IV

La Sirène avait un autre nom sans doute; mais ce nom avait disparu dans l'oubli, et depuis qu'elle était une des célébrités galantes de Londres, on ne l'appelait pas autrement. La beauté, comme l'amour, vit essentiellement des contrastes. A Paris, à Vienne, à Florence, on eût trouvé la Sirène moins belle qu'à Londres. Cette femme aux cheveux noirs, aux yeux bleus, au teint mat et légèrement bistré faisait sensation parmi toutes les filles d'Ecosse ou d'Irlande aux cheveux blonds. Mais ce nom de Sirène s'appliquait moins peut-être à sa beauté qu'à sa voix qui avait de mystérieux entraînements. D'où venait-elle? était-elle Anglaise, Italienne ou Française? On ne le savait pas, car elle parlait presque toutes les langues sans accent. C'était mistress Burton qui l'avait découverte et en avait fait le plus bel ornement de ses salons. Il y avait de cela environ deux mois.

Depuis lors, la Sirène avait fait parler d'elle aux quatre coins de Londres; c'est à dire qu'on se l'était disputée avec acharnement, qu'on s'était battu pour elle et qu'un tout jeune homme, lord H..., dans un accès de folie, s'était tué à la porte de la jolie maison qu'elle habitait dans Portland place. Nous l'avons dit, à peine eût-elle levé les yeux sur le major Waterley que celui-ci, qui tout à l'heure protestait de son amour pour miss Emily qu'il venait d'épouser, s'était senti tressaillir de la tête aux pieds et avait éprouvé sur-le-champ l'attraction mystérieuse qu'exerçait cette singulière créature. Elle lui avait indiqué une place auprès d'elle sur le sopha où elle était assise, et dès lors le major avait oublié le motif premier de sa présence chez mistress Burton, c'est-à-dire son ardent désir de fumer de l'opium. Et, tandis que la Sirène commençait son oeuvre; sir Charles Mitchell, le jeune baronnet qui avait servi d'introducteur au major Waterley, s'était écarté discrètement, avait promené pendant un instant un regard indécis autour de lui comme s'il eût cherché quelqu'un au milieu de cette foule élégante, et, passant dans les salons de mistress Burton, il avait fini par murmurer:

—Je crois que mon bon ami Arthur s'est moqué de moi.

Mais, comme il faisait cette réflexion entre ses dents une porte s'ouvrit, celle par laquelle le major et lui étaient entrés, et un jeune homme se montra sur le seuil.—Ah! enfin! se dit sir Charles Mitchell. Et il se dirigea vers le nouveau venu qui lui tendit la main.

Or, ce nouveau venu n'était autre que ce jeune et élégant étourdi, le marquis de L..., que nous avons entrevu à Hyde Park, causant avec miss Ellen Palmure et lui demandant si le gentleman, qui venait de passer à cheval auprès d'elle n'était pas le prince russe qui se mourait d'amour depuis dix-huit mois qu'il l'avait rencontré à Nice ou à Monaco. Le marquis n'adressa qu'un mot au baronnet.—Eh bien?—Eh bien, il est venu, dit le baronnet. Il est ici? Il cause avec la Sirène.

—Ah! ah! dit le marquis, c'est à merveille.

—Tout à l'heure on le fera descendre chez les fumeurs; si toutefois c'est nécessaire. Je crois bien que la Sirène fera la besogne toute seule. Tout en causant à voix basse, les deux jeunes gens observaient du coin de l'oeil le major Waterley qui paraissait sous un charme étrange et qui suspendait son regard et son âme aux lèvres de la Sirène.—Vous pouvez être certain, dit le baronnet, qu'il ne voit plus et n'entend plus qu'elle en ce moment.

—Alors l'épreuve sera inutile.—Je le crois.

Il y eut un silence parmi les deux jeunes gens. Puis le baronnet prit le marquis par le bras, l'entraîna dans une embrasure de croisée et lui dit:

—Vous plairait-il de causer quelques minutes.

—Comment donc, mon cher?

—Je commence à être si fort intrigué, reprit le baronnet, que j'éprouve le besoin de vous demander une explication.

—Ah! fit le marquis en souriant, vous êtes intrigué?

—Au plus haut degré.

—Je le suis peut-être autant que vous.

—Alors, je ne comprends absolument plus rien à tout cela, dit le baronnet, et, à moins que vous ne vous moquiez de moi...

—Charles!

—Voyons, expliquons-nous nettement.

—Je ne demande pas mieux.

—Avant-hier, au club, vous m'avez proposé la singulière partie que voici: nous devions jouer un écarté en cinq points, sans revanche. Si je gagnais, vous me donniez mille livres... Si je perdais, je m'engageais à faire, pendant trois jours, tout ce que vous me demanderiez, à la condition, toutefois, que vous n'exigiez rien de moi qui ne fût d'un parfait gentleman.

—Et vous avez perdu, et il est juste que vous vous éxécutiez, dit le marquis.

—Attendez encore. La partie perdue, vous m'avez dit: Vous connaissez le major Waterley?—Sans doute, ai-je répondu.—Eh bien! je désirerais que vous le présentassiez chez mistress Burton.—Là, m'avez vous dit encore, vous tâcherez que la Sirène le subjugue, le fascine, le grise, dussiez-vous l'entraîner dans le salon souterrain où l'on fume de l'opium.

—Certainement, je vous ai dit cela, dit le marquis.

—Or, continua sir Charles Mitchell, j'ai obéi à vos instructions. J'ai amené le major ici d'autant plus facilement qu'il est fumeur d'opium enragé, et vous devez voir à l'animation de son visage que la Sirène lui plaît fort.

—Eh bien, fit le marquis.

—Eh bien! je désirerais savoir quel intérêt vous pouvez avoir à ce que le major devienne amoureux de la Sirène?

—Je n'en ai aucun.

—Plaît-il!

—C'est la vérité pure.

—Alors quelle singulière fantaisie?...

—Je n'ai pas de fantaisie. J'obéis, voilà tout.

—Est-ce que vous aussi, vous auriez perdu une partie?

—Non, mais je suis moi-même, fasciné par une sirène. Une sirène qui ne viendra jamais ici, comme vous le pensez sans doute. C'est elle qui, pour des motifs qu'elle n'a pas cru devoir me donner, a voulu que le major et la Sirène fussent mis en rapport.

—Peut-on savoir le nom de votre Sirène?

—Oui, dit le marquis. C'est miss Ellen Palmure.

A ce nom, sir Charles Mitchell eut une véritable exclamation d'étonnement.—Par ma foi! dit-il, si je comprends un mot à tout cela je veux être pendu à la porte même de Newgate, comme coupable de fenianisme.

—Et moi aussi, dit le marquis, comme un écho.

Cependant les salons de mistress Burton commençaient à se vider peu à peu, et l'heure des fumeurs d'opium approchait.