XIX

Les narcotiques sont d'autant plus puissants que l'organisme de ceux qui les absorbent est plus faible.

Le sommeil léthargique de l'Irlandaise avait duré quatre heures environ.

Celui de son fils devait être évidemment beaucoup plus long.

Mistress Fanoche avait calculé tout cela.

Tandis que Mary allait chercher un cab, la nourrisseuse d'enfants prit le petit Irlandais à bras le corps et le sortit du lit.

L'enfant ne s'éveilla pas.

Alors mistress Fanoche se mit à le rhabiller; puis, quand ce fut fini, elle le recoucha sur son lit, et attendit le retour de la servante.

Elle n'attendit pas longtemps.

Quelques secondes après, une clef tourna dans la serrure et le bruit d'une voiture vint mourir à la porte.

C'était Mary qui revenait.

Mary était une robuste Écossaise de quarante-cinq ans, au regard dur et farouche, qui servait mistress Fanoche peut-être autant par goût que par intérêt.

Cruelle par nature, elle se plaisait à voir souffrir les innocentes créatures que mistress Fanoche élevait à coups de fouet.

Mary complétait dignement ce trio de bourreaux en jupons qui vivait dans Dudley-street.

Impassible et sourde, quand il le fallait, Mary n'ignorait rien des crimes qui se commettaient dans cette mystérieuse maison.

Mais on l'eût mise à la torture qu'elle n'eût rien avoué.

—Est-ce que nous allons noyer aussi celui-là? dit-elle en entrant dans la chambre.

—Non, dit mistress Fanoche. On ne noie pas un enfant qui peut rapporter encore un millier de livres.

En même temps, mistress Fanoche crut prudent d'aller parlementer un peu avec le cocher.

Quand on prend un cabman sur la voie publique, un cabman qu'on ne connaît pas, il est toujours bon de faire prix avec lui, d'abord.

Ensuite mistress Fanoche avait besoin d'écarter tout soupçon de l'esprit de celui qui allait voir lancer dans sa voiture un enfant si parfaitement endormi, qu'on aurait pu croire qu'il était mort.

Elle s'avança donc sur le seuil de la porte et dit:

—Hé! cabman?

—Milady? répondit le cocher.

—Avez-vous un bon cheval?

—Excellent.

—Tant mieux, car la nuit est bien froide, et mon pauvre petit finirait par s'enrhumer, si nous restions longtemps en route.

—Cela dépend où nous irons, milady?

—A Hampsteadt: combien de milles?

—Près de quatre, milady.

—Quel est le prix de la course, mon cher? Je suis une pauvre veuve qui n'est pas riche, et qui est obligée de faire des économies.

—Vous me donnerez une couronne, milady, et six pence en plus, si vous êtes trois.

—Soit, mais vous nous mènerez bon train.

—Il n'y a pas deux trotteurs comme le mien dans Londres, répondit le cocher avec orgueil.

Mistress Fanoche rentra dans la maison, mit son chapeau, s'enveloppa dans une bonne pelisse bien chaude, et dit à Mary:

—Partons.

L'Écossaise avait roulé l'enfant, qui dormait toujours, dans un grand plaid qui le couvrait tout entier et ne laissait voir que son visage.

—Pauvre petit! dit le cabman en le regardant, comme il dort bien.

Mistress Fanoche ouvrit la portière du cab, puis, tandis que Mary montait et posait l'enfant sur ses genoux, elle ferma soigneusement la porte.

Après quoi, elle s'installa à son tour dans le cab, et dit au cabman:

—En route!

—Quelle rue d'Hampsteadt? demanda le cabman.

—Dix-huit, Heath-Mount, répondit mistress Fanoche.

Le cab partit.

Le cocher ne s'était point vanté. Son cheval était excellent.

En moins d'une heure il arriva à Hampsteadt, et quelques minutes après, il s'arrêta dans Heath-Mount, ce qui veut dire la montée des bruyères.

C'est une large avenue, bordée de cottages et de grandes maisons de campagne.

Vivant l'été, ce quartier est inhabité en hiver.

Le cab s'arrêta devant une grille, au travers de laquelle on apercevait un jardin planté de grands arbres, et à demi cachée par eux, une petite maison en briques dans le fond.

Mistress Fanoche descendit la première, paya le cocher et, au lieu de six pence de supplément, lui donna un shilling. Puis elle tira une clé de sa poche et ouvrit la grille.

L'Écossaise tenait toujours l'enfant dans ses bras.

—Hé! madame, dit-elle, au moment où elles traversaient le jardin après avoir soigneusement fermé la grille, je crois qu'il va s'éveiller.

—Ah! dit mistress Fanoche.

—Il s'agite dans mes bras.

—C'est bien, répondit la nourrisseuse. Maintenant il peut s'éveiller et crier si bon lui semble, nous sommes chez nous.

—Et il n'éveillera pas les voisins, dit l'Écossaise en riant, car il n'y en a guère par ici.

Le jardin traversé, mistress Fanoche tira de sa poche une seconde clef et ouvrit la porte de la maison.

C'était un véritable petit cottage anglais.

Deux pièces en bas, deux en haut, un sous-sol et un deuxième étage mansardé.

Tout cela propre, luisant, avec un poêle de porcelaine dans le vestibule et des meubles de noyer verni au parloir.

A peine la porte était-elle refermée, à peine les deux femmes s'étaient-elles procuré de la lumière, que l'enfant, que l'Écossaise portait toujours, poussa un profond soupir, s'agita et laissa glisser sur ses lèvres entr'ouvertes ce mot:

«Maman.»

Puis il ouvrit les yeux.

L'Écossaise venait de s'étendre sur un lit de repos.

—Maman! répéta le petit Irlandais en regardant autour de lui.

Le parloir de la maison d'Hampsteadt ressemblait à tous les parloirs du monde, et Ralph crut tout d'abord qu'il était dans cette même salle où sa mère et lui avaient soupé en compagnie des petites filles.

Il vit mistress Fanoche, et la reconnut.

—Où est maman? répéta-t-il.

—Elle dort, dit mistress Fanoche.

Ralph se leva et avec cette impitoyable mémoire des enfants:

—Pourquoi donc suis-je habillé? dit-il.

Mistress Fanoche ne répondit pas.

—Où est maman? dit l'enfant pour la troisième fois.

—Je vais la chercher, dit mistress Fanoche.

Et elle sortit, échangeant un regard avec l'Écossaise, à qui, pendant le voyage, elle avait fait sa leçon.

—Pourquoi suis-je habillé? dit encore l'enfant en regardant l'Écossaise.

—C'est votre mère qui vous a habillé, répondit Mary.

—Où est-elle?

—Là-haut.

—Je veux la rejoindre.

Et l'enfant marcha résolument vers la porte.

Mais l'Écossaise lui barra le passage.

—Vous allez rester ici, dit-elle.

—Et si je ne veux pas, moi? fit-il avec un accent de volonté qui fit tressaillir l'Écossaise.

—Vous resterez!

L'enfant frappa du pied.

—Je veux rejoindre ma mère! dit-il.

Et il essaya d'écarter l'Écossaise qui s'était placée devant la porte.

Elle le repoussa durement; l'enfant revint à la charge. Alors la brutale créature leva la main et lui donna un soufflet.

L'enfant poussa un cri de rage, se rua sur elle et mordit cette main qui l'avait frappé.

—Ah! maudit garnement! s'écria l'Écossaise, tu vas avoir affaire à moi, petit brigand, je vais te corriger!

Et elle tira de dessous ses jupes un martinet semblable à celui de la vieille dame osseuse, et elle le leva sur Ralph, répétant:

—Petite canaille, je vais avoir soin de toi.

Le martinet siffla, retomba sur les reins du petit Irlandais et Ralph jeta un cri de douleur.