III
La contredanse finie, les danseurs reconduisirent les dames à leur place. Alors le baronnet reprit le major par la main et s'avança vers une petite dame entre deux âges, qui portait une profusion de roses dans ses cheveux blonds, des gants rouges, des bracelets semés de rubis et d'émeraudes, et avait au cou un collier à triple rang de grosses perles. Cette dame, qui était encore jolie, bien qu'envahie par l'embonpoint, n'était autre que mistress Burton. Le baronnet lui baisa la main; puis il présenta le major, et mistress Burton tendit la main à celui-ci en lui disant:—Vous êtes désormais chez vous, monsieur. Après quoi, elle cacha son visage dans un énorme bouquet qu'elle tenait à la main, fit une révérence et alla s'occuper d'un petit vieillard fort respectable qui causait avec une toute jeune fille.
—Vous le voyez, mon ami, dit le baronnet tout bas au major, cela se passe comme dans le meilleur monde.
—Mais, où fume-t-on? demanda le major.
—Ah! mon ami, fit Charles Mitchell en souriant, vous êtes quelque peu pressé.
Le major jetait autour de lui des regards ardents et sentait une sorte d'ivresse lui monter au cerveau, en respirant les parfums pénétrants dont l'atmosphère était imprégnée, en admirant ces beautés étincelantes et médiocrement vêtues.
—Allons faire un whist d'abord, dit le baronnet. Ils s'assirent à une table de jeu, et un gentleman, que le baronnet salua d'un geste, vint s'y asseoir pareillement. Charles Mitchell fit un petit signe au major. Ce signe voulait dire: Le gentleman que je vous présente est initié aux voluptés de l'opium. En effet, quand il les eut présentés l'un à l'autre, et tandis qu'il battait les cartes, le gentleman, qui se nommait sir Robert Hatton, dit en souriant au major:—Vous fumez, monsieur? Moi aussi. Nous descendrons ensemble, quand l'heure viendra.
—Ah! il y a donc une heure déterminée? demanda le major.
—Oui. A quatre heures du matin seulement. Alors, presque tout le monde est parti. Il ne reste ici que des gens intelligents, qui préfèrent les voluptés divines aux plaisirs grossiers.
—Merci pour moi, Robert, dit le baronnet.
—Ah! c'est juste, tu ne fumes pas. Tu ignores la félicité sans limites, alors. Le baronnet haussa imperceptiblement les épaules. Sir Robert était un enthousiaste.
—Écoutez, dit-il, fous que vous êtes, vous tous qui méprisez l'opium. Vous ne savez donc pas que, tandis que le corps commence à s'engourdir dans un demi-sommeil plein de charme et de mollesse, l'âme se dégage de lui et se crée des horizons et des mirages, et peuple et décore à sa fantaisie les lieux où se trouve son corps. Tout à l'heure nous descendrons dans le caveau. Tu n'y est jamais venu, Charles? Eh bien! tu y viendras.
—Non, la tentation de vous imiter pourrait s'emparer de moi. Comment est-il, ce caveau?
—C'est une petite salle de forme ronde, tendue d'étoffe orientale. Tout le long des murs règne un large divan sur lequel se placent les fumeurs. Chacun d'eux a à la portée de sa main une pipe, un grain d'opium et une lampe. On s'accroupit sur le divan et on fume. A la quatrième gorgée, les murs de la salle disparaissent. C'est-à-dire que l'horizon s'agrandit, le ciel bleu des tropiques apparaît; des légions de houris et de bayadères passent enlacées devant vous, dans un rayon de soleil et vous enivrent de leurs sourires.
—Et c'est là ce que tu appelles: les félicités sans bornes? Mon cher, dit le baronnet, j'aime mieux baiser le bout des doigts de madame Olympe que tu vois là-bas, auprès de la cheminée, dans le grand salon, que rêver toute cette fantasmagorie d'amour qui t'enchante et te conduit peu à peu à l'abrutissement le plus complet.
Le gentleman Robert Hatton regarda le major en souriant: Il vous fait pitié, n'est-ce pas? dit-il.
—Oh! certes, répondit le major, dont le visage contracté exprimait la passion féroce.
—Mon cher major, dit Charles Mitchell en riant, vous jouez en dépit du bon sens. En effet, le major, qui avait le baronnet pour partenaire contre le gentleman, entassait faute sur faute.—Je ne suis pas très-fort, dit-il, excusez-moi...
—Et, reprit le baronnet, vous avez l'esprit troublé par la description que vient de vous faire mon ami Robert.
—Oh! répondit le major, tout ce qu'il a dit est exact. Et il jeta les yeux sur la pendule de la cheminée du salon de jeu, qui marquait deux heures et demie.
—Vous avez encore une heure et demie à attendre, dit le baronnet en riant. Aussi, j'en veux profiter. Je veux vous présenter à la Sirène.
—Qu'est-ce que cela? demanda le major Waterley avec indifférence.
—Une femme bien autrement séduisante que toutes les houris imaginaires que vous entrevoyez à travers les vapeurs de l'opium. Le gentleman sir Robert et le major échangèrent un regard de pitié. Mais Charles Mitchell reprit:—Vous ne me refuserez pas, mon ami, de venir saluer la Sirène. Je le lui ai promis. Et elle meurt d'envie de causer avec vous, depuis qu'elle sait que vous revenez des Indes.
—Eh bien! après la partie. Mais ajouta le major, vous le savez, j'adore ma femme. Et nulle créature humaine ne saurait me la faire oublier.
Un sourire glissa sur les lèvres du baronnet.
—Bah! dit-il, nous verrons bien. Et ils achevèrent la partie.
—Venez, dit alors le baronnet au major. Et il le conduisit dans un salon voisin où une jeune femme était assise à l'écart. Brune et les lèvres rouges, elle ressemblait, parmi toutes ces blondes créatures, à une pivoine poussée au milieu d'une touffe de lys. Son oeil fascinateur était bien celui d'une sirène,—on ne lui connaissait pas d'autre nom du reste,—et quand son regard noir et profond eut rencontré le regard du major Waterley, celui-ci se sentit frissonner de la tête aux pieds, et il oublia momentanément l'ardent désir de fumer l'opium qui l'avait amené chez mistress Burton.