendait dans la cave.

—Voilà Shoking!

—Vive Shoking!

—Hurrah pour Shoking!

Ce fut une avalanche de cris.

L'homme gris releva la tête et salua Shoking de la main.

—Bonjour, mes amis, bonjour, dit Shoking du ton protecteur d'un homme heureux.

—Tiens! s'écria une femme, il a des souliers neufs.

—Et un habit neuf, dit un voleur.

—Il a une chemise... fit une autre prostituée.

—Par saint Georges! murmura mistress Brandy, il a des bords à son chapeau.

—J'ai fait fortune, dit Shoking. Mais rassurez-vous, j'ai laissé mon argent à la maison.

—C'est dommage, dit Jack en riant.

Shoking traversa la salle et vint s'asseoir à la table de l'homme gris.

—Cette fois, dit-il, c'est moi qui paye.