XVIII
Où étaient mistress Fanoche et le petit Ralph?
Pour le savoir, il nous faut rétrograder de quelques heures, et nous reporter à ce moment de la nuit précédente où Wilton et le cabman avaient consenti à aller noyer la pauvre Irlandaise au pont de Londres.
Mistress Fanoche était demeurée sur sa porte quelques minutes, jusqu'à ce que le hanson qui emportait l'Irlandaise évanouie se fût effacé dans le brouillard.
Alors elle était rentrée et avait refermé sa porte avec soin.
Puis, comme le voleur qui se plaît à contempler l'objet volé, elle était retournée dans la chambre où le petit Ralph dormait toujours.
L'enfant avait, comme sa mère, absorbé dans sa tasse de thé quelques gouttes de laudanum et cela expliquait pourquoi il ne s'était point éveillé lorsque Wilton était entré pour emporter l'Irlandaise sur ses épaules.
L'enfant dormait toujours.
Mistress Fanoche se prit à le regarder et murmura:
—C'est tout à fait cela; il me semble même, tant le hasard est bizarre, qu'il a quelque ressemblance avec le major Waterley.
Voilà des parents que je vais rendre bien heureux.
—Oh! bien heureux en effet, ricana une voix au seuil de la chambre.
Mistress Fanoche se retourna.
C'était la vieille dame osseuse qui avait couché les petites filles et revenait.
—Eh bien! dit-elle, où est la mère?
—Partie.
—Ah! ah! fit la dame aux bésicles, vous allez vite en besogne, ma chère.
—N'est-ce pas?
—Ce Wilton est un homme bien précieux, en vérité.
—C'est ce que je me suis toujours dit, répliqua mistress Fanoche.
—Regardez donc, Anna, comme il est joli, ce petit-là.
—A croquer, dit la vieille avec une voix moqueuse et cruelle.
Mistress Fanoche reprit le flambeau qu'elle avait posé sur la cheminée.
—Venez par ici, dit-elle, en se dirigeant vers le parloir, nous avons à causer, ma chère.
—Il est tard, dit la vieille, nous causerons demain... Allons nous coucher.
Un éclair de colère passa dans les yeux de mistress Fanoche.
—Vieille imbécile! dit-elle, croyez-vous pas que je vous paye pour que vous ne fassiez que boire, manger et dormir?
—Merci bien! dit la femme osseuse avec aigreur, vous ne vous ruinez pas pour moi; et cependant, si vous ne m'aviez, je ne sais ce que deviendrait votre maison. Les petites ne craignent que moi.
—Soit, dit mistress Fanoche, mais je vous le répète, nous avons à causer.
—Eh bien! parlez, alors.
Sur ces mots, qu'elle prononça avec la résignation d'un bull-dogue qu'on met à la chaîne, la dame aux bésicles reprit sa place dans son grand fauteuil, au coin de la cheminée, et attendit qu'il plût à mistress Fanoche de lui adresser la parole de nouveau.
Celle-ci reprit:
—Il faut voir maintenant ce que nous allons faire de cet enfant, ma chère.
—Vous le savez aussi bien que moi, gronda la vieille dame.
—Permettez...
Et mistress Fanoche parut réfléchir.
—Ma chère, dit-elle enfin, miss Émily et son mari arrivent dans quinze jours.
—Bon!
—Ce n'est pas trop de temps devant nous pour dresser le petit.
—J'ai mon fouet, dit la vieille dame.
Et elle prit au coin de la cheminée un martinet à deux branches, qu'elle se mit à faire siffler avec une complaisance cruelle.
Mistress Fanoche haussa les épaules:
—Vous ne serez jamais qu'une vieille bête, dit-elle.
Ce compliment fit faire un soubresaut à la dame osseuse et ses bésicles glissèrent jusque sur l'extrémité de son nez pointu, où elles ne s'arrêtèrent que par miracle.
—Oui, oui, grogna-t-elle, insultez-moi, bafouez-moi... c'est votre droit après tout, puisque je mange votre pain.
Mistress Fanoche parut peu sensible à ce reproche et poursuivit:
—Vous n'êtes pas intelligente, ma chère. Que pour avoir la paix, nous rossions d'importance un tas d'enfants pour lesquels on nous paye pension et que jamais on ne nous réclamera, c'est bien.
—Pour faire quelque chose des enfants, il faut qu'ils soient battus, dit la vieille dame.
—Cela dépend; mais celui-là, on nous le réclamera dans quelques jours.
—Eh bien?
—Et au lieu de le maltraiter, il faut le soigner, le cajoler, le gâter.
—A quoi bon?
—D'abord ce sera un moyen de lui faire oublier sa mère.
—Après?
—Ensuite, il me paraît avoir une certaine volonté et une raison au-dessus de son âge.
—Ah! vraiment? ricana la vieille dame.
—Je suis donc d'avis de le traiter avec douceur.
—Alors vous vous en chargerez, vous!
—Il y a mieux; je n'ai pas envie de le laisser ici.
—Pourquoi donc?
—D'abord, quand il s'éveillera, il demandera sa mère et se mettra à pleurer, à crier, à faire un tel vacarme que tout le quartier en prendra l'alarme.
—Et mon fouet? dit la longue femme osseuse, qui fit de nouveau siffler son martinet.
—Mais, triple brute, dit mistress Fanoche, puisque je veux le mener par la douceur.
—Ah! c'est juste, ricana la vieille. Alors, comment le ferez-vous taire?
—Je vais l'emmener d'ici.
—Quand?
—Cette nuit même.
—Et où l'emmènerez-vous?
—A Hampsteadt, où, vous le savez, j'ai acheté une petite maison de campagne avec mes économies.
Elle est dans un quartier à peu près désert, le jardin est grand, l'air y est pur; l'enfant s'y portera comme un charme.
J'emmènerai Mary avec moi; Mary lui donnera le fouet, si besoin est, les deux ou trois premiers jours; moi je le comblerai de caresses. Avec ce régime, nous l'aurons apprivoisé en moins d'une semaine.
Quand miss Émily arrivera, ce sera un agneau; il ne parlera plus de sa mère, et sautera au cou de la belle dame en l'appelant «maman.»
—En vérité, ricana la vieille dame, ce serait touchant, et je m'en sens tout attendrie.
—Vous, poursuivit mistress Fanoche, vous resterez ici. Vous prendrez soin de la maison comme si j'y étais.
—Vous savez que je suis honnête, dit la dame, à qui la perspective d'être seule et maîtresse ne déplaisait pas absolument.
—Maintenant que les choses sont convenues ainsi, acheva mistress Fanoche, vous pouvez aller vous coucher.
—Et vous partez, vous?
—Oui.
—Quand?
—Mais tout de suite.
—Fort bien, dit la vieille dame, qui prit son bougeoir et fit à mistress Fanoche une révérence.
Quand elle fut au seuil du parloir, elle se retourna et dit en soupirant:
—C'est égal, j'aurais volontiers donné le fouet à ce petit garçon, il avait des façons de me regarder qui me déplaisaient fort.
Et elle s'en alla.
Alors mistress Fanoche ouvrit la porte qui, du vestibule, donnait dans le sous-sol, et appela:
—Mary!
—Voilà, madame, répondit une voix.
En même temps des pas se firent entendre dans le petit escalier qui montait de la cuisine, et Mary parut.
—Nous allons à Hampsteadt, ma chère, lui dit mistress Fanoche.
—A cette heure-ci?
—Oui, ma chère. Allez retenir un cab.
La servante se dirigea, sans répliquer, vers la porte de la rue, et mistress Fanoche retourna à la chambre où dormait toujours le petit Irlandais.