XXXIX

Miss Ellen avait attendu le retour de lord Palmure, son père, durant toute la nuit.

A minuit, le noble lord n'était pas rentré; néanmoins miss Ellen n'était pas très-inquiète, et elle se disait que sans doute on avait emmené le petit Irlandais loin de Londres.

Sur le derrière de l'hôtel Palmure s'étendait un grand jardin planté de vieux arbres.

L'appartement de miss Ellen, situé au premier étage, donnait sur ce jardin.

Après avoir vainement attendu son père, miss Ellen prit le parti de se mettre au lit.

Mais, auparavant, fidèle à sa promesse, l'altière jeune fille voulut s'assurer que l'Irlandaise était toujours en son pouvoir.

Pour plus de sûreté, on avait donné à la pauvre mère une chambre qui n'avait pas d'autre issue que la chambre de miss Ellen elle-même.

Mais toutes ces précautions étaient au moins inutiles; car Jenny, à qui l'on avait représenté le portrait de sir Edmund, âgé de vingt ans, et qui avait reconnu son époux, savait maintenant qu'elle était dans sa famille, et, loin de se défier de lord Palmure et de sa fille, avait au contraire en eux une confiance aveugle.

Miss Ellen trouva la pauvre mère debout, les yeux secs, mais en proie à une anxiété croissante.

En voyant entrer miss Ellen, elle vint à elle les bras ouverts.

—Eh bien! dit-elle, votre père est-il de retour?

—Pas encore.

—Mon Dieu! s'il n'allait pas trouver mon fils?

Un sourire plein d'assurance vint aux lèvres de miss Ellen.

—Rassurez-vous, dit-elle, mon père tient tout ce qu'il promet. Il est allé chercher votre fils et il le ramènera.

—Mais quand?

—Peut-être cette nuit... peut-être demain matin seulement. Je vous le répète, l'enfant était hors de Londres, à la campagne; il faut le temps matériel de faire le voyage.

—Oh! puissiez-vous dire vrai! murmura l'Irlandaise en joignant les mains.

—Ma chère, reprit miss Ellen, croyez-moi, toutes ces émotions que vous avez éprouvées depuis deux jours vous ont brisée. Vous avez besoin de repos, mettez-vous au lit et attendez avec patience et courage le retour de mon père.

—Je ferai ce que vous voudrez, ma belle demoiselle, répondit l'Irlandaise avec soumission.

—Vous me le promettez?

—Oui.

—Bonsoir donc, ma bonne, et ayez foi en nous.

Miss Ellen baisa l'Irlandaise au front.

Celle-ci se mit à genoux au pied de son lit pour prier avant son coucher.

Miss Ellen sortit.

Elle revint dans sa chambre, songea un moment à sonner ses femmes pour se faire déshabiller; puis, cédant à on ne sait quel caprice, elle s'approcha d'une fenêtre qu'elle ouvrit.

La nuit était sombre, mais elle n'était pas très-froide.

Quand le brouillard ne pèse pas sur Londres, l'atmosphère est tiède, même en automne.

Miss Ellen se prit à rêver, la tête appuyée dans ses mains et ses coudes sur l'entablement de la croisée.

Tout à coup elle tressaillit.

Une ombre noire s'agitait dans le jardin.

Était-ce un homme ou un animal?

Miss Ellen ne put d'abord s'en rendre compte.

L'ombre s'approcha.

Alors, la fille du pair d'Angleterre vit briller dans l'obscurité deux points lumineux.

On eût dit les yeux de quelque bête fauve au fond du bois.

Chose bizarre! miss Ellen ne se rejeta point en arrière; elle ne referma point la croisée; elle ne courut pas à un cordon de sonnette pour appeler ses gens.

Obéissant à une mystérieuse fascination, elle regardait ces deux yeux qui s'avançaient toujours et vinrent s'arrêter au pied d'un arbre qui montait devant la croisée.

Alors la forme noire se dressa, et miss Ellen vit qu'elle avait affaire à un homme.

Cet homme se mit à grimper le long du tronc de l'arbre.

Miss Ellen voulut jeter un cri, mais sa gorge était aride.

Elle voulut fuir et refermer la croisée.

Mais une force inconnue la cloua au sol.

L'homme montait toujours.

Avec la légèreté d'un clown, il arriva sur une branche qui était presque de plain pied avec l'entablement de la croisée.

Peut-être que s'il eût un moment détourné la tête, que s'il eût cessé, l'espace d'une seconde seulement, de braquer ces deux yeux brillants sur la jeune fille, le charme se fût trouvé rompu et qu'elle eût eu la force d'appeler à son aide.

Mais ces yeux dominateurs demeurèrent fixés sur elle, et la fille de lord Palmure, pétrifiée, vit cet homme faire un bond prodigieux et sauter de l'arbre sur la croisée.

Il avait un poignard à la main et dit froidement:

—Si vous appelez, vous êtes morte!

Alors miss Ellen recula.

Mais elle recula lentement, les yeux fixés sur cet homme qui osait lui faire une menace de mort.

Quel était-il?

Jamais elle ne l'avait vu.

Sa mise était celle d'un gentleman.

Son visage pâle avait la distinction parfaite d'un homme de qualité.

Son regard fascinait de près, comme il fascinait à distance.

Cependant miss Ellen fit un effort suprême et rompit à moitié le charme qui l'enveloppait.

—Qui êtes-vous? dit-elle. Que me voulez-vous? Pourquoi êtes-vous venu ici?

—Miss Ellen, dit froidement cet homme, je vous demande mille pardons d'avoir pris un chemin aussi singulier pour entrer chez vous; mais je n'avais pas le choix. Je ne voulais pas qu'on me vît.

Il avait une voix douce et grave, pleine d'une mystérieuse harmonie.

Miss Ellen se sentit dominée par le son de cette voix, bien plus que par l'épouvante que lui inspirait la vue du poignard.

—Que me voulez-vous? répéta-t-elle.

Elle se raidissait sur ses jambes pour ne point tomber; et ses mains tremblantes furent obligées de chercher l'appui d'un meuble.

—Je viens vous parler au nom de votre père, dit cet homme.

—De mon père?

—Oui.

Et comme elle le regardait avec une stupeur croissante, il tira de son doigt une bague qu'il mit sous les yeux de la jeune fille, en lui disant:

—Connaissez-vous cela?

Miss Ellen tressaillit et étouffa un cri.

Cette bague était la chevalière armoriée que portait ordinairement lord Palmure.

—Mon père vous a donné sa bague? exclama-t-elle.

—Oui et non, dit-il en souriant. C'est-à-dire que cette bague est une preuve que votre père est en mon pouvoir, et que sa vie répond de la mienne.

Miss Ellen étouffa un nouveau cri.

Et reculant d'un pas encore:

—Mais qui donc êtes-vous? reprit-elle.

—Mon nom, ne vous apprendra pas grand chose, dit-il. On m'appelle: L'HOMME GRIS.