X
Shoking s'était gratté l'oreille; mais il ne faudrait pas en conclure qu'il fût excessivement embarrassé.
En Angleterre, l'art oratoire est un jeu; le peuple est convié aux meetings; il entend parler, il apprend à parler, il sait parler au besoin.
L'éducation politique est universelle; et par conséquent chacun sait exprimer sa pensée.
Les uns vont droit au but; les autres préfèrent le chemin fleuri des circonlocutions et savent tourner les difficultés.
Shoking appartenait à cette dernière école, la pensée de son discours n'était jamais que dans le post-scriptum.
—Maître, dit-il, jamais l'Irlande n'a eu si grand besoin d'être dirigée.
—Tu crois? fit l'homme gris.
—La lutte existait dans l'ombre, poursuivit Shoking. L'Angleterre savait bien que l'Irlande conspirait, mais elle méprisait l'Irlande.
—Ah! vraiment?
—Aujourd'hui, reprit Shoking, encouragé par cette petite phraséologie qui avait son mérite relatif, l'Irlande est sortie des ténèbres.
—Ah! ah!
—Elle a jeté le masque, elle a défié sa vieille ennemie, elle a amené la lutte au soleil.
—Après?
—L'Irlande a osé ravir un condamné à l'échafaud, poursuivit Shoking, qui le prenait de plus en plus au sérieux.
L'Irlande est forte et l'Angleterre a peur.
—Continue, continue, dit l'homme gris en souriant; tu parles comme feu O'Connell.
—Elle est forte et elle est faible, ajouta Shoking, usant des oppositions familières aux grands orateurs.
—Explique-toi.
—Elle était forte hier, car elle avait un chef qui la dirigeait, qui la conseillait, qui pouvait...
—Et ce chef, interrompit l'homme gris, où est-il donc maintenant?
—Il se cache, dit Shoking.
—Bon!
—Et c'était précisément à cela que j'en voulais venir. Pourquoi ce chef se cache-t-il?
—Parce que la police est à ses trousses, et que s'il était pris...
—Si John Colden était pris, se hâta de dire Shoking, on le pendrait de nouveau.
—Et si le chef dont tu parles était pris, dit l'homme gris, on le pendrait également.
C'était là que Shoking attendait l'homme gris, comme le chasseur attend le gibier au coin d'un bois.
—Mais John Colden ne sera pas pris, dit-il.
—Tu crois?
—Ou si on le prend, on ne le reconnaîtra pas.
-Eh bien?
—John Colden est donc plus heureux que ce chef dont je parle, et qui peut être reconnu au premier jour.
—Mon bon Shoking, dit l'homme gris en souriant, tu penses bien que je ne t'ai pas écouté si longtemps, sans deviner dès les premiers mots où tu voulais en venir?
A son tour, Shoking, qui jusque-là avait parlé les yeux baissés, regarda l'homme gris.
—Tu te dis, poursuivit ce dernier, que du moment où je puis rendre John Colden méconnaissable et le soustraire, par conséquent, à toute poursuite, je pourrais bien en faire autant pour moi-même.
—C'est la vérité pure, dit Shoking.
—Oui, et tu as raison en apparence, reprit l'homme gris.
—N'est-ce pas? fit naïvement Shoking.
—Mais tu as tort, en réalité.
—Ah!
—A ton tour, suis donc mon raisonnement.
—Voyons? dit Shoking.
—Qu'est-ce que John Colden? Un pauvre diable d'Irlandais, qui était cordonnier de son état, qui n'a jamais été beau et qui ne perdra pas grand'chose à troquer ses cheveux roux contre des cheveux crépus.
—Ça, c'est vrai, fit Shoking.
—Moi, dit l'homme gris, j'ai trente-huit ans, regarde-moi...
—Oh! vous êtes beau, fit naïvement le mendiant.
—Et j'ai besoin de mon physique, ajouta l'homme gris, car je veux être aimé.
Shoking tressaillit.
—Il y a par le monde une femme, une jeune fille, continua cet homme étrange, qui s'est déclarée ma mortelle ennemie.
—La fille de lord Palmure, n'est-ce pas?
—Oui.
—Eh bien? fit Shoking haletant.
—Eh bien! j'ai mis dans ma tête qu'elle m'aimerait, comprends-tu?
—Mais... pourquoi?...
Un nouveau sourire glissa sur les lèvres de l'homme gris.
—Vous l'aimez donc, vous? demanda naïvement Shoking.
—Pas encore.
—Alors...
—Quand elle m'aimera, dit-il encore, l'Irlande triomphera. Tu vois donc bien que j'ai besoin de mon physique.
—Mais, dit Shoking, qui, en bon Anglais qu'il était, ne désertait pas facilement la discussion, cette jeune fille est votre ennemie.
—Mortelle.
—Et comment donc pourrait-elle vous aimer?
—Elle m'aimera, dit froidement l'homme gris, parce que le chemin le plus sûr pour arriver à l'amour s'appelle la haine.
Shoking se courba ébloui.
—O maître! maître! dit-il, qui donc êtes-vous?
—Je suis un ange déchu, répondit-il, à qui Dieu a donné le repentir et laissé la force et la volonté.
Puis tout s'éteignit.
Cette auréole, qui avait un moment couronné ce front large et scintillant d'intelligence, disparut, et l'homme gris redevint cet homme triste et doux que Shoking avait rencontré pour la première fois dans la taverne du Blak horse.
—Donc, reprit-il après un silence, écoute-moi bien.
—Parlez, maître.
—Occupons-nous de John Colden.
—Il ne faut pas que Newgate le reprenne; il faut qu'il puisse aller et venir librement dans Londres; et qu'il continue à servir notre cause.
—Bon! fit Shoking, d'un signe de tête.
L'homme gris tira de sa poche un carnet dont il arracha un feuillet et, sur ce feuillet, il écrivit quelques mots au crayon.
—Demain matin, dit-il, tu iras chez un chemist dispensary.
—Oui, maître.
—Et tu le prieras de te composer la potion que j'indique là-dessus. Puis tu retourneras à Rotherithe, et tu feras avaler cette potion à John Colden, en deux fois à deux heures d'intervalle.
—Et il deviendra mulâtre?
—En une heure.
—Mais... les cheveux?
—Tu laisseras quelques gouttes de la potion au fond du vase, et tu les verseras ensuite sur ta main, après quoi tu en frotteras les cheveux de John, et de rouges qu'ils sont, ils deviendront noirs.
—Je le ferai, dit Shoking, qui ne douta pas un seul instant du résultat.
—Comment va la fille de Jefferies? demanda encore l'homme gris.
—Elle se lève et se promène dans le jardin.
—C'est bien: j'irai la voir demain.
—Vous oserez donc sortir?
—Oui.
—Mais s'il vous arrive malheur?
—Bah! fit l'homme gris, l'heure de ma mort est loin encore...
Adieu, Shoking; exécute fidèlement mes ordres et ne te mets plus martel en tête.
Et sur ces derniers mots, l'homme gris congédia Shoking d'un geste.