IV
John, le rough, se serait laissé mener au bout du monde, pourvu qu'on ne le séparât point de Shoking.
Il était bien certain qu'à un moment donné il lui serait facile de se faire reconnaître, et que, par conséquent, il toucherait la prime qui lui avait été promise pour la capture du prétendu lord Wilmot.
Le petit bateau à vapeur, qui passait au large juste au moment où l'un des policemen avait sonné la cloche, s'était donc rapproché tout aussitôt du ponton d'embarquement.
Alors Shoking commença à comprendre.
Le bateau n'était pas destiné à transporter des voyageurs, il servait de chaloupe au bateau-prison.
Car il y a sur la Tamise, auprès de Temple Bar, un vieux navire démâté, rasé comme un ponton, éternellement à l'ancre, et qui sert de violon à tous les maraudeurs du fleuve.
Ce navire s'appelle le Royaliste.
Il est commandé par un vieil officier invalide, qui a sous ses ordres, non des matelots, mais des guichetiers.
A l'intérieur, le Royaliste est aménagé comme une vraie prison.
Il a trois chaloupes qu'il met à l'eau chaque soir.
Ces chaloupes sont pourvues d'une petite machine à vapeur.
Mais la plupart du temps, elle ne fonctionne pas et est remplacée par quatre matelots, qui manoeuvrent la chaloupe à l'aviron.
Pourquoi?
C'est que ces chaloupes font ce qu'on appelle des rondes de nuit.
La Tamise est immense de largeur, au-dessous du pont de Londres surtout; et c'est un joli champ de déprédations.
Les docks sont gardés; chaque barque, chaque magasin ouvrant sur le fleuve est surveillé; néanmoins les vols sont nombreux; le voleur d'eau, comme on l'appelle, s'attaque à tout, depuis les vieux cordages jusqu'aux planches pourries.
Véritable chiffonnier aquatique, le ravageur emporte tout ce qui lui tombe sous la main.
Il est bon nageur; il plonge à merveille quand il est poursuivi; il se glisse comme un poisson entre les coques de deux navires, ou leste comme un gabier de misaine, il se réfugie dans la mâture de quelque brick dont l'équipage est à terre.
C'est pour donner la chasse à ces malfaiteurs nocturnes, que l'amirauté a créé le service de nuit, qui a son état-major sur le Royaliste.
Et c'était précisément une des trois chaloupes, la Louisiane, dont les policemen avaient reconnu la machine à vapeur.
Au coup de cloche, les hommes qui la montaient avaient manoeuvré vers le ponton.
—Avez-vous du monde à nous donner? demanda le chef.
—Oui, répondit le policeman.
—Qu'est-ce que c'est?
—Vous allez voir.
Le mécanicien renversa la vapeur et la chaloupe accosta le ponton.
En même temps, le chef de l'équipe sauta dessus et aborda les deux policemen et leurs prisonniers.
—Bon! dit-il, je vois ce que c'est; ce gentleman a été dévalisé par ce rough.
—Vous n'y êtes pas, camarade, répondit John d'un ton moqueur.
—Vraiment?
—Voici ce dont il est question, reprit un des policemen. Cet homme que voilà,—et il désignait John,—prétend qu'il a une mission de la police.
—Et j'ai quelque raison de le prétendre, répondit John, qui montra sa plaque.
—Ce gentleman, poursuivit le policeman, qu'il dit avoir mission d'arrêter, persiste à dire qu'il ne le connaît pas. Tout cela me paraît assez louche, et je crois que vous ferez bien de les emmener tous les deux à bord du Royaliste.
—Je ne demande pas mieux, dit John, pourvu que demain on avise à Scotland Yard.
—On avisera, dit le commandant de la chaloupe.
—Mais je proteste! s'écria Shoking, je proteste, comme tout Anglais libre a le droit de le faire. On ne peut pas arrêter un gentleman sur la dénonciation de ce misérable.
—Protestez, dit John; si on vous a causé des dommages, vous le ferez valoir demain.
—Allons! en route! cria le matelot qui commandait la chaloupe.
Et il poussa Shoking qui, à son grand déplaisir, fut obligé de quitter le ponton et de s'embarquer.
—Je vous les confie, dit le policeman.
—Ils seront entre bonnes mains, répondit le matelot.
John s'était embarqué sans résistance.
—Bah! disait-il, je ferai valoir la mauvaise nuit que je vais passer. Son Honneur, sir Richardman, ajoutera bien cinq livres à la prime.
—Misérable! hurlait Shoking, tu seras puni de ton insolence!
La chaloupe vira de bord et remonta vers le pont Londres, tandis que les policemen regagnaient les ruelles étroites de Rotherithe.
Il y avait déjà deux prisonniers à bord; deux ravageurs qu'on avait surpris, volant du cordage dans un magasin, au bord de l'eau.
On leur avait mis les fers aux pieds et aux mains, et ils étaient couchés au fond de la barque, comme du bétail.
L'un leva les yeux sur Shoking qui continuait à se lamenter et à protester contre les violences dont il était l'objet.
—Tiens, dit-il, il me semble que je te connais, toi.
—Vous vous trompez, dit Shoking.
—C'est un lord, ricana John le rough, tu ne dois pas connaître des lords, toi.
—Bah! un lord! c'est Shoking... reprit le prisonnier.
—Du tout, fit Shoking... je me nomme lord Wilmot.
—La! dit John en s'adressant au commandant de la chaloupe, vous avec entendu, capitaine?
—Quoi donc?
—Que ce gentleman a dit qu'il se nommait lord Wilmot?
—Je l'ai entendu, en effet.
—Et vous en témoignerez au besoin?
—Sans doute.
Shoking se mordit les lèvres et s'adressa ce court monologue:
—Shoking, mon ami, vous êtes un parfait imbécile. Vous n'avez plus qu'une chose à faire pour compléter votre oeuvre, dénoncer la retraite de l'homme gris, votre bienfaiteur, et dire ce que vous alliez faire à Rotherithe.
S'étant ainsi admonesté, Shoking ne parla plus, ne réclama plus.
Seulement il n'eut désormais qu'une idée fixe, échapper à ses gardiens.
Et comme la chaloupe marchait bon train, et qu'on avait négligé d'attacher mons. Shoking, l'ex-mendiant eut une inspiration:
—L'eau est froide, se dit-il, mais je suis bon nageur... et si nous passions en certain endroit, je n'hésiterais pas à faire un plongeon.
Mais pour que Shoking mît à exécution son projet, il fallait que la chaloupe passât en certain endroit.
Et Shoking attendit, tout en s'asseyant sans affectation à l'avant de la chaloupe, qui soulevait, une écume blanche et remontait le courant.