XLII
Comment les pressentiments sinistres de l'homme gris l'emportaient-ils sur ses calculs?
Et comment pouvait-il se faire que le lordchief-justice eût déjà signé un ordre d'arrestation concernant l'abbé Samuel, alors que le magistrat de police avait à peine terminé son enquête, à cette heure-là? C'était là ce qui paraissait incompréhensible à l'homme gris et ce que nous allons cependant expliquer.
On se souvient qu'un homme s'était éclipsé, dans le passage au moment où Lisbeth accusait formellement l'abbé Samuel du meurtre de son époux, et que cet homme n'était autre que le révérend Peters Town.
Comment ce chef occulte de la religion anglicane, cet homme qui du fond de sa maisonnette d'Elgin Crescent, exerçait un pouvoir plus grand peut-être que l'archevêque de Canterbury à Lambeth palace, se trouvait-il en ce moment-là, dans le Southwark? Était-ce par hasard? Assurément non.
On se rappelle que Paddy avait fait à miss Ellen la confidence que selon lui, John Colden était caché dans le clocher de Saint-George.
Miss Ellen ne s'y était pas trompée. L'hôte mystérieux de la cathédrale catholique n'était point John Colden, mais bien l'homme gris, et elle avait fait part de cette découverte à son mystérieux associé, le révérend Peters Town.
Or, depuis le matin, ivre de rage, le prêtre anglican avait juré la perte du prêtre catholique.
Pas plus que miss Ellen il ne doutait de la complicité morale de l'abbé Samuel dans l'enlèvement du condamné à mort; mais cette complicité, il fallait la prouver. Or, le révérend Peters Town avait fait ce raisonnement, qui n'était pas dépourvu de sagesse.
—Si l'homme qu'on accuse d'avoir coupé la corde du pendu avec une balle chassée par un fusil à vent et que la police cherche vainement, est réellement caché dans Saint-George, il est probable que l'abbé Samuel le visite de temps en temps, et plutôt la nuit que le jour. Par conséquent, il faut établir une souricière aux abords de Saint-George.
Cette résolution prise, le révérend était allé, un peu avant la nuit, chez le lord chief justice, magistrat suprême dont les fonctions correspondent à celles du procureur général en France.
Le lord chief justice savait qu'elle était l'importance du révérend Peters Town.
Cet homme que les Anglais vulgaires regardaient passer dans les rues, longeant les murs et marchant avec humilité, était l'égal, sinon le supérieur, du primat d'Angleterre, et à de certaines heures, dans la libre Albion, l'autorité religieuse force l'autorité civile à s'incliner.
Donc, le lord chief justice avait reçu le révérend Peters Town avec empressement. Celui-ci lui avait dit:—Je puis vous livrer l'homme qu'on cherche mais pour cela il faut que j'aie un ordre d'arrestation en blanc.
Le lord chief justice avait fait observer que la loi anglaise n'autorise pas ces sortes d'équipées, mais le révérend lui avait dit:
—Pour que l'homme gris soit arrêté, il faut que l'un de ses complices le soit en même temps.
—Quel est-il? avait demandé le magistrat.
—C'est un prêtre catholique, l'abbé Samuel.
—Comment prouverez-vous sa complicité?
—Vous pensez bien, avait répondu le révérend, que je ne m'embarque pas à la légère dans cette aventure. Si je vous demande un ordre d'arrestation, c'est que je suis certain par avance que cette arrestation sera légale.
Le lord chief justice avait encore fait remarquer au révérend que l'on ne pouvait arrêter un prêtre dans son église qu'avec une autorisation du lord chancelier, et qu'il y avait un danger très-grand d'impopularité à l'arrêter chez lui.
A quoi le révérend avait répondu que la chose aurait lieu dans la rue et qu'il s'en chargerait.
Pressé dans ses derniers retranchements, le lord chief justice avait signé l'ordre d'arrestation.
Alors, muni de cette pièce, le révérend s'en était allé dans le Southwark. Là, il avait trouvé une foule en rumeur, appris la mort de Paddy et pénétré dans la maison où on avait apporté le cadavre. L'accusation de Lisbeth faisait la partie belle au révérend et motivait admirablement l'ordre d'arrestation. Le révérend avait donc sur-le-champ renoncé à ses projets antérieurs, et s'esquivant, il était monté dans un cab et s'était fait conduire dans le quartier de Drury-lane. Le peuple le plus accessible à la corruption est à coup sûr le peuple des Trois-Royaumes. Cela tient peut-être à l'excessive misère des basses classes. A côté de ces Irlandais dont on fait aisément des martyrs, il y a des Irlandais dont on peut faire des traîtres. Le révérend avait acheté la conscience de Tom, un des hommes que l'abbé Samuel avait le plus secourus. Tom avait menti en parlant au jeune prêtre de sa femme mourante et de son pauvre logis d'Henrietta street. La femme de Tom se portait bien et était servante dans une taverne. Quant à Tom lui-même, il était couché, cette nuit-là, sous les voûtes d'Adelphi avec une demi-douzaine de vagabonds, et c'était bien par hasard que le choix du révérend, qui venait chercher un traître dans ce repaire, était tombé sur lui. On devine le reste, à présent.
Tandis que Tom, pour gagner les quinze guinées promises, attirait l'abbé Samuel hors de chez lui, le révérend entrait dans un poste de policemen, exhibait l'ordre d'arrestation et requérait les trois hommes que nous avons vu se présenter inopinément à l'angle d'Henrietta street. L'abbé Samuel comprit alors les paroles de l'homme gris. Mais il était trop tard.
—Pourquoi m'arrêtez-vous? demanda-t-il avec émotion. De quoi m'accuse-t-on?
—D'un assassinat.
L'abbé Samuel baissa la tête et dit avec un accent de résignation évangélique:—Je suis innocent du crime dont on m'accuse, mais je suis prêt à vous suivre. Où me conduisez-vous?
—A Newgate.
L'abbé Samuel regarda alors autour de lui cherchant des yeux l'homme gris et Shoking. Mais tous deux avaient disparu.