XI
Ce même jour-là, bien avant que le soleil parût, et que le brouillard eût acquis cette transparence qui est le véritable jour de Londres, une lumière brillait dans les combles de Christ's Hospital, tremblotant derrière les rideaux d'une petite fenêtre mansardée. Cette fenêtre était celle d'une chambre dans laquelle travaillait une jeune femme. C'était une des lingères du collège. De temps en temps elle interrompait son travail pour s'approcher de la fenêtre, soulever un peu le rideau et regarder dans la rue. Elle n'attendait cependant personne du dehors, et l'accès de Christ's Hospital n'est pas facile aux étrangers. Non, ce dont elle voulait se rendre compte, c'était de l'heure matinale, par les insensibles progrès de l'aube blanchissant peu à peu la brume noirâtre qui estompait la cime des toits voisins. Elle attendait sept heures avec impatience. Pourquoi? Enfin, sept heures sonnèrent. Au même instant une cloche se fit entendre.
Cette cloche sonnait le réveil des élèves de Christ's Hospital. Nous l'avons dit déjà, Londres n'est pas une ville matinale; on s'y couche tard et on s'y lève plus tard encore. En France, les lycées sont sur pied à cinq heures en été, à six heures, au plus tard, en hiver. En Angleterre, les classes ne commencent guère avant huit heures. Maintenant, si l'on veut savoir pourquoi la lingère attendait ce moment du lever avec tant d'impatience, il suffira de rappeler que le major Waterley, se rendant pour la première fois chez lord Wilmot, ce personnage excentrique, au dire de mistress Fanoche, qui voulait adopter son fils, avait vu auprès de Ralph une femme qu'on lui avait donné comme sa nourrice. Et quand on se rappellera encore que l'homme gris avait su faire admettre Jenny l'Irlandaise comme lingère à Christ's Hospital, on devinera que c'était elle qui travaillait, bien avant le jour, dans sa chambrette. Dix minutes s'étaient à peine écoulées depuis que la cloche du réveil avait retenti lorsqu'on frappa doucement à la porte. Jenny courut ouvrir. Ralph entra et se jeta à son cou. L'enfant était devenu plus sérieux encore, depuis qu'il portait la soutane bleue et les bas jaunes.
—Ah! mère, dit-il, cela m'a paru bien long depuis hier.
—Tais-toi, parle bas, dit l'Irlandaise avec un geste d'effroi. Tu sais bien ce que je t'ai dit, mon enfant. Je ne suis que ta nourrice, et nous serions perdus si on savait la vérité.
—On me renverrait au moulin, n'est-ce pas? dit Ralph, avec un accent d'effroi.
—Hélas! oui, mon enfant; c'est déjà beaucoup qu'on te permette de venir m'embrasser tous les matins. Mon bien-aimé, dit Jenny qui avait pris l'enfant sur ses genoux, c'est aujourd'hui fête et congé pour toi, sais-tu?
—Oui, mère, et ce monsieur qu'il faut que j'appelle mon père, va venir me chercher pour me conduire à la promenade. Il est bien bon pour moi, du reste. Et la dame, celle que je ne peux pas arriver à appeler maman? Oh! elle me couvre de larmes... Mais alors, je pense à toi et j'ai envie de pleurer.
—Eh bien! il ne faut pas, dit la pauvre Irlandaise; il faut t'efforcer de l'aimer, mon cher petit. Tiens, songe à une chose, aujourd'hui. C'est que tu me verras deux fois.
—Oh! quel bonheur! dit l'enfant en frappant dans ses deux mains. Comment cela, maman?
—Moi aussi, je sors aujourd'hui. Le directeur de la maison sait que je suis catholique, et j'ai la permission d'aller à la messe à Saint-Gilles deux fois par semaine. A quelle heure vient-il te chercher, monsieur Waterley?
—Habituellement, c'est à dix heures.
—Eh bien! dit Jenny, j'irai à la messe auparavant; puis, au lieu de rentrer tout de suite, j'attendrai dans la rue, à la porte du collège, et quant tu sortiras, je te verrai..—Quel bonheur! répéta l'enfant.
Un nouveau coup de cloche se fit entendre alors. Ce coup de cloche annonçait que les élèves quittaient le dortoir pour se rendre dans les cours.—Déjà! fit l'Irlandaise avec tristesse.
—Adieu, mère, au revoir, ma petite mère chérie, fit Ralph, qui se suspendit au cou de l'Irlandaise.—A bientôt, dit-elle d'une voix émue. Et l'enfant s'en alla rejoindre ses condisciples.
Une heure après, Jenny l'Irlandaise, vêtue proprement et simplement, comme une femme d'humble condition, entrait à Saint-Gilles. Un homme assistait à l'office divin, tout auprès de la porte, et tourna la tête en voyant entrer Jenny. C'était le vieux sacristain de l'église Saint-Georges, que son curé avait envoyé porter une lettre à l'abbé Samuel, et c'était précisément l'abbé Samuel qui disait la messe. Le vieillard s'approcha de Jenny et lui dit:
—L'abbé Samuel m'a placé ici en me recommandant de guetter votre arrivée.—Il veut absolument vous voir.
Une vague inquiétude s'empara de l'esprit de Jenny. Elle songea à son fils. Que pouvait lui vouloir l'abbé Samuel? L'office divin achevé, elle se dirigea en toute hâte vers la sacristie. Alors le prêtre qui venait de quitter ses habits sacerdotaux accourut à sa rencontre et lui dit:—Mon enfant, un nouveau danger menace votre fils. On veut l'enlever de Christ's Hospital, ajouta l'abbé Samuel. La mère pâlit et joignit les mains.
—J'ai reçu hier soir un billet de l'homme gris. Le voilà... Et l'abbé Samuel tira de sa poche un papier qu'il tendit à la jeune femme toute tremblante.