XVI

L'homme gris s'approcha du cab.

—Comment! lui dit Shoking qui l'avait vu passer sans entrer devant le numéro 35, vous n'avez donc pas trouvé?

Au lieu de répondre à Shoking, l'homme gris s'adressa à l'Irlandaise.

—Ma bonne, lui dit-il, je ne vous demande pas si vous aimiez votre fils et si vous donneriez en ce moment tout votre sang pour l'avoir.

—Oh! mon sang et ma vie! dit-elle.

—Eh bien! reprit l'homme gris avec un accent si solennel que la pauvre mère en tressaillit, écoutez-moi bien, écoutez-moi sérieusement, avec calme, si vous voulez revoir votre fils.

Ses larmes s'arrêtèrent subitement, elle attacha son regard sur le visage de l'homme gris et se suspendit pour ainsi dire à ses lèvres.

Celui-ci reprit:

—La femme chez qui vous avez été est une nourrisseuse d'enfants, ou plutôt une voleuse. Elle a voulu vous voler votre fils, non pour lui faire du mal, oh! rassurez-vous, mais pour le vendre à quelque famille à la recherche d'un héritier.

L'Irlandaise voulut parler. L'homme gris l'arrêta d'un geste.

—Écoutez encore, dit-il. Votre fils ne court donc aucun danger, et il est certain que ceux qui l'ont en leur pouvoir sont bien tranquilles, et qu'ils ne s'attendent pas à vous revoir.

Or, si vous vous présentez avec nous, ils cacheront l'enfant, et en vertu du droit anglais qui fait le domicile inviolable, ils appelleront les policemen qui vous mettront à la porte et vous ne verrez pas votre fils.

—Mon Dieu! fit-elle en joignant les mains avec terreur.

L'homme gris continua:

—Je sais bien que vous vous adresserez à un magistrat de police, et que celui-ci ordonnera une enquête. Mais combien de temps durera-t-elle? A Londres, la justice ne va pas vite.

L'Irlandaise se tordait les mains.

—Il faut donc, si vous voulez revoir votre fils tout de suite...

—Si je le veux!

—Il faut que vous m'obéissiez, mais aveuglément, et que, ce que je vous demanderai, vous le fassiez.

—Oui, dit-elle, je vous obéirai, je vous le jure; dites, que faut-il faire?

—Il faut rester là, dans cette voiture.

—Seule?

—Avec Shoking d'abord; il est possible que je me mette à une fenêtre de cette maison.

—Eh bien? fit Shoking.

—Alors, lui dit l'homme gris, tu viendras. Mais il faut que cette femme demeure là.

—C'est bien, dit Shoking, qui comprenait qu'il avait affaire à un homme aussi sage et aussi prudent qu'il était brave et fort.

Puis avisant le passant dont, avec un signe de croix, l'homme gris s'était fait un esclave:

—Prenez garde! dit-il, on nous écoute.

L'homme gris se prit à sourire:

—Il est avec nous, fit-il. Allons, c'est convenu, n'est-ce pas?

—Oui.

—Si je t'appelle, tu viendras.

—Oui.

—Oh! dit l'Irlandaise en lui prenant la main, rendez-moi mon fils, et je vous bénirai!

L'homme gris fit signe à son compagnon, et tous deux s'éloignèrent du cab et se dirigèrent vers la maison de mistress Fanoche.

Le premier avait boutonné son habit jusqu'au menton, posé son chapeau sur le côté gauche de la tête, et le passant l'avait imité.

A Londres, comme à Paris, comme partout, il y a deux polices.

Une police municipale, en uniforme, les policemen;

Une police secrète que les criminels et les voleurs ne reconnaissent pas toujours à première vue, car ses agents empruntent tous les déguisements.

Selon le quartier, l'agent déguisé est gentleman ou rough, c'est-à-dire homme de la basse classe.

En boutonnant son habit, en posant son chapeau d'un air cynique, l'homme gris se donnait aussitôt la tournure d'un homme de police.

La mauvaise mine de celui qui l'accompagnait complétait l'illusion.

L'homme gris sonna.

Pendant quelques minutes la porte demeura close; puis enfin, des pas retentirent à l'intérieur, et la serrure grinça.

Mais la porte ne s'ouvrit pas.

Seul, un petit guichet grillé laissa voir un long nez armé de bésicles.

—Qui est là et que veut-on? demanda une voix rogue.

—Mistress Fanoche? dit l'homme gris.

—C'est ici, mais elle n'y est pas.

—Ça ne fait rien, ouvrez...

—Qui êtes-vous?

—Ouvrez! répéta l'homme gris.

Son accent était impérieux. La vieille dame osseuse, car c'était elle, hésita un moment. Mais enfin, elle ouvrit, car elle crut tout d'abord que c'était pour affaires que cet homme se présentait.

La porte ouverte, l'homme gris se glissa à la hâte dans la maison et son compagnon le suivit.

A la vue de ce dernier et de ses haillons, la vieille dame eut peur.

Elle jeta un cri.

Mais l'homme gris referma aussitôt la porte et lui dit:

—Prenez garde de faire du bruit, il pourrait vous arriver malheur.

—Qui êtes-vous? que me voulez-vous? répéta-t-elle avec effroi.

La porte du parloir était entr'ouverte, l'homme gris la poussa tout à fait.

Il aperçut les quatre petites filles assises autour d'un métier à broder et travaillant avec ardeur, ces pauvres petits anges, car le terrible fouet de la vieille dame était en évidence sur la cheminée.

A la vue de ces deux hommes, les enfants témoignèrent plus de curiosité que de frayeur, et les regardèrent attentivement.

Alors l'homme gris se tourna vers la vieille dame:

—Vous n'êtes pas mistress Fanoche? dit-il.

—Non.

—Où est-elle?

—En voyage.

—Ah! et l'Irlandaise Jenny, où est-elle?

A ce nom, la vieille dame tressaillit.

—Je ne sais pas ce que vous voulez dire! fit-elle.

—Madame, reprit l'homme gris, hier, à l'entrée de la nuit, un homme, une femme et un enfant sont venus ici.

—Vous vous trompez, dit la vieille dame.

—L'homme s'en est allé, mais la femme et l'enfant sont restés.

La dame aux bésicles demeura impassible.

—Je ne sais pas ce que vous voulez dire! fit-elle.

Et elle jeta un regard terrible aux petites filles, comme pour leur intimer la discrétion.

Mais l'homme gris surprit ce regard.

Trois des petites filles avaient baissé la tête, mais la plus âgée, celle qui la veille avait parlé au petit Irlandais tout bas, regarda l'homme gris avec assurance.

Celui-ci s'approcha d'elle et lui dit:

—N'est-ce pas, mon enfant, qu'il est venu ici un homme, et avec lui une jeune dame et un petit garçon?

—Oui, monsieur, répondit courageusement la petite fille.

—Oh! la vilaine menteuse! s'écria la vieille dame, prise d'une fureur subite.

Et elle saisit son fouet et le leva sur l'enfant.

Mais le bras levé ne retomba point.

Le poignet de fer de l'homme gris l'avait saisi au passage, et l'étreinte fut si rude que la vieille dame jeta un cri de douleur et laissa échapper son instrument de supplice.

Et la tenant à distance, l'homme gris dit encore à la petite fille:

—Parlez, mon enfant. Ils sont donc venus ici?

—Oui, monsieur.

—Ils ont soupé?

—Oui, monsieur.

—Et puis?

—On les a menés coucher là.

Et elle indiquait la porte qui se trouvait au fond du parloir.

L'homme gris fit un signe à son compagnon, qui alla ouvrir cette porte.

La chambre était vide.

—Où sont-ils donc maintenant?

—Je ne sais pas, monsieur.

—Vous ne les avez pas vus ce matin?

—Non.

—La dame, peut-être, mais le petit garçon?

—Lui non plus.

—Et mistress Fanoche, où est-elle?

—Je ne sais pas, monsieur.

—Petite misérable! disait la vieille dame, en proie à une terreur furieuse, je te ferai mourir sous le fouet.

—Vous, dit l'homme gris, prenez garde que je ne vous étrangle.

Et il la jeta sur un fauteuil, ajoutant:

—Si vous avez le malheur de crier, ce sera fait!

Puis il ouvrit une des fenêtres du parloir et se pencha en dehors.

C'était le signal convenu avec Shoking.