XII

Le billet écrit par l'homme gris à l'abbé Samuel, était daté de la veille et ainsi conçu: «Un nouveau péril, menace l'enfant. Quel-est-il? Je l'ignore, mais je le saurai bientôt. On veut l'enlever de Christ's Hospital. Plus que jamais il faut veiller. Si vous voyez sa mère, dites-lui qu'elle se tienne sur ses gardes.»

—O mon Dieu! mon Dieu! murmura la pauvre mère, que va-t-il donc nous arriver encore?

—Ma fille, répondit l'abbé Samuel, ne craignez rien. Dieu nous protégea. Seulement, veillez, retournez au plus vite à Christ's Hospital et ne perdez pas votre fils de vue.

—Mais, mon père, dit Jenny, c'est aujourd'hui qu'il sort? N'est-ce pas jeudi? Celui qui croit être son père, va venir le chercher comme à l'ordinaire, pour le conduire à la promenade.

—Eh bien! dit l'abbé Samuel, tachez de le voir avant qu'il ne sorte. Et recommandez-lui bien de ne pas quitter sa soutane et ses bas jaunes, sous aucun prétexte: tant qu'il portera ce costume, il ne peut rien lui arriver de fâcheux, et il est inviolable.

Jenny partit de Saint-Gilles. En route, elle se demandait comment elle pourrait voir son fils, avant qu'il ne sortit, si elle ne l'attendait pas dans rue. Et, comme elle ne trouvait pas d'autre moyen, elle se résigna à attendre à la porte, au lieu d'entrer. Il y avait en face de la grille de Christ's Hospital un pastry cook, c'est-à-dire un pâtissier. Jenny entra chez lui, choisit deux brioches sur le comptoir, demanda un verre de gin étendu d'eau, et se mit à manger, non pour, apaiser sa faim, mais pour avoir le droit de rester dans la boutique, afin de voir dans la rue sans être vue. Elle attendit longtemps, deux heures peut-être. Enfin un gentleman se montra dans la rue et descendit d'un cab qui s'arrêta, devant la grille du collége. Ce gentleman était le major Waterley, et Jenny le reconnut aussitôt. Alors elle jeta six pence sur le comptoir du pâtissier et sortit; puis elle aborda le major au moment où celui-ci s'apprêtait à sonner. Du moment où le gentleman ne renvoyait point le cab, il fallait, si Jenny voulait parler à son fils, qu'elle s'adressât au major. Le major Waterley avait le visage pâle, les yeux mornes, la lèvre pendante, comme un fumeur d'opium au réveil.

Tout s'était passé comme l'avait ordonné et prévu miss Ellen. En sortant de ce sommeil léthargique et abruti qui suit l'ivresse du hatchis, le major avait vu la Sirène auprès de lui. D'abord, il ne s'était souvenu de rien et avait demandé où il était. Puis, tout à coup, jetant un cri, il avait prononcé le nom de miss Emily. Alors la Sirène avait mis sous ses yeux la fausse épitre. Miss Emily n'était plus à Londres; elle était à Glascow, c'est-à-dire à plus de cent lieues et pendant quatre jours, le major serait libre et la Sirène lui apparut si belle, qu'il ne se souvint même pas de l'écolier de Christ's Hospital. Mais, voyant qu'il n'en parlait pas, la Sirène lui dit:—Vous oubliez donc ce que vous avez à faire aujourd'hui, mon ami? Et votre fils? N'allez-vous donc pas le chercher pour le conduire à Hyde-Park.

—C'est donc aujourd'hui jeudi?—Je ne m'en souvenais plus, dit-il.

—Eh bien! je m'en souviens, moi, car je veux le voir. Du moment où il est votre fils, je l'aime.

Et le major frissonna de volupté à ces paroles; il rassembla ce qui lui restait d'énergie et de raison, et il prit le chemin de Christ's Hospital. En route, il se répétait machinalement, et comme un véritable maniaque, les derniers mots de la Sirène:—Je vous attends tous les deux pour déjeuner. Toute sa raison, toute sa lucidité d'esprit s'étaient réfugiées et concentrées dans cette idée qu'il allait déjeuner avec elle. Aussi, quand Jenny l'Irlandaise se montra et le salua, la regarda-t-il avec étonnement. Il ne la reconnaissait pas.

—Qui êtes-vous? lui dit-il. Que voulez-vous?

—Je suis la nourrice de votre fils, et je veux voir mon cher enfant, dit-elle avec émotion.

—Eh bien! vous le verrez quand je sortirai.

Et il rentra, laissant Jenny à la porte. Un horrible pressentiment s'était emparé de la pauvre mère. Elle avait vu le major plusieurs fois déjà, il lui avait paru un homme doux et intelligent. Maintenant elle revoyait un homme abruti et brutal. Cette métamorphose n'était-elle pas l'oeuvre de ceux qui voulaient s'emparer de Ralph? Le coeur de la mère avait deviné une partie de la vérité. Une demi-heure s'écoula encore. Enfin la grille se rouvrit et le major reparut, tenant Ralph par la main. L'enfant aperçut sa mère, eut un cri de joie et se jeta dans ses bras. Le major regardait d'un oeil stupide.

Mais Jenny ne perdit pas un temps précieux. Elle approcha ses lèvres de l'oreille de l'enfant et lui dit:—Promets-moi bien de faire ce que je te dirai. Sous aucun prétexte, mon bien-aimé, dit-elle encore dans ce patois irlandais qui était comme la langue maternelle de l'enfant, sous aucun prétexte, ne quitte le vêtement que tu portes. Me le promets-tu?

—Oui, mère.

—Allons, adieu, bonne femme, dit le major. Et il repoussa Jenny et fit monter l'enfant dans le cab. La pauvre mère demeura là un moment, les yeux pleins de larmes, regardant le cab s'éloigner. Et comme il disparaissait au coin de la rue, et qu'elle s'apprêtait à rentrer dans Christ's Hospital, un nègre vint à passer.—Jenny? dit-il. L'Irlandaise se retourna et lui dit:—Vous me connaissez?—Oui. Je suis Shoking, suis-moi et ne crains rien, l'homme gris veille sur ton enfant. Et lui prenant le bras, l'ex-marquis espagnol entraîna la mère de Ralph loin de Christ's Hospital.