XV
Le prêtre parti sous la conduite des deux agents chargés de le conduire à White-Cross, l'Irlandaise était demeurée avec l'homme gris et le bon Shoking.
Elle avait prié et elle pleurait, la pauvre femme à qui on promettait de lui rendre son enfant.
Shoking dit:
—Il n'y a pas de temps à perdre, il faut retourner dans Dudley-street et reprendre l'enfant.
—Sans doute, répondit l'homme gris; mais il ne faut pas compromettre par trop de précipitation le succès de l'entreprise. Montons d'abord dans un cab.
—Ce sera d'autant plus facile, dit Shoking, que j'ai de l'argent.
Il fit sonner ses guinées avec une certaine complaisance.
Puis il prit l'Irlandaise par le bras et lui dit:
—Venez, ma chère; dans une heure vous verrez votre fils.
—Oh! si vous alliez me tromper! s'écria la pauvre mère.
—Non, non, dit Shoking, vous verrez...
A Paris on ne trouve les voitures de place qu'à des stations déterminées, et pour en rencontrer sur la voie publique, il ne faut pas être dans un quartier quelque peu excentrique. A Londres, c'est tout différent.
Que vous soyez dans le Wapping ou dans Belgrave-square, sur la route de Sydenham ou dans Mild-en-Road, vous ne ferez pas un quart de mille sans rencontrer un cab.
L'homme gris et Shoking ramenèrent donc l'Irlandaise dans Welleclose-square et trouvèrent une voiture à quatre places à la porte de ce même public-house où Betsy la mendiante avait reçu un si joli coup de poing du matelot Williams.
L'homme gris fit monter l'Irlandaise et s'assit à côté d'elle, tandis que Shoking, placé au rebours, leur faisait vis-à-vis.
—Dudley-street, cria ce dernier au cabman.
Le cab partit.
Alors l'homme gris dit à Shoking:
—Il faut maintenant raisonner froidement, et voir pourquoi on a séparé cette femme de son enfant. Laissez-moi l'interroger; peut-être parviendrai-je à comprendre.
Et il se mit à questionner l'Irlandaise.
Celle-ci ne savait rien de plus que ce que savait Shoking lui-même.
Elle avait rencontré sur le Penny-Boat mistress Fanoche, qui avait fait mille caresses à son fils; puis elle l'avait retrouvée au moment où elle, Jenny, sortait de Lawrence-street, et elle avait fini par accepter l'hospitalité qu'on lui offrait.
Tout ce qu'elle savait, c'est que, à peine avait-elle mis son fils au lit, un étourdissement l'avait prise, suivi d'un impérieux besoin de dormir.
Après, elle ne se souvenait plus de rien.
—Montrez-moi votre langue, lui dit l'homme gris.
L'Irlandaise obéit.
—Bon! dit-il, vous avez pris un narcotique, et votre sommeil a été si profond qu'on a pu vous transporter jusque dans Welleclose-square sans que vous vous soyiez éveillée.
Or, si on a agi ainsi, c'est qu'on voulait vous séparer de votre enfant.
Pourquoi? je l'ignore à présent, mais nous le saurons.
—Je crois, dit le bon Shoking en serrant les poings, que je boxerais cette femme comme si c'était un homme, tant je suis furieux contre elle.
—Tranquillisez-vous, ma chère, reprit l'homme gris s'adressant toujours à l'Irlandaise, vous pensez bien que si on vous a volé votre enfant, ce n'est pas pour lui faire du mal. Qui sait? dans cette immense ville de Londres, il y a des gens riches qui ont des fantaisies si bizarres. Peut-être cette femme veut-elle adopter votre fils.
—Oh! non, dit l'Irlandaise, elle tient une pension.
—Ah!
—J'ai vu des petites filles chez elle, et qui ont grand'peur. Il y en a une qui a dit à mon fils: «Si tu restes ici, tu seras battu!»
—Ah! elle lui a dit cela?
—Oui.
L'homme gris tomba en une rêverie profonde, et l'Irlandaise continua à verser des larmes silencieuses.
Le cab roulait rapidement.
Il arriva dans Fleet-street, puis dans le Strand, et en moins de trois quarts d'heure, après avoir traversé Leicester-square, il atteignait le quartier irlandais dont la plus belle rue est Dudley-street, et la plus noire, la plus étroite et la plus triste, Lawrence-street.
L'homme gris tira le cordon qui correspondait au petit doigt du cabman.
—Arrêtez-vous là, dit-il.
On était alors à l'entrée de Dudley-street.
Puis, le cab arrêté, l'homme gris dit à Shoking:
—Quel est le numéro de la maison?
—35, répondit Shoking, qui avait pris ce numéro en note pour lord Palmure.
—C'est bien! Attendez-moi.
—Oh! dit l'Irlandaise, est-ce que vous allez nous laisser ici? Pourquoi ne m'emmenez-vous pas? Est-ce que ce n'est pas à moi à réclamer mon fils?
—Mon enfant, répondit l'homme gris, qui exerçait déjà une mystérieuse autorité sur l'Irlandaise, écoutez-moi bien...
—Parlez, dit-elle avec égarement.
—Ici quiconque a de l'argent est le maître, quiconque n'en a pas subit la loi du premier.
—C'est partout comme ça, dit Shoking, qui frappa sur son gilet et par conséquent sur ses guinées.
L'homme gris continua:
—Si on vous a pris votre fils, c'est qu'on veut le garder, et pour le ravoir, il faut user de ruse encore plus que de force; la force ne vaut rien pour ceux qui n'ont pas d'argent.
—Mais j'en ai, moi, dit Shoking.
—Toi! dit l'homme gris en souriant, tu es un brave garçon et un imbécile.
Et il sauta hors du cab et recommanda au cocher de ne pas quitter l'entrée de la rue.
Alors l'homme gris s'en alla, sans se presser, jusqu'au numéro 35, passa et repassa devant la maison, l'examinant avec un soin scrupuleux.
—Pauvre femme! pensa-t-il en songeant à l'Irlandaise, comme son cœur doit battre d'impatience!
Et au lieu de sonner à la porte de la maison, il passa outre.
Presque en face il y avait un public-house.
L'homme gris y entra.
Il demanda un verre de brandy et dit à la fille qui le servit:
—Connaissez-vous mistress Fanoche?
—Oui, répondit la fille de comptoir; mistress Fanoche envoie souvent chercher un pot de bière, ici.
—Où demeure-t-elle?
—Là... au numéro 35, cette jolie maison, vous voyez?
—Oui.
L'homme gris prit un air naïf et bonhomme:
—Si je vous demande ça, fit-il, c'est parce que j'ai une petite fille que je voudrais mettre en pension.
La demoiselle de comptoir se tourna vers le land-lord qui était gravement assis devant le poêle.
Celui-ci se leva, vint à l'homme gris et le regarda attentivement.
—Vous avez pourtant l'air d'un brave homme, dit-il.
—Je le crois bien, fit l'homme gris.
—Eh bien! suivez mon conseil, ne mettez pas votre fille chez mistress Fanoche.
—C'est pourtant une maîtresse de pension.
—Non, c'est une nourrisseuse d'enfants.
Ce mot fut pour l'homme gris une révélation tout entière sans doute.
—Bon! murmura-t-il, je comprends!
Et il jeta un penny sur le comptoir et sortit du public-house.
Une fois dans la rue, il continua son chemin et ne revint pas à la porte de mistress Fanoche.
—Voyons, se dit-il, si je ne pourrais pas recueillir d'autres renseignements par hasard.
Et il se mit à examiner les passants.
Il en vit un qui longeait le trottoir de gauche, le nez au vent, de l'air d'un homme qui cherche aventure.
C'était un grand gaillard, très-brun de visage, bien qu'il eût les cheveux roux, et aussi mal vêtu que possible, quoiqu'il fût aisé de voir que c'était un ouvrier et non un mendiant.
L'homme gris le regarda.
Surpris de cet examen, cet homme s'arrêta.
Alors l'homme gris éleva sa main gauche jusqu'à son front et fit le signe de la croix avec le pouce.
C'était sans doute un signe de mystérieuse reconnaissance, car l'homme vint droit à lui, répéta le signe et lui dit:
—Frère, que veux-tu?
Alors l'homme gris répéta avec le pouce de la main droite le signe de la croix qu'il avait fait avec celui de la gauche.
Et le passant s'inclina et dit encore:
—Maître, tu peux parler. J'obéirai.
Le premier signe de croix voulait dire: «Nous sommés égaux devant un même secret.»
Le second signe signifiait: «Dans toute association mystérieuse, il y a des hommes qui obéissent et d'autres qui commandent. Je suis de ceux-ci.»
—Que faut-il faire? demanda le passant.
—Me suivre, répondit l'homme gris.
Et, rebroussant chemin, il se dirigea vers le cab où Shoking avait bien de la peine à retenir l'Irlandaise, qui redemandait toujours son fils avec des cris et des larmes.
Le passant le suivit sans mot dire.