XXXVIII

Tandis que le petit Irlandais sautait dans le jardin, mistress Fanoche, en dépit de son rang, ne dédaignait pas de causer avec Mary, l'humble servante écossaise. C'est que, entre ces deux femmes, la complicité primait la hiérarchie.

Aussi bien que la vieille dame aux bésicles, Mary l'Écossaise avait été dans la confidence des crimes mystérieux commis par mistress Fanoche.

Cette dernière était bien la maîtresse pourtant, et c'était presque à son profit unique que l'établissement prospérait, car là où la vieille dame portait un châle et une robe de popeline, là où Mary avait un fichu, mistress Fanoche empochait des guinées.

Néanmoins, et si sûre qu'elle fût de ces deux femmes, elle croyait devoir les ménager, et pour cela elle avait employé un singulier moyen.

Elle avait encouragé, servi dans l'ombre la haine jalouse que la vieille dame et la servante avaient l'une pour l'autre.

Vingt fois la vieille dame avait dit que Mary était une voleuse, qu'on avait tort de laisser traîner devant elle l'argenterie et le linge.

Par contre, Mary disait souvent:

—Vous auriez tort, madame, de vous confier sans réserve à la femme aux bésicles. Elle a l'œil faux et elle ressemble à Judas. Si jamais elle trouvait l'occasion de vous vendre, elle n'y manquerait pas.

Ce soir-là, quand elle eut couché l'enfant, Mary revint au parloir, où mistress Fanoche se brodait sentimentalement des pantoufles à elle-même.

Au lieu de regagner sa cuisine, elle s'assit.

Mistress Fanoche ne se fâcha point.

Seulement, levant la tête et regardant l'Écossaise, elle lui dit:

—Qu'est-ce qu'il y a?

—Madame, répondit Mary, je voudrais vous faire une question.

—Parle...

—Est-ce que vous avez dit à la vieille guenon que nous venions ici?

La vieille guenon, c'était, comme on le pense, la dame aux bésicles...

—Certainement, dit mistress Fanoche.

—Vous avez eu tort, madame.

—Pourquoi?

—Parce qu'elle peut fort bien nous trahir.

Mistress Fanoche haussa les épaules.

—Et pourquoi veux-tu qu'elle nous trahisse?

—Pour de l'argent.

—Soit. Mais qui lui en donnera?

—Ceux qui pourront avoir intérêt à retrouver l'enfant.

—Tu es folle, Mary.

—Pourquoi donc, madame?

—Mais parce qu'il n'y avait qu'une personne qui eût intérêt à le retrouver, sa mère... et que cette mère... tu sais bien...

—Oui, dit Mary avec un sourire féroce, elle a son compte, celle-là...

—Mais ne l'eût-elle pas, comme elle n'a pas d'argent...

—C'est égal, j'ai mon idée, poursuivit l'Écossaise, qui se laissait aller à sa haine.

—Tais-toi! dit vivement mistress Fanoche.

—Qu'est-ce donc, madame?

—Il me semble que j'ai entendu du bruit...

—C'est le petit, peut-être...

Et Mary se leva pour aller à la porte de la chambre où elle avait couché Ralph.

—Non, dit mistress Fanoche... c'est par là... dans le jardin.

Elle s'était levée et prêtait l'oreille.

—La grille est bien fermée, dit Mary.

—Je te dis que j'entends marcher... Je te...

Mistress Fanoche n'acheva pas.

Elle était devenue toute pâle d'émotion, car une clef tourna dans la serrure de la porte d'entrée.

Les deux femmes se regardèrent muettes et la sueur au front.

Cependant la robuste et gigantesque Écossaise s'élança en disant:

—Si ce sont des pick-pocketts, ils auront affaire à moi!

Mais, soudain, la porte du parloir s'ouvrit, et deux hommes se montrèrent sur le seuil.

Ces deux hommes n'étaient autres que l'homme gris et son compagnon l'Irlandais, cet homme déguenillé, dont, avec un signe, il avait fait un esclave fidèle.

L'homme gris avait un revolver à la main, et, le braquant sur l'Irlandaise:

—Toi, lui dit-il, je t'engage à te tenir tranquille.

Mistress Fanoche voulut jeter un cri.

—Madame, lui dit froidement l'homme gris, je ne suis pas un voleur; ainsi, rassurez-vous. Mais j'ai besoin de causer avec vous quelques instants; et pour cela il faut que vous m'écoutiez.

—Qui êtes-vous? que me voulez-vous? dit mistress Fanoche éperdue.

En même temps, elle subissait pareillement cette mystérieuse fascination qu'exerçait le regard de l'homme gris.

L'Écossaise, tenue en respect par le revolver, regardait tour à tour l'homme gris et son compagnon.

Le premier continua:

—Connaissez-vous lord Palmure, madame?

Mistress Fanoche se sentit un peu rassurée par ce nom, qui était celui d'un membre du Parlement.

—Non, dit-elle.

—Lord Palmure est à la recherche de son neveu.

Mistress Fanoche recula.

—Un petit Irlandais dont vous avez fait disparaître la mère et que vous cachez ici, ajouta l'homme gris.

Mistress Fanoche fit appel à toute son audace:

—Je ne sais pas ce que vous voulez dire, fit-elle.

—Attendez donc, reprit l'homme gris. Vous tenez une pension dans Dudley-street, c'est-à-dire que vous êtes une nourrisseuse d'enfants. Vous avez une associée, une vieille dame qui porte des bésicles.

Mary l'Écossaise, emportée par sa haine, s'écria:

—Ah! la vieille guenon nous a trahies! Je vous le disais bien, madame!

—Cette fille, dit froidement l'homme gris, a dit la vérité pure, madame. La vieille dame a vendu pour une somme considérable, à lord Palmure, le secret de votre retraite et par conséquent de celle de l'enfant.

—Oh! la misérable! dit encore l'Écossaise.

—Mais tais-toi donc! s'écria mistress Fanoche frémissante.

L'homme gris ajouta:

—Heureusement, lord Palmure n'a point payé encore.

Mistress Fanoche jeta un cri.

—Rendez-nous l'enfant, c'est vous qui toucherez l'argent...

La nourrisseuse eut un mouvement de joie qui la trahit, et, malgré elle, ses yeux se dirigèrent vers la porte de la chambre où on avait couché l'enfant.

L'homme gris surprit ce regard:

—Ah! dit-il, cette fois, nous le tenons!

Et il s'élança vers cette porte et l'ouvrit, laissant les deux femmes à la garde de l'Irlandais.

Mais, arrivé sur le seuil, il s'arrêta muet, stupéfait, et ses cheveux se hérissèrent.

La chambre était vide.

Il y avait bien un lit, et ce lit était défait, et il gardait encore l'empreinte moulée d'un corps d'enfant.

L'homme gris s'en approcha et mit la main dessus.

Les draps étaient chauds.

Il courut à la croisée ouverte.

Le jardin était silencieux.

En même temps mistress Fanoche et l'Écossaise jetèrent un double cri.

Un cri à la sincérité duquel l'homme gris ne put se tromper.

L'enfant avait pris la fuite, et les deux femmes n'en savaient rien.

L'homme gris sauta par la fenêtre dans le jardin.

Il se mit à courir dans tous les sens, suivi par les deux femmes qui se lamentaient et par l'Irlandais.

Lord Palmure, garrotté et son masque de poix sur le visage, avait été si bien caché derrière un massif, que les deux femmes passèrent près de lui sans le voir.

Shoking, lui-même, entendant tout ce tapage, avait quitté son siége et accourait.

On fit le tour du jardin. On chercha partout. On ne trouva point l'enfant.

Tout à coup l'homme gris s'arrêta devant un arbre qui croissait au long de ce mur élevé qui bornait le jardin au nord.

Une branche cassée lui indiqua que le fugitif avait grimpé le long de cet arbre, sauté par dessus le mur, et qu'il s'était enfui par là.

—Heureusement, s'écria l'homme gris, qu'il n'y a pas longtemps de cela. Hampsteadt est désert, en cette saison. Nous finirons bien par le retrouver.

Et il s'élança hors du jardin suivi de Shoking et de l'Irlandais.

Tous trois avaient oublié la vieille dame, qui tremblait de tous ses membres dans le cab, et lord Palmure qui étouffait sous son masque de poix.