XXI
L'homme gris prit alors la main de la jeune fille.
—Pourquoi venez-vous ici? lui demanda-t-il.
—Je viens attendre mon père, répondit-elle.
—Votre père?
—Oui.
—Est-ce qu'il est là-bas,... est-ce qu'il va en sortir?
Et il montrait à travers les vitres du public-house les noires murailles de White-Cross.
Elle secoua la tête et leva les yeux au ciel.
—Non, dit-elle, il va y entrer.
—Ah!
—Les recors l'ont arrêté ce matin, comme il sortait d'une maison de Rotherithe, où il était caché depuis son jugement. Ils l'ont mis dans une voiture et ils vont l'amener.
Elle parlait d'une voix bien émue, la pauvre enfant; mais elle avait tant pleuré déjà que ses yeux étaient secs et n'avaient plus de larmes.
—Comment se fait-il donc, lui demanda l'homme gris, que vous soyez venue ici avant lui?
—Parce que mon pauvre père est plein d'illusions, dit-elle. Il croit trouver de l'argent. Il doit, du reste, une somme si minime: vingt-cinq livres, monsieur. Pour de certaines gens, ça n'est rien... mais pour nous, maintenant, c'est énorme... Mon père s'imagine toujours que nous sommes encore au temps où nous avions notre boutique dans Fleet-street, et où on nous considérait comme de notables commerçants. Mais quand le malheur arrive, il va vite. En trois ans, nous avons été ruinés. On a tout vendu chez nous. Nos autres créanciers nous ont fait grâce, mais M. Thomas Elgin s'est montré impitoyable.
—Ah! vous aussi, dit l'homme gris, vous avez? eu affaire à M. Elgin?
—Oui, monsieur.
—Et votre père a peut-être espéré le fléchir?
—C'est-à-dire qu'il a tant prié, tant supplié les recors qu'ils ont consenti à le conduire chez M. Thomas Elgin avant de l'amener ici. Il demeure loin de Rotherithe, M. Elgin, dans Oxford-street, auprès de Kinsington-garden, il y a au moins trois milles.
Mon père espère fléchir M. Elgin; mais moi je sais bien qu'il n'obtiendra rien. Alors, je suis venue ici, pour l'attendre et l'embrasser encore une fois.
Et, résignée en sa sombre douleur, la jeune fille appuya son front dans ses deux mains, et l'homme gris vit une grosse larme, larme unique qui montait sans doute des profondeurs de son âme désolée, jaillir au travers de ses doigts.
—Comment vous appelez-vous, miss? demanda l'homme gris.
Sa voix grave et douce était si sympathique, elle descendit si bien dans le cœur de la jeune fille que celle-ci le regarda de nouveau:
—Je m'appelle Louise, dit-elle.
—Louise? mais c'est un nom français?
—Oui, monsieur.
—Et votre père?
—Francis Galtier.
—Il est Français?
—Oui, monsieur, mais je suis née à Londres. Il y a près de trente années que mon père est ici, où il est venu tout jeune avec ses parents que des revers de fortune avaient contraints de s'expatrier.
—Et vous êtes sûre que les recors amèneront votre père ici?
—Oh! oui, monsieur, ils s'arrêtent toujours dans ce cabaret.
L'homme gris pressa doucement la main de la jeune fille.
—Espérez, dit-il.
Elle tressaillit, le regarda encore, et le voyant si pauvrement vêtu:
—Oh! dit-elle, vous paraissez bon, monsieur, et c'est bien, à vous, de me donner de l'espoir. Mais, ajouta-t-elle en secouant la tête, quand la fatalité pèse sur les pauvres gens, elle ne s'arrête point.
—Qui sait? dit l'homme gris.
En ce moment, un cab s'arrêta à la porte du public-house, et la jeune fille étouffa un cri de douleur.
Deux hommes en descendaient et poussaient devant eux un pauvre diable encore assez proprement vêtu, mais dont les cheveux rares avaient blanchi avant l'âge, et qui marchait en chancelant, comme un vieillard.
Cet homme versait des larmes silencieuses et se laissait conduire avec la docilité d'un enfant.
La jeune fille se précipita à sa rencontre et se jeta dans ses bras.
Le pauvre homme la regarda avec joie et douleur en même temps:
—Toi ici? dit-il. Pourquoi es-tu venue?
—Parce que je voulais vous voir une fois encore avant jeudi, mon père, dit-elle en le couvrant de baisers.
—Cet homme n'a pas d'entrailles, murmura le malheureux débiteur, faisant allusion à Thomas Elgin. Je me suis mis à ses genoux, j'ai prié, j'ai pleuré... je lui ai parlé de toi, mon enfant...
—Oh! moi, dit-elle, je travaillerai, mon bon père... Ne songez pas à moi... songez à vous...
Les deux recors étaient entrés dans le public-house avec la brutale familiarité de gens qui y venaient dix fois par jour.
L'un d'eux aperçut miss Penny, qui s'apprêtait à sortir, car elle avait vidé tout son petit sac de malices sur la tête grise de l'honorable gouverneur de White-Cross, sir Cooman.
—Ah! te voilà, mignonne, dit-il. Eh bien! si tu entres avant nous, tu peux porter une bonne nouvelle à sir Cooman.
—Plaît-il? fit la jolie espiègle. Est-ce que vous lui amenez un Français?
—C'est ta jolie bouche qui vient de le dire, ma chère, répondit le recors.
Et il prit le verre de porter que la servante lui apporta sur le comptoir, avant même qu'il n'eût fait un signe.
—Allons, mon brave vieux, disait l'autre recors au pauvre débiteur que sa fille tenait étroitement enlacé dans ses bras, buvez un coup, c'est nous qui payons, puisque vous n'avez pas d'argent. Une fois n'est pas coutume.
—Je n'ai pas soif, balbutia le malheureux, qui rendait à son enfant caresses pour caresses.
Mais alors, l'homme gris intervint.
—Hé! camarades, dit-il dans le plus pur anglais qu'on eût jamais parlé au bord de la Tamise, ce n'est pas vous qui payerez cette fois, c'est moi, et vous me permettrez de vous offrir une bouteille de vin de Porto.
Les deux recors regardèrent cet homme à l'habit gris râpé avec un certain étonnement.
—Miss Katt, dit l'homme gris sans se déconcerter, en s'adressant à la servante du public-house, voulez-vous avoir la gracieuseté de nous servir au parloir?
Miss Katt regarda, elle aussi, l'homme gris, tandis que les autres personnes qui se trouvaient dans le public-house se montraient non moins étonnées de cette générosité princière.
Le porto est boisson de pur gentleman et non de pauvres diables.
—Peste! dit un des recors, vous faites bien les choses, vous?
—Quand je veux entrer en affaires avec les gens, répondit l'homme gris, j'offre toujours du porto.
Et pour qu'il n'y eût aucune hésitation de la part du comptoir, il posa devant lui une belle guinée toute neuve.
Le land-lord daigna quitter son journal.
Quant à miss Penny, elle se sauva en disant:
—Je vais joliment faire rire sir Cooman.
L'autre recors posa sur le comptoir son verre de porto à demi plein.
Puis, regardant l'homme gris:
—Ah ça, dit-il, vous voulez donc entrer en affaires avec nous?
—Oui.
—Dans quel but?
L'homme gris cligna de l'œil:
—On vous dira cela tout à l'heure, fit-il.
—Pourquoi pas tout de suite?
—Quand nous serons seuls.
A Londres, comme à Paris, au temps, récent encore, où la contrainte existait, les recors ajoutent quelques petites industries au métier qu'ils font.
On obtient d'eux, à prix d'argent, un sursis d'un jour ou deux, quelquefois même d'une semaine, et le créancier n'a rien à y voir et n'y peut rien.
Les deux recors s'imaginèrent donc que l'homme gris s'intéressait à quelque débiteur qu'ils traquaient, et le premier lui dit:
—Eh bien! attendez que nous coffrions ce pauvre homme et nous revenons. C'est l'affaire d'un quatre d'heure.
—Non, non, répondit l'homme gris, il boira avec nous, il n'est pas de trop... au contraire!
Et il regarda la jeune fille, qui avait toujours les bras autour du cou de son père.
Et le regard qu'il lui adressa tomba sur le cœur de la pauvre enfant comme un rayon d'espérance.
Quant au malheureux père, il ne voyait et n'entendait rien, et, corps sans âme, il se laissa entraîner dans le parloir, où miss Katt avait posé sur une table ronde la bouteille de porto et cinq verres.
En les voyant entrer dans le parloir, le land-lord reprit son journal et murmura:
—On a bien raison de dire l'habit ne fait pas le moine: je me serais mis à rire si on m'avait dit que cet homme qui a l'air d'un gueux avait une guinée dans sa poche.