XXXVII
Maintenant revenons un moment sur nos pas, et voyons ce qui s'était passé dans le cottage de mistress Fanoche. Nous avons laissé le petit Ralph au moment où la brutale Écossaise Mary levait le fouet sur lui et le frappait.
La douleur lui arracha un cri; mais ce cri fut unique. L'enfant se roidit ensuite et croisa ses deux bras sur sa poitrine, regardant son bourreau d'un air de défi.
L'Écossaise frappa encore.
Heureusement comme elle levait le fouet pour la troisième fois, la porte s'ouvrit et mistress Fanoche reparut.
Elle jeta un cri à son tour, s'élança sur l'Écossaise et lui arracha le fouet.
Puis, d'un geste impérieux, elle lui ordonna de sortir.
L'Écossaise s'en alla sans mot dire.
Alors mistress Fanoche voulut prendre l'enfant dans ses bras.
—Où est ma mère? demanda celui-ci avec ténacité.
—Ta mère est allée faire un voyage, mon petit homme, lui répondit-elle d'un ton doucereux, et je lui ai promis d'avoir bien soin de toi.
Ralph attacha sur elle un regard profond, le regard d'un homme et non d'un enfant.
—Vous me trompez! dit-il.
—Pourquoi veux-tu que je te trompe, mon mignon? fit mistress Fanoche, qui se mit à l'embrasser. Ta maman est partie, c'est bien vrai, mais elle reviendra...
—Quand?
—Demain.
—Vous me trompez, répéta l'enfant. Je veux m'en aller.
—Hein?
—Je veux sortir d'ici, fit-il avec un accent de volonté.
—Et si tu sors d'ici, où iras-tu? demanda la nourrisseuse d'enfants.
—J'irai rejoindre ma mère.
—Tu sais bien que c'est impossible.
—Pourquoi?
—Parce que ta mère est partie.
L'enfant frappa du pied.
—Je veux sortir! répéta-t-il.
Et il marcha vers la porte.
Mistress Fanoche le prit par le bras:
—Mon mignon, dit-elle, quand un enfant veut être traité avec douceur et n'être point battu, il doit être sage, sinon...
—Battez-moi, mais laissez-moi sortir.
L'obstination de Ralph, l'énergie avec laquelle il se débattait aux mains de mistress Fanoche, exaspéraient celle-ci.
Elle appela de nouveau l'Écossaise.
Mary revint, armée de son terrible fouet.
Cette fois, mistress Fanoche ne souriait plus.
—Couche-moi ce petit vaurien, dit-elle à l'Écossaise.
Elle sortit, et Ralph resta de nouveau au pouvoir de la terrible servante.
Celle-ci le prit par le bras, le poussa rudement devant elle, et comme il essayait de résister, elle le frappa de nouveau.
Puis elle ouvrit une porte au fond du parloir et Ralph vit une petite chambre dans laquelle il y avait un lit.
Cette chambre ressemblait vaguement à celle où il s'était endormi dans les bras de sa mère.
Un moment, l'enfant eut une illusion et se mit à crier:
—Maman! maman!
Un éclat de rire de l'Écossaise lui répondit seul.
—Maman! dit-il une fois encore.
Le fouet retomba.
Alors, vaincu par la douleur, l'enfant se prit à pleurer.
L'Écossaise, alors, se mit à le déshabiller tranquillement, et Ralph ne résista plus.
Son énergie l'avait abandonné, depuis qu'il pleurait, tant les larmes sont énervantes.
Il pleura longtemps, le pauvre enfant, interrompant ses sanglots pour appeler sa mère, qui ne lui répondait pas.
Puis, à la prostration morale succéda une prostration physique, et il finit par s'endormir.
Il était grand jour quand il s'éveilla, et le soleil inondait la chambre.
Ralph jeta un regard autour de lui.
Il était seul.
Une fois encore il appela sa mère.
Ce fut mistress Fanoche qui arriva.
Elle était redevenue souriante et voulut embrasser Ralph.
Mais il la repoussa.
—Rendez-moi ma mère, dit-il.
—Puisqu'elle doit revenir bientôt, dit-elle.
—Quand?
—Demain.
L'enfant eut l'air d'ajouter foi à ces paroles.
A partir de ce moment, il ne cria plus, ne pleura plus, ne fit plus aucune question.
—J'en étais sûre, se dit mistress Fanoche au bout de quelques instants, il finira par se calmer.
Elle ne se rebuta point et combla l'enfant de caresses; mais s'il ne la repoussa plus, il accueillit ses observations avec une parfaite indifférence.
Il avait refusé de manger d'abord, mais, vers le soir, la faim triompha de son obstination.
Mistress Fanoche avait eu soin de mêler un peu de jus de pavots à ses aliments, de façon qu'il s'endormit brusquement, son repas terminé, et que l'Écossaise put le déshabiller sans qu'il s'éveillât.
Le lendemain en s'éveillant, Ralph demanda sa mère.
—Demain, lui dit encore mistress Fanoche.
L'enfant n'insista pas.
Seulement, depuis vingt-quatre heures un travail s'était fait dans son esprit.
Il s'était remémoré tous les événements qui l'avaient frappé depuis son arrivée à Londres.
Les petites filles qui lui avaient prédit qu'il serait battu, ne lui avaient dit, hélas! que la vérité.
Il voyait bien toujours mistress Fanoche, mais il ne voyait plus la vieille dame qui avait un air si méchant.
Enfin, malgré certaines ressemblances, Ralph était bien convaincu que la maison où il était n'était pas celle où il avait été conduit avec sa mère par le mendiant Shoking.
Par conséquent, il se fit ce raisonnement plein de justesse apparente, que s'il voulait rejoindre sa mère, il fallait qu'il s'enfuit de cette maison et retournât dans l'autre.
L'enfant ne se rendait pas bien compte de l'immensité de Londres. Cependant, il se demandait comment il trouverait son chemin.
Ralph ne songea donc plus qu'à fuir.
Quand les enfants se sont tracé une marche et ont un but déterminé, ils sont capables d'autant de patience et de dissimulation qu'un homme.
Il se montra si docile ce jour-là, que mistress Fanoche l'accabla de caresses.
Il ne la repoussa plus, et parut même se montrer convaincu que sa mère ne pouvait tarder à revenir.
Alors mistress Fanoche lui permit de jouer dans le jardin.
Le jardin était fermé par une haute grille, sur le devant de la rue, par un mur assez élevé, sur le derrière.
Il n'y avait donc aucun danger que l'enfant s'échappât.
Le soir, mistress Fanoche jugea inutile de mêler un soporifique à son repas.
L'enfant mangea peu.
Quand l'Écossaise vint lui annoncer que l'heure du coucher était venue, il ne fit aucune résistance.
Elle le déshabilla comme à l'ordinaire, le mit au lit et emporta la chandelle.
Alors, l'enfant se leva sans bruit et nu-pieds.
Puis il vint coller son oreille à la serrure.
Il entendit mistress Fanoche et l'Irlandaise qui causaient à mi-voix.
Ralph revint vers son lit et se rhabilla dans l'obscurité.
Seulement, il ne mit pas ses souliers.
Puis il se dirigea à tâtons vers la croisée.
Cette croisée, comme toutes les croisées anglaises, était à guillotine.
Il suffisait de tirer une corde, qui se trouvait dans le coin, pour faire monter la partie inférieure du châssis.
L'enfant déploya la patience et la prudence d'un homme fait pour exécuter cette manœuvre sans bruit.
De temps en temps, il s'arrêtait et prêtait l'oreille.
Le bruit des voix de mistress Fanoche et de l'Écossaise arrivait toujours jusqu'à lui.
Le châssis ouvert, Ralph prit ses souliers à la main et monta sur l'entablement de la croisée.
La chambre était au rez-de-chaussée, par conséquent à cinq ou six pieds du sol.
Et Ralph se laissa glisser dans le jardin.