XX
Laissons maintenant le malheureux enfant au pouvoir de ses tyrans en jupons, la pauvre Irlandaise désolée avec Shoking qui la consolait de son mieux, mais inutilement, et pénétrons dans un public-house bien connu dans la Cité et qu'on appelle Relay-last-tavern, ce qui veut dire, ou à peu près, le cabaret du dernier relais, ou la dernière étape, si vous préférez.
En face est un édifice carré, d'aspect assez triste, avec des fenêtres grillées, une façade en carton-pâte, imitant la pierre taillée en pointe de diamants, avec deux pavillons en retour sur la rue, et une manière de pelouse de deux mètres de large protégée par une petite grille.
Cet établissement haut de trois étages et qui ressemble à tout, couvent, hôpital, collège ou prison, dont on n'a qu'une faible idée par ce qu'on voit au dehors, c'est White-Cross, la prison pour dettes de la Cité.
L'un des pavillons sert d'entrée aux prisonniers.
L'autre est le logement très-confortable du gouverneur.
En face est le Relay-last-tavern.
C'est là que le malheureux débiteur qui va donner son corps en garantie de sa dette, boit le dernier verre de stout, ou bière brune, et trinque avec les recors qui l'ont appréhendé; là que les parents en larmes viennent lui dire adieu, là que chaque jour, de deux à trois heures, ceux qui ont permission d'entrer dans la prison pour aller voir un ami, un père, un fils détenu, entrent pour attendre que les portes s'ouvrent.
C'est là enfin que miss Penny, son panier à la main, vient acheter du jambon, des sandwich, de l'ale ou du porter pour ses clients.
Qu'est-ce que miss Penny?
C'est la fille de master Goldsmitcht, le geôlier.
Elle a seize ans, elle est petite, fluette, noire comme un pruneau, éveillée comme une souris et leste comme un singe.
Elle fait les commissions des détenus, prélève pour sa peine un penny sur l'argent qu'ils lui donnent pour leurs acquisitions, et ce salaire modeste lui a valu le sobriquet qui a fini par remplacer son nom.
Miss Penny entre dix fois par jour dans Relay-last.
Outre les recors, outre les parents des détenus, il y a toujours là des oisifs qui ne sont pas fâchés de savoir ce qui se passe dans White-Cross.
Miss Penny babille comme un merle; c'est une chronique vivante, une gazette qui paraît une demi-douzaine de fois par jour.
Elle a des récits touchants et qui font venir les larmes aux yeux, et des récits burlesques qui provoquent des éclats de rire.
Presque toujours rires et larmes se suivent.
Miss Penny entremêle une histoire gaie avec une histoire triste, et quand elle entre dans le public-house, on fait cercle autour d'elle et master Colson, le land-lord, pose gravement le numéro du Times ou du Morning-Post qu'il lisait attentivement.
Ce jour-là,—celui-là même où l'homme gris s'était séparé de Shoking en lui confiant l'Irlandaise,—miss Penny était en train de faire pleurer son auditoire, tandis que la femme du land-lord lui emplissait son panier des provisions demandées.
Elle racontait comment les détenus avaient vu arriver parmi eux un jeune homme si brave, si doux, au regard inspiré, et si résigné en sa tristesse, qu'on eût dit un ange à qui Dieu a confié une pénible mission.
Ce jeune homme, dont elle parlait, c'était un prêtre, et ce prêtre, on le devine, n'était autre que l'abbé Samuel.
Il n'avait parlé à personne de la cause première de son incarcération; mais un détenu qui l'avait reconnu s'était chargé de ce soin, et il avait fait avec une éloquence simple et naïve l'apologie du jeune prêtre.
S'il devait, c'est qu'il avait emprunté pour son église et pour les pauvres, à qui il avait donné déjà la dernière obole de son patrimoine; c'est que, par amour pour son prochain, il avait eu le courage de s'adresser à cette bête féroce qu'on appelait Thomas Elgin.
Tous les détenus avaient pleuré,—et maintenant les quinze ou vingt personnes réunies dans le public-house pleuraient pareillement en écoutant miss Penny.
Mais la petite, sans le savoir, comprenait à merveille l'art dramatique; elle savait qu'il faut faire rire après avoir fait pleurer et que le succès est à ce prix.
Aussi de l'abbé Samuel passa-t-elle à sir Cooman, l'honorable gouverneur de la prison.
Midlesex, Newgate, Milbank, sont des prisons criminelles et sont gouvernées par un colonel.
White-Cross est une prison pour dettes; elle n'a rien à voir avec l'État, et dépend entièrement du commerce.
Par conséquent, son gouverneur est un négociant, ancien alderman la plupart du temps.
Sir Cooman était un petit homme aux cheveux bouclés et grisonnants, propre, luisant, vêtu de noir, tiré à quatre épingles, méthodique et régulier.
Sir Cooman avait coutume de dire que le peuple anglais est le plus grand de tous les peuples, la ville de Londres la plus belle ville du monde, la Cité le plus beau quartier de Londres, White-Cross la prison la plus confortable, et l'institution de la contrainte par corps la plus belle des institutions.
Sir Cooman était le disciple fervent, l'esclave, le pontife de la tradition.
Ce qui se passait hier, devait inévitablement se passer aujourd'hui, demain et les jours suivants; depuis deux heures, au dire de miss Penny, sir Cooman était l'homme le plus étonné, le plus abasourdi, le plus désolé des trois royaumes.
Master Goldsmicht, son geôlier fidèle, disait encore miss Penny, l'avait vu pleurer de rage et s'arracher sa belle chevelure chinchilla, qu'il faisait friser tous les matins avec un soin extrême.
D'où provenait tant de douleur?
C'est qu'un fait inouï, sans précédents, venait de se produire à White-Cross.
De mémoire de détenu, de mémoire d'Anglais, de mémoire de geôlier et de gouverneur, il y avait toujours eu un Français dans la prison pour dettes de White-Cross, quelquefois deux, mais toujours un.
Quand il en sortait un, c'est qu'un autre y était entré la veille.
Or, disait miss Penny en riant, le Français est sorti.
—Pas possible? exclama le land-lord.
—C'est la pure vérité, cependant.
—Mais il y en a un autre?
—Pas d'autre. Sir Cooman se croit déshonoré. Il a parlé sérieusement d'aller se jeter dans la Tamise.
—Allons donc!
—Sa femme, le voyant en cet état, poursuivit l'espiègle jeune fille, n'a pas voulu qu'il se fît la barbe ce matin.
—Pourquoi ça?
—Parce qu'elle craignait qu'il ne se coupât la gorge.
—Aôh! fit la salle tout entière.
—Le Français a tout payé? demanda alors un homme à qui personne jusque-là n'avait fait attention, et qui vidait tranquillement un flacon de stout dans un coin du box des gentlemen.
—On a payé pour lui. Mais le gouverneur était si désolé qu'il ne voulait pas le laisser partir.
—En sorte, fit l'inconnu en souriant que si on n'arrête pas un autre Français, sir Cooman est capable de s'abandonner au plus affreux désespoir.
—Oh! très-certainement.
—Ah! fit cet homme.
Et il but un nouveau verre de bière brune et ne se mêla plus à la conversation qui était devenue générale, et qui ne fut point interrompue par l'arrivée d'un nouveau personnage.
C'était une autre jeune fille.
Mais non plus une enfant rieuse et mutine, comme miss Penny, et proprement et coquettement vêtue même.
C'était une grande et pâle jeune personne, habillée de noir, d'aspect misérable et dont les traits, encore beaux, respiraient la souffrance, dont les grands yeux bleus avaient été rougis par les veilles et les larmes.
Elle était si triste, si digne, que l'inconnu à la bière brune tressaillit en la voyant et se prit à la regarder avec attention.
Or, cet homme qu'on voyait pour la première fois dans le public-house de Relay-last, c'était notre ami l'homme gris qui cherchait alors à pénétrer dans White-Cross pour y rejoindre l'abbé Samuel.
La jeune fille s'assit tristement sur le petit banc qui était placé dans le box des gentlemen.
Alors l'homme gris s'approcha d'elle et lui dit:
—Vous paraissez bien affligée, ma chère demoiselle?
Elle tressaillit, leva sur lui ses grands yeux mélancoliques et une voix secrète lui dit, en ce moment, qu'elle venait de rencontrer un ami.